Je remercie Tatchou de m'avoir accompagnée durant cette aventure... Ainsi que tous les lecteurs, qu'ils aient laissé ou non des commentaires... et plus particulièrement... ceux qui ont laissé des commentaires !
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Chapitre XVII
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« Je vous accompagne.
- Non ce ne sera pas nécessaire, se défendit Maria Alvarez. Je vous remercie.
- Alvarez, vous…
- Sam… intervint Root.
- Quoi ? demanda sèchement Shaw.
- Je pense que Maria se débrouillera très bien toute seule.
- Mais…
- Sam…
- Pff... Comme vous voulez, Alvarez, mais ne venez pas vous plaindre après ça.
- Parce que vous trouvez vraiment que je me suis beaucoup plainte ? lança la jeune femme avec aigreur. »
Shaw se crispa, Root coupa la réplique désagréable que Shaw allait lâcher.
« Maria, filez ! Et toi, Sam, tais-toi ! »
Maria Alvarez se leva, elle adressa un regard provoquant à Shaw et s'éloigna. Root posa sa main sur le poing crispé de Shaw.
« Sameen, à quoi vous jouez toutes les deux ? »
Shaw haussa les épaules. Elle resta un moment silencieuse, perdue dans ses pensées qui se bousculaient en désordre dans sa tête. Au milieu de cette confusion, revenait sans cesse, le visage d'Alvarez, celui de Root, le désir confus qu'avait Shaw de casser l'antagonisme qui l'opposait à la jeune députée, sans arriver à décider si elle pouvait le faire sans blesser Root, ni comment il était possible d'arriver à un résultat concluant, sans risquer une fois encore de se heurter de front à Maria Alvarez. Elle finit par admettre que le mieux était peut-être d'en parler à Root.
« Root ? commença Shaw en baissant la tête. C'est vrai ce que tu m'as dit dans l'avion après lui avoir donné ton Glock ? Ce que tu lui as dit à l'aéroport, après que…
- Quoi ?
- Que tu… que tu… Enfin, Alvarez, que…
- Sam… ? Que je l'aimais bien ? réalisa Root. C'est ça que tu veux savoir ?
- Oui.
- Oui, je l'aime bien. C'est quelqu'un de bien. Elle est marrante en plus.
- Marrante ?! répéta Shaw interloquée.
- Mmm, confirma Root. J'aime son sens de la répartie.
- Pff ! Évidemment, soupira Shaw dépitée.
- De plus, elle t'a sauvé la vie. Et rien que pour ça... »
La physionomie de Shaw s'assombrit et elle se mordit la lèvre inférieure. Root la relança sur leur discussion avant que Shaw ne glisse vers de noirs rivages.
« Pourquoi me demandes-tu ça, Sam ? l'interrogea-t-elle curieuse.
- Euh, elle va partir, non ?
- Oui.
- Tu sais où ?
- Sam, dis-moi ce que tu veux.
- Euh, Est-ce que tu pourrais… euh… je voudrais que tu...
- Sameen, je t'arrête tout de suite. Si tu veux dire quelque chose à Maria, faire quelque chose : c'est sans moi. »
Root avait été ferme dans son refus. Shaw plongea la tête dans son assiette. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait vraiment, elle avait compté sur Root pour l'aider. Root la connaissait, elle se mouvait avec aisance dans le labyrinthe des relations inter-sociales et Shaw lui faisait confiance. Et oui, elle pensait devoir une faveur à Maria Alvarez avant qu'elle ne disparaisse vers une nouvelle vie. Une fois encore, Shaw se trouva pathétique, vraiment complètement nulle.
« Sameen, pourquoi te crées-tu sans cesse autant de problèmes ? Tu sais, souvent il suffit d'être soi-même et c'est tout. De suivre ses… de suivre son instinct. C'est ton truc ça, suivre son instinct. Tu as peur de quoi ? De toi ou des autres ?
- Je n'ai pas peur, murmura Shaw.
- D'accord Sameen. Alors, réponds-moi honnêtement. Avec moi… »
Shaw releva immédiatement la tête, appréhendant la suite. Root allait lui poser une colle, la mettre au pied du mur. Elle eut un mouvement. Root lui posa fermement la main sur le poignet.
« Ttt, Ttt...fit-elle en claquant la langue. Oh non, Sameen. Tu restes ici. Et tu me réponds. Donc avec moi... C'est de moi dont tu avais peur, ou de toi ? Qui fuyais-tu Sameen ?
- Je ne veux…
- Réponds, exigea Root d'un ton sans réplique.
- … De moi... Je ne sais pas... Je... je n'ai jamais... Je n'étais pas sûre… De toi… finit par avouer Shaw les yeux fixés sur le contenu de son assiette.
- Pourquoi ?
- Je… J'avais peur d'être nulle… Que tu me trouves nulle.
- Non, mais je rêve ! s'exclama Root. Sameen Shaw qui se soucie de l'opinion qu'on porte sur elle !
- Root ! l'avertit Shaw.
- Sam, là, je ne comprends pas. Tu te fiches royalement de ce que les autres peuvent penser de toi. Finch doit être la seule personne qui puisse critiquer ton comportement ou tes idées sans que tu lui fasses re-rentrer ses paroles dans la gorge à grands coups de remarques acides ou de coups de poing. Ce qui ne t'empêche d'ailleurs pas, de ne pas l'écouter et de n'en faire qu'à ta tête. Comment peux-tu me sortir une excuse comme celle-ci ? »
Shaw se sentait stupide et furieuse contre elle-même. Comment pouvait-elle s'être laissée entraîner dans une conversation de ce genre ? Root évidemment. Comment allait-elle s'en sortir maintenant ? D'ailleurs Root avait raison, elle se foutait du jugement des autres, mais ce qu'elle lui avait avoué était vrai aussi. Le regard des autres l'indifférait. Des autres. Pas de celui de Root. Shaw jouait avec sa fourchette et la nourriture dans son assiette. Le regard de Root pesait sur sa tête. Elle attendait une réponse et ne la lâcherait pas avant qu'elle ait répondu. Shaw pria pour que Maria Alvarez surgisse et mette fin à cette affreuse situation. Elle serra un peu plus les mâchoires. Le sujet passionnait Root, elle ne l'abandonnerait pas et si Maria Alvarez coupait la conversation, Root risquait de la reprendre plus tard. Ne pas répondre maintenant, c'était reculer pour mieux sauter.
« Je ne voulais pas que tu me trouves nulle, avoua Shaw.
- Ça je l'avais compris, Sam, ce qui ne m'empêche pas de trouver ton argument invraisemblable.
- Tu dis toujours que je suis bornée, cracha Shaw soudain furieuse. Là, c'est toi qui es complètement bornée ! »
Elle planta son regard dans celui de Root. Sous la violence de la réplique, Root eut un mouvement de recul.
« … Sameen, je ne comprends pas.
- Ouais, ça j'avais compris figure-toi. T'es une vraie abrutie.
- Merci.
- Je ne me fous pas de ton avis, Root… parce que… euh… ben… parce que… »
Shaw cherchait ses mots. Root ne moufta plus, Shaw était prête à se fendre d'une grande déclaration dont elle avait le secret et Root n'allait certainement rien faire qui risquait de la lui faire ravaler.
« Je t'aime bien, voilà, dit précipitamment Shaw. T'as compris maintenant ? Ou tu veux que je te fasse un dessin ?
- Je veux bien un dessin et plein d'explications avec, mais remets ça à plus tard, Sameen. Je préférerais à ce moment-là être seule avec toi. »
Shaw se troubla. Root affichait un sourire insolent de satisfaction. Shaw rêva qu'elle n'avait rien dit d'aussi débile, qu'elle n'était pas attablée avec la seule personne capable de lui faire perdre tous ses moyens. Root n'avait pas lâché son poignet, la chaleur de sa main commença à irradier, remontant le long de son bras, se diffusant peu à peu dans tout son corps. Shaw sentit son désir monter.
Le sourire de Root se modifia, devint séducteur, provoquant. Elle avait senti le trouble de Shaw. Mais le lieu et le moment n'étaient pas propices. Elle retira sa main, tenta de rétablir une certaine distance entre elle et Shaw. La déclaration de Shaw, le trouble qu'elle avait soudainement manifesté, avait attisé son désir à elle aussi. Si elle se laissait entraîner, elle se sentait capable d'y succomber maintenant et peu lui importait qu'elle soit dans un restaurant, entourée de clients. Elle plaqua ses mains sur la table de chaque côté de son assiette pour être sûre qu'aucune ne se glisserait sous la table et de là sur le genou de Shaw, puis plus haut. Root se mordit la langue. De quoi parlaient-elles avant de s'embarquer vers les rives du désir ? Maria Alvarez. Root n'arrivait pas vraiment à comprendre le lien qui unissait Shaw à la jeune femme. Elle avait dû rater un épisode de leur histoire compliquée.
« Écoute, Sam, si Maria t'aime bien, ce que je crois, reste comme tu es. Ça a très bien marché avec moi quand tu as enfin cessé de conduire comme une imbécile. Ça marchera avec elle. Et ne t'inquiète pas, elle ne te prendra jamais pour une nulle, elle t'admire bien trop pour ça.
- Quoi ?
- Tu es vraiment aveugle si tu ne t'en es pas aperçue. Elle cherche ton approbation, ton estime. Elle aimerait t'en mettre plein la vue, t'impressionner.
- Tu…
- Non, Sam, je vous ai observées ensemble. Elle ne veut pas te séduire, c'est autre chose. Ça va peut-être te paraître idiot, mais quand on vous regarde vous chamailler comme des ados...
- N'impor…
- Comme des ados, je t'assure. On dirait... Je ne sais pas moi, deux sœurs en compétition, c'est à celle qui impressionnera le plus l'autre.
- Je ne cherche pas à l'impressionner.
- Mais tu l'impressionnes que tu le veuilles ou pas. Et de toute façon, tu ne peux nier que tu l'aimes bien.
- Elle m'a sauvé la vie.
- Ce n'est pas pour ça. Si ?
- Non, répondit honnêtement Shaw avouant du même coup ce qu'elle avait nié avec tant d'énergie auparavant .
- Voilà, arrête de te poser des questions. Tu l'aimes bien, elle t'aime bien, tu ne sais pas pourquoi, on s'en fout. D'accord ?
- Euh… Ouais, tu as peut-être raison.
- Maria ne te demande pas de lui faire de grandes déclarations, elle ne te draguera plus jamais, alors sois cool, Sam. Tout ira bien. Tiens la voilà. »
Shaw regarda arriver la jeune députée le regard par en-dessous, Root vit la jeune femme se troubler, puis lancer un regard de mise en garde, de défi, à Shaw. Root leva les yeux au ciel, elles étaient incorrigibles.
« Maria, ça va ? demanda Root
- Oui oui, je suis désolée j'ai été un peu lente.
- Vous n'aviez qu'à accepter que je vienne avec vous. »
Après cette réplique pleine d'attention, Shaw reprit son dîner, là où elle l'avait abandonné. Root les avait emmenées dans un Bonefish Grill. Maria Alvarez n'avait qu'une main pour manger et un menu à base de poisson lui offrait la possibilité de manger sans aide. Elle avait pensé à un restaurant asiatique, manger avec des baguettes était aussi une solution, mais quand elle leur en avait fait la proposition dans la voiture, ni Maria Alvarez, ni Shaw n'avaient eu l'air très enthousiaste. Shaw aimait les grillades, Root préférait le poisson qui était aussi une bonne option pour la jeune députée. Les Bonefish Grill affichaient les deux à leur menu. De nombreux hôtels aussi. Mais elle voulait éviter les hôtels ce soir. Trop de surveillance vidéo. La Machine lui confirma que son choix était judicieux et que le réseau de vidéo surveillance était peu dense près du restaurant, concentré sur les entrées des super-marchés environnants. Root pouvait aussi pirater le système du restaurant si son ordinateur avait encore de la batterie. C'est ainsi qu'elles s'étaient retrouvées tranquillement attablées toutes les trois au Bonefish Grill situé à Secaucus.
Root s'était changée dans le 4x4 et avait rendu ses bottines à Shaw. Elle avait ri quand elle l'avait vue se laver les pieds avec du désinfectant qu'elle avait pris dans sa mallette médicale. Shaw avait râlé en disant que ça n'avait rien de drôle, qu'elle avait les pieds sales et qu'elle se les était écorchés en traversant les sous-bois à Alexandria. Root avait enfilé sa tenue de Cocktail et ses Louboutin assorties. Elle détonnait un peu entre Shaw et Maria Alvarez.
En descendant de voiture après avoir piraté le système vidéo du restaurant, Root s'aperçut que la jeune députée, à part la paire de bottines qu'elle lui avait cédée, était entièrement vêtue par les soins de Shaw. Jeans, débardeur, sweat-shirt à capuche. Shaw portait quant à elle, un tee-shirt noir et le pantalon noir qu'elle avait enfilé vendredi soir avant de partir pour Chihuahua. Ravie, Root avait passé ses bras sous les leur. Une de chaque côté. Maria Alvarez à gauche, Shaw à droite. Celle-ci avait bien essayé de se dégager, mais Root l'avait fermement maintenue et elle était entrée dans la salle de restaurant, grande jeune femme élégante, flanquée de ses deux explosives petites brunes tout de noir vêtues. Elle, rayonnante, Maria Alvarez un peu dépassée par la situation, Shaw renfrognée parce qu'elle se sentait ridicule et que l'air réjoui de Root l'agaçait. Et elle lui en voulait de l'utiliser comme faire-valoir. En binôme avec Alvarez en plus. Ce ne fut que quand le serveur lui présenta la carte et qu'elle découvrit les plats de grillades proposées au menu que son humeur s'améliora.
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La fin du dîner, après le retour de la jeune députée fut silencieuse. Shaw concentrée sur son dessert, releva un instant la tête, s'étonnant que Root, habituellement si bavarde restât si coite. Root mangeait distraitement et Shaw comprit que La Machine lui parlait. Elle regarda Maria Alvarez. Celle-ci était plongée dans ses pensées, les traits tirés, sans savoir que son avenir se murmurait en face d'elle à l'oreille de Root. Shaw aurait aimé la rassurer, mais ne sachant comment faire, elle reporta son attention sur son dessert. Leur serveur attitré vint débarrasser et leur proposa des cafés. Elles acceptèrent. Shaw grogna son mécontentement, fixant des yeux accusateurs sur la jeune députée qui rougit, bafouilla une excuse et demanda s'ils ne servaient pas des tisanes. Le serveur corrobora et lui proposa plusieurs saveurs.
« Vous n'avez pas de la fleur d'oranger ? intervint Shaw.
- Si.
- Apportez-lui ça.
- Bien, deux cafés donc, et une fleur d'oranger ?
- Ouais, c'est ça, confirma Shaw grossièrement. »
Root secoua la tête amusée. Sacrée Shaw. Même si Shaw s'en défendait, ce pourquoi elle venait de se montrer grossière, Root aimait ce côté protecteur chez elle. Elle l'avait très bien détecté en ce qui la concernait et ce depuis longtemps, mais la voir déployer le même genre d'attention envers une personne qu'elle connaissait depuis à peine trente-six heures, l'émouvait, lui prouvait que Shaw était bien plus sensible qu'elle ne l'avouait. Plus sensible que Root ne l'avait imaginée. En être témoin lui procurait un immense bonheur. Elle repensa à cette histoire d'enfant et se mit à sourire béatement, les yeux dans le vide. Le serveur revint avec leur commande. Shaw et Maria Alvarez se détendirent en buvant leur tasse et un silence paisible recouvrit les trois jeunes femmes de sa bienveillance.
La Machine cassa le fil des pensées de Root.
« Root, il est temps.
- Maria ? l'appela doucement Root.
- Oui ? »
Shaw leva la tête, attentive, le destin de Maria Alvarez allait se jouer maintenant. Le sien et celui de son mioche.
« Vous savez que votre carrière politique est finie au Mexique ? »
L'ex-députée hocha doucement la tête.
« Vous vous êtes faite beaucoup d'ennemis, particulièrement ce week-end. Vous avez de la famille au Mexique ?
- Mes parents, mes frères et sœurs.
- Vous ne pourrez plus les voir, Maria. Pour votre sécurité vous allez être déclarée morte. Votre corps va être retrouvé dans l'Hudson demain matin. »
Maria Alvarez la regarda, une lueur d'affolement passa dans son regard.
« Une Jane Doe, brûlée à 95 %, la rassura Root. Remerciez le ciel de n'avoir jamais été chez le dentiste ou il y a si longtemps que tous vos dossiers ont été détruits. Vous allez partir, Maria, disparaître pour renaître ailleurs. Une nouvelle identité va vous êtes attribuée.
- Mais pour aller où ? »
La jeune femme se souciait peu de ne plus voir sa famille. Depuis longtemps, elle s'en était éloignée. Le lien avait été brisé quand elle était réapparue après son enlèvement. Elle s'était enfermée dans sa douleur et s'était séparée irrémédiablement de ses proches. Plus tard, elle avait consommé son rejet en s'affichant quelques temps avec une copine de fac rebelle et provocante. Elle l'avait ramenée chez ses parents et s'était arrangé pour que personne n'ignore qu'une relation plus qu'amicale les liait. Ses parents étaient conservateurs, ils n'avaient pas apprécié. Les voisins avaient jasé. Elles s'embrassaient dans la rue, laissaient les fenêtres ouvertes la nuit, faisant profiter tout le voisinage de leur ébats bruyants. Des discussions houleuses l'avaient confrontée aussi bien à ses parents qu'à ses frères et sœurs présents. Elle s'était conduite de façon détestable, arrogante, scandaleuse. Depuis, elle n'avait jamais cherché à renouer des liens cordiaux. Ils ne l'avaient pas pardonnée et elle n'avait rien tenté pour l'être un jour. Elle était la honte de la famille, même après son élection à la chambre des députés. Les voisins avaient oublié, pas sa famille.
- En Amérique du Sud, répondit Root. Loin des villes et des caméras dans un premier temps. Vous êtes juriste, spécialiste en droit international, ancienne avocate, vous vous êtes battue contre les exactions des Cartels, celles commises par le gouvernement américain au Mexique. Vous auriez fait une recrue parfaite pour le tribunal international de la Haye ou le haut commissariat aux réfugiés, mais ces postes sont trop exposés pour l'instant. Et puis, il y a votre enfant. Vous devez être entourée. Des gens ont besoin de vous, de votre expertise en droit, de votre intelligence, de l'énergie que vous savez mettre au service de vos combats pour le droit, pour la justice, pour la défense des personnes civiles. Des gens, qui sauront aussi vous protéger et prendre soin de vous. Qu'en pensez-vous ?
- Ai-je le choix ?
- Non, l'agressa Shaw. Dans dix minutes une voiture va débarquer pour venir vous chercher. Un mec va vous remettre une enveloppe avec vos nouveaux papiers d'identité, le numéro d'un compte bancaire bien rempli et tout ce dont vous aurez besoin pour commencer une nouvelle vie. Si vous n'êtes pas d'accord, Root me demandera peut-être de vous descendre ou bien on vous laissera là et cinq minutes plus tard un gars à la solde des Cartels ou censé l'être, vous collera une balle dans la tête.
- Vous êtes décidément la personne la plus charmante qu'il m'ait été donné de rencontrer. »
Shaw se fendit d'une grimace narquoise. Maria Alvarez l'ignora superbement et se retourna vers Root.
« En deux jours, je n'ai jamais eu à regretter de vous avoir fait confiance… à l'une... comme à l'autre. Vous m'avez sauvé la vie, vous m'offrez un avenir. Je ne sais pas comment je peux vous remercier.
- Vous n'avez pas à le faire, Maria. Votre nouvelle vie ne dépend ni de moi ni de Shaw. Mais je crois que si vous voulez nous remercier, et bien, soyez heureuse. Et une fois encore, réussissez votre vie. Vous avez réussi la première, faites de même pour la deuxième. Qu'en penses-tu, Sam ?
- Hein, quoi ? bafouilla Shaw surprise par la question.
- Ça te ne conviendrait pas comme remerciements qu'elle soit heureuse ? insista Root.
- C'est complètement con, maugréa Shaw.
- Sameen !
- Qu'elle prenne soin de son mioche et qu'elle arrête de se bousiller la santé, ça sera déjà ça. »
Root et Maria Alvarez se regardèrent complices, amusées et l'ex-jeune députée se sentit heureuse. Dix minutes plus tard, elle retint à grand peine ses larmes et ne les laissa couler sans retenue qu'une fois qu'elle fut assise à l'arrière d'une voiture aux vitres teintées qui l'emmenait vers sa nouvelle vie.
La Machine avait prévenu Root de l'arrivée de la voiture. Root s'était levée.
« Il est temps. »
Shaw n'avait pas bougé d'un cil. Quand Maria Alvarez l'avait timidement saluée, elle n'avait pas levé les yeux sur elle, n'avait pas prononcé un mot, juste grogné un borborygme peu amical entre ses dents. Root avait passé son bras autour des épaules de la jeune femme en se dirigeant vers la sortie.
« Sameen n'est pas très démonstrative. Mais elle vous aime bien, Maria, tenta de la consoler Root.
- Je ne crois pas non, murmura sombrement la jeune femme.
- Vous avez tort de penser ça.
- Pourquoi ? Elle vous a dit contraire ?
- À sa façon, oui. »
Maria Alvarez resta persuadée que c'était un pieux mensonge.
« Root ?
- Oui.
- Je vous remercie pour tout et… euh… je … »
La jeune femme rougit furieusement, mal à l'aise.
« Laissez tomber, Maria. De toute façon, c'était de ma faute, vous n'avez rien à vous reprocher, Shaw non plus. Et je suis très vraiment très heureuse de vous avoir rencontrée, vous avez sauvé Shaw et grâce à vous j'ai découvert certains aspects chez elle que je ne connaissais pas, dont je ne la croyais pas capable, que j'ai adoré. Je reste à jamais votre obligée. »
Maria Alvarez ne sut que répondre à tant de gentillesse qu'elle pensait ne pas mériter. Elle se laissa guider par Root, profitant de sa présence bienveillante.
Elles sortirent du restaurant, une voiture garée un peu plus haut dans la rue leur fit un appel de phares, un homme descendit du véhicule et ouvrit la portière arrière. Arrivée à côté de la voiture, Maria Alvarez fit face à Root. Elle se regardèrent, Root lui posa la main sur l'épaule et la lui serra en signe d'affection, de remerciement, d'encouragement. Quand elle retira sa main, la jeune femme se détourna pour monter dans la voiture.
« Alvarez ! »
Un bruit de pas de course. Maria Alvarez se retourna.
Shaw.
Leur regard se croisèrent, Shaw détourna le sien presque aussitôt. Maria eut à peine le temps de réaliser ce qu'il se passa ensuite. Une main dans la sienne, rapidement retirée. Un objet déposé entre ses doigts. Shaw qui tournait immédiatement après les talons et repartait aussi vite ou presque, qu'elle était venue.
Maria Alvarez la regarda s'éloigner, décontenancée. Elle leva sa main, l'ouvrit et ses yeux s'écarquillèrent en découvrant l'objet qui s'y trouvait.
« Mais qu'est-ce que… commença-t-elle troublée.
- Son couteau. Celui dont elle ne sépare jamais. »
Des larmes jaillirent au coin des yeux de la jeune femme. Elle se jeta dans les bras de Root un peu dépassée par sa réaction, la serra contre elle, se recula confuse, s'excusa. Root lui essuya gentiment les joues.
« Prenez soin de vous, Maria… et de votre… mioche, s'esclaffa Root en lui décrochant un clin d'œil de connivence. »
Ces adieux étaient trop dramatiques, Root voulait ramener le sourire sur les lèvres de Maria Alvarez, elle y réussit, les traits de la jeune femme s'illuminèrent.
« Merci, souffla-t-elle reconnaissante. »
Et serrant le couteau dans sa main comme un porte-bonheur, elle monta dans la voiture et se laissa aller, heureuse, triste, contre le siège. La voiture démarra. Elle laissa ses larmes couler.
Root secoua la tête. Jusqu'au bout cette rencontre lui aura réservé son lot de rebondissements en tout genre.
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Shaw l'attendait devant le restaurant, appuyée contre un mur, les bras croisés, l'air impénétrable. Root passa devant elle d'un pas tranquille.
« On rentre à la maison ? »
Shaw lui emboîta le pas en silence jusqu'à la voiture. Root reprit le volant, conduisit la 4x4 dans jusqu'à New Durham, le gara sur un emplacement réservé à cet effet dans la 32ème. Elles récupérèrent leurs valises et le sac d'armes, vérifièrent avec attention qu'elles ne laissaient rien derrière elles et repartirent à pied prendre un taxi sur 31ème.
Root ne chercha pas à engager la conversation, ni à toucher Shaw ne serait-ce qu'une seule fois. Elle s'appliqua même à garder une distance qu'elle évaluait comme supérieure à celle qui délimitait l'espace personnel ressenti par Shaw. Elle n'était pas sûre que Shaw mesurât très bien son geste, ni qu'elle soit très à l'aise avec ce qu'elle avait osé faire. Elle semblait s'être retirée derrière un mur de silence qui, soupçonnait Root, l'empêchait de penser, la protégeait contre des émotions qu'elle se sentait incapable d'analyser, d'assumer.
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Quarante minutes plus tard, Root ouvrit la porte de l'appartement. Shaw portait le sac d'armes, elle se dirigea directement vers le dressing, rangea les boîtes de munitions qui restaient, les chargeurs. Elle hésita à nettoyer les armes dont elles s'étaient servies durant le week-end, décida de remettre ça au lendemain et trouva une place pour chaque fusil, chaque pistolet dans les râteliers, plia le sac et le rangea avec les autres en bas du placard. Elle sortit un short, se déchaussa, retira son pantalon, enfila le short, attrapa une paire de chaussettes propres et ses tennis. Elle passa dans la salle de bain mettre le pantalon et les chaussettes dans le bac à linge sale. Root était dans la cuisine, elle avait mis de l'eau à chauffer, se doutant que la soirée n'était pas finie. Elle entendit Shaw entrer dans le salon et se retourna. Shaw regardait sa bibliothèque, comme si elle avait décidé d'en faire l'inventaire en se mordant les lèvres.
« Je t'attends, Sam. Ne pars pas trop longtemps. »
Shaw tourna son regard vers elle prudemment, l'expression de Root était neutre, elle respira plus librement, hocha la tête en signe d'accord et partit, soulagée par l'attitude adoptée par Root. Shaw était libre avec elle, elle se sentait libre. Elle avait redouté qu'elle lui parle, qu'elle lui pose des questions, qu'elle commence à faire de l'esprit à ses dépends, qu'elle la colle. Shaw avait besoin d'être seule, de se retirer loin au fond d'elle-même dans un endroit exempt de tout sentiment, de toute émotion. De ne plus penser à rien.
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Elle revint deux plus tard, haletante, trempée des pieds à la tête. Elle avait couru après ses limites, au-delà, adoptant un rythme bien trop rapide, épuisant. Elle entra avec précaution dans l'appartement, passa directement à la salle de bain prendre une douche froide. Sa tenue de sport rejoignit le bac à linge sale. Elle ressortit nue de la salle de bain, encore dégoulinante d'eau, elle avait laissé ses affaires de nuit dans la chambre de Root. Elle avait repéré que celle-ci était dans le salon, la lumière était allumée et elle l'avait entendue bouger sur le canapé. Peut-être Root l'avait-elle fait exprès, pour que Shaw sache où elle se trouvait, elle était assez fine pour ça. Shaw s'habilla, puis resta debout, ne sachant quoi faire ensuite. Elle avait soif. Elle sortit de la chambre, traversa le salon pour se rendre dans la cuisine, ouvrit un placard, sortit un verre et le remplit au robinet. Elle en but trois à la suite, posa le verre et se mit à fixer le robinet.
Root suivait les mouvements de Shaw à l'oreille. Ne l'entendant plus bouger, elle leva prudemment les yeux et la vit le dos tourné, immobile devant l'évier de la cuisine. Elle se retourna brusquement et Root baissa vite le regard, se plongeant dans le magazine qu'elle lisait auparavant. Shaw vint s'asseoir en face d'elle sur un fauteuil. Elle marmonna des paroles inintelligibles, se leva, posa une pomme sur la table basse et partit d'abord dans la salle de bain, puis dans la chambre, le dressing. Root l'entendait jurer à voix basse, qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire ? Elle regarda la pomme perplexe. Shaw se retrouva brusquement devant elle.
« Root, tu n'as pas vu mon couteau ? Je ne le trouve pas. »
« Merde, ne put s'empêcher de jurer silencieusement Root. »
Elle leva le regard vers Shaw. Celle-ci était visiblement très contrariée.
« Alors ? s'impatienta Shaw.
- Quel couteau ? demanda Root prudemment.
- Quel couteau ? la singea Shaw énervée. Le mien. Le cran d'arrêt. Celui que je porte toujours sur moi.
- Sam… tu l'as donné à Maria.
- Quoi ? Mais n'importe… »
Shaw se tut, son regard se troubla.
« Je… je croyais que… Root, je… Ce n'était pas une…
- Non, Sam, tu lui as réellement donné. C'était... Et ça lui a fait très plaisir.
- Je suis tarée, murmura Shaw découragée. Je n'y arriverai jamais.
- Ça mettra du temps, mais tu y arriveras, lui assura Root avec ferveur. Et on a la vie devant nous, Sameen.
- Tu crois ?
- Absolument. »
Du moins Root l'espérait. Shaw se dandinait devant elle en se tordant les mains, les sourcils froncés visiblement en train de se repasser les événements de la soirée dans la tête. Root avait envie de l'embrasser, de la serrer dans ses bras, d'aller beaucoup plus loin que ça. Si seulement Shaw pouvait arrêter de se prendre la tête et se rappeler que Root lui avait dit qu'elle adorait faire l'amour avec elle, se rappeler de son désir étouffé au restaurant. Root la voulait contre elle, en elle, sentir leur esprit se rejoindre, leur corps se fondre l'un dans l'autre, lire dans son regard ce qu'elle ne savait exprimer à voix haute, se perdre en elle, succomber à sa passion.
« Euh... Root... ça va ? »
Shaw, le regard sérieux, la détaillait, cherchant ce qui pouvait provoquer chez Root son air perdu, intense, désespéré. Air, qu'elle jugea très bizarre quand elle le surprit affiché sur les traits de son visage. Root bafouilla un vague acquiescement et plongea ses yeux dans ceux de Shaw. Son regard se mit à briller, des larmes à monter. Shaw s'avança rapidement et s'accroupit devant elle, elle lui passa la main dans les cheveux et lui arrangea une mèche, la lui passant derrière l'oreille.
« Qu'est-ce qu'il y a ? lui demanda Shaw inquiète.
- Comment peux-tu faire des trucs comme ça, Sameen ? lui murmura Root profondément émue par son geste.
- Euh… comme quoi ?
- Ça, là... Ce que tu viens de faire.
- Ben… euh, je n'ai rien fait. »
Shaw ne comprenait rien à ce que Root lui racontait. Celle-ci avait maintenant l'air bouleversé et Shaw ne voyait pas ce qui avait provoqué cette réaction.
« Je t'aime, Sameen, ne me quitte jamais plus. »
Avant que Shaw ne puisse répondre quelque chose, Root lui attrapa le visage entre les mains, la regarda intensément et l'embrassa.
Shaw se laissa faire sans trop participer, dépassée par les réactions de Root. Pas très sûre non plus de ce dont elle parlait, de ce qu'elle lui demandait, de ce qui avait l'air de tant l'avoir émue. Root se recula, assez pour pouvoir la regarder.
« Arrête de réfléchir, embrasse-moi. »
Cette fois ce fut Shaw qui alla à la rencontre de Root. Elle remonta vers elle et tout en l'embrassant s'installa à cheval sur ses genoux. Root gémit. Shaw se perdit dans son baiser. Elle n'avait jamais trop aimé embrasser, le contact lui semblait trop intime, inutile, chargé d'une tendresse qu'elle refusait ou bien s'apparentait à une espèce d'épreuve de force entre deux langues qui lui faisait penser à deux limaces libidineuses et baveuses. Elle trouvait ça dégoûtant. Sans compter l'haleine infecte qui se dégageait parfois de certaines bouches. Elle évitait ce genre de contact. Quand elle s'était trouvée un mec à baiser, elle préférait aller directement à l'essentiel.
Avec Root, c'était différent… Le contact aussi était intime, très intime. Root y mettait souvent beaucoup de tendresse et Shaw de la retenue avant de succomber et d'approfondir leurs baisers, de les rendre hautement sensuels, excitants. Mais du baiser du bout des lèvres à celui le plus profond qu'elles pouvaient partager, ils participaient à l'expression de leur désir, de leur fusion. Shaw avait apprit en embrassant Root, qu'un baiser pouvait participer pleinement au plaisir et que quelque part, il était comme un pont jeté par-dessus le gouffre d'incompréhension qui séparait naturellement le corps et l'esprit de deux personnes différentes. Quand son désir montait la première chose qui lui venait à l'esprit c'était ses lèvres en contact avec celles de Root, la première chose qu'elle désirait c'était de se perdre sous ses lèvres, contre sa bouche, sentir sa langue sur ses lèvres, entrer en contact avec la sienne.
Shaw gémit, tout son corps s'enflamma. Elle retint son envie de plonger, savoura les mains légères de Root lui caressant le dos, le goût de sa bouche, son odeur. Root enfonça ses doigts dans la chair de ses épaules, Shaw cria, la tête rejetée en arrière. Root en profita pour enfouir son visage dans son cou. Shaw se sentit perdre pied.
« Root, je… je … »
Root lui enfonça gentiment les doigts d'une main dans la nuque et la tira vers elle. Son autre main la maintenait fermement au bas du dos contre elle. Shaw crispa ses mains sur ses épaules. Elle coula sous le nouveau baiser. Root bougea sans relâcher son étreinte, Shaw glissa ses pieds par terre. Elles se relevèrent. Root rompit le baiser, lui prit la main, releva le souffle précipité de Shaw, son air perdu, le désir nu exprimé sans retenue sur son visage, et la tira à sa suite dans sa chambre. Arrivée au pied du lit, elle se retourna vers elle, reprit ses lèvres, lui retira son tee-shirt de nuit, baissa son short. Shaw d'abord absorbée par les initiatives de Root à son égard, sembla soudain se réveiller. Root s'était changée, elle ne portait plus sa robe de cocktail, mais des tas de nouveaux vêtements compliqués à retirer. Elle débarrassa d'abord, avec empressement, Root de son gilet, puis s'énerva sur les boutons de son chemisier. Root la sentit empoigner son col à pleine main.
« Sameen, ne me le déchire pas, s'il te plaît. »
Shaw grogna, Root lui écarta les mains et sans cesser de l'embrasser, déboutonna elle-même sa propre chemise. Elle eut à peine fini que Shaw lui ôta des épaules, dégrafa son soutien-gorge. Pantalon et culotte suivirent par terre. Shaw serra Root contre elle, une cuisse se glissa entre ses jambes et elle bascula brusquement en criant. Root la maintint et la poussa doucement sur le lit. Cette fois-ci, elle ne demanderait pas grâce, elle suivrait Shaw jusqu'au bout, quitte à en mourir.
Root ne mourut pas, mais finie trempée, sans air, incapable de la moindre pensée cohérente, complètement épuisée, effondrée sur Shaw. Son nez frémissait envahi par l'odeur sucrée, mêlée de leur deux corps. La poitrine de Shaw se levait dans de grands mouvements amples et profonds, soulevant son corps. Elle tourna la tête et déposa ses lèvres juste là où la jugulaire de Shaw battait avec force et rapidité.
« Je suis morte, murmura Root.
- Tu abandonnes ?
- Parce que tu es prête à continuer ?
- Non. »
Shaw resserra ses bras autour de Root et s'abîma dans le silence. Elle ferma les yeux et focalisa ses pensées sur toutes les sensations qui s'offraient à elle. Le corps de Root sur le sien, son poids, la douceur de sa peau, l'humidité qui s'en dégageait de la racine de ses cheveux à la plante de ses pieds, son odeur. Ses mains enveloppant ses épaules, son souffle caressant dans le creux de son cou. Elle se mit à douter de la réalité de l'instant, à peu près certaine d'être plongée dans une simulation, ou dans une simulation au sein d'une autre simulation, elle ne savait pas. Ce qu'elle savait en revanche c'est que son âme menaçait d'exploser. Root la sentit peu à peu se tendre sous elle.
« Sameen ?
- Root, je… tu crois… ?
- Tu as peur d'être plongée dans une simulation ?
- Oui. »
Shaw était toujours impressionnée par la capacité qu'avait Root de lire dans ses pensées, de savoir ce qu'elle voulait dire, même quand elle était incapable de trouver ses mots.
- C'en est peut-être une, Sam. Mais c'est si c'en est une... C'est vraiment une putain de simulation ! J'en veux encore des comme ça tous les jours... toutes les nuits. »
Root se redressa pour regarder Shaw.
« Pas toi ?
- Euh... si.
- Bon, puisqu'on est d'accord, on pourrait peut-être en profiter encore un peu, non ? lui proposa Root prête à repousser ses limites encore une fois. »
Shaw pesait le pour et le contre, tardant à répondre à l'invitation de Root. Une main lui rappela que son désir couvait toujours, tapi sous la cendre, attendant d'être attisé pour renaître. Root lui effleura un point particulièrement sensible, elle s'embrasa instantanément.
.
À l'aube, la Machine les trouva étroitement enlacées l'une à l'autre. Elle réveilla Root en douceur et celle-ci, lovée confortablement dans les bras de Shaw, savoura l'instant. Depuis une semaine Shaw n'était pas toujours restée près d'elle la nuit, même si elle partageait le même lit. Root n'allait pas perdre l'occasion de profiter pleinement de Shaw endormie contre elle. La Machine lui rappela son rendez-vous avec Harold. Root soupira, le reste de la matinée se profilait moins agréable que le moment présent. Elle se défit de l'étreinte de Shaw. Difficilement, parce qu'elle n'en avait aucune envie et qu'elle serait restée des heures encore dans cette position. Et parce que Shaw montra dans son sommeil beaucoup de réticences à la laisser s'échapper. Elle grogna, gémit, resserra ses bras, bascula Root et s'installa à moitié sur elle. Root finit par se résoudre à la réveiller. À peine émergée de son sommeil, Shaw commença à la caresser et à l'embrasser dans le cou.
« Sameen, s'il te plaît, je dois aller voir Harold, c'est important, ne commence pas, je… je ne pourrais pas te résister et ce rendez-vous est vraiment important.
- Vraiment ?
- Vraiment.
- Okay, excuse-moi, je te laisse. »
Shaw libéra Root.
« Tu peux rester dormir si tu veux, je ne reviendrai pas tard.
- Mmm. »
Root attrapa sa main et la serra dans la sienne y cherchant du réconfort, aspirant à ce que Shaw lui transmette la force dont elle savait faire preuve dans les épreuves. Elle vit Shaw la regarder avec curiosité. Elle abandonna sa main et se détourna. Shaw l'observa se lever, ramasser ses affaires, se déshabiller, détailler ses vêtements, puis les mettre sous son bras et sortir de la chambre sans s'être habillée. Quelque chose la tourmentait. Shaw se leva, enfila le short et le tee-shirt qui traînaient par terre et se rendit dans le salon. Root était encore dans le dressing. Elle alla à la cuisine et se jucha sur un tabouret, dos au salon. Root arriva peu de temps après, passa à côté de Shaw, ignora sa présence, mit de l'eau à bouillir, sortit une théière et une boîte de thé. Elle resta à attendre que l'eau chauffe, face au plan de travail. Shaw ne voyait que son dos, ses épaules contactées.
« Root ? »
Pas de réponse. L'eau commença à frémir et Root arrêta la bouilloire. Elle leva le couvercle de la théière posée à côté et commença à verser délicatement l'eau sur les feuilles de thé qu'elle y avait jetées. Elle arrêta son mouvement quand deux bras virent doucement s'enrouler autour de sa taille. Le corps de Shaw se posa légèrement contre son dos, sa joue vint s'appuyer contre son omoplate. Elle n'osa plus bouger.
« Root ? Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Je... rien.
- Ne me prends pas pour une débile. Je ne suis peut-être pas très douée pour m'occuper des gens, mais je sais que... Dis-moi.
- C'est... ce n'est rien, Sam.
- Arrête ! À chaque fois que ça ne va pas, tu dis ça. C'est chiant ! C'est Harold ? La Machine ? Ne fais pas l'imbécile, continua Shaw d'une voix plus douce. Je peux peut-être t'aider. »
Shaw se détacha de Root, lui prit le bras et la retourna face à elle.
« Arrête tes conneries maintenant, dis-moi ce qui ne va pas. »
Root avait envie de pleurer. Elle s'inquiétait pour La Machine. Pour leur avenir. Durant ses derniers jours Shaw l'avait distraite de ses préoccupations, de ses angoisses. Mais tout lui revenait ce matin avec la force d'un ouragan. Qu'allait-elle raconter à Harold ? Comment lui faire comprendre qu'ils ne pouvaient continuer comme ça, à survivre, à fuir Samaritain, que le temps était venu de riposter, de se battre à armes égales contre lui. C'était ça ou courir à une mort certaine, ils y passeraient tous. Sans exception.
La Machine lui avait annoncé que Harold allait « l'éteindre ».
Root leva les yeux sur Shaw et elle craqua. Shaw, horrifiée, vit Root se décomposer et se retrouva la seconde suivante serrée désespérément contre elle, le cou inondé de ses larmes. Les bras ballants, incapable de prononcer la moindre parole, d'esquisser le moindre geste, Shaw tentait de reconstituer et de consolider ses défenses, d'éviter de se laisser atteindre par la vague d'émotions émanant de Root effondrée sur elle.
Non, ce n'était pas la bonne attitude à adopter. Qu'est-ce qu'elle devait faire ? Se détendre peut-être. Root souffrait. Okay. La souffrance, c'était son domaine. S'il y a souffrance, il y a remède. Euh... sauf que... ce n'était pas d'une blessure par balle, d'une plaie, d'un membre cassé dont Root souffrait. Ça, elle savait faire. Diagnostic, protection, soins, soulagement de la douleur, désinfectant, gazes, fil, aiguilles, pansements, bandages, réduction, injections diverses. Facile. Le reste...
Elle s'en était toujours foutue. Merde. Avec Root, c'était la deuxième fois, qu'elle se retrouvait face à son incompétence à gérer les relations humaines avec ses patients. Root ne souffrait pas de traumatismes... mais c'était peut-être pareil quand même, elle était blessée. Ouais, on pouvait dire ça comme ça.
Penser la situation comme un cas clinique qui posait un problème au médecin qu'elle était, lui permettrait de peut-être trouver comment la « soigner ». Si elle pensait à Root autrement que comme à une patiente, à un cas compliqué, elle allait s'embarquer elle ne savait pas trop où et resterait aussi immobile que la femme de Loth, jusqu'à ce que Root se reprenne, la lâche et retourne à son air désinvolte, désolée d'avoir pu l'embarrasser. Pire, elle serait même capable de s'excuser pour ça. Et Shaw se serait conduite comme une sale égocentrique qu'elle était, s'inquiétant pour son petit équilibre intérieur, tout en se foutant royalement de celui des autres.
Non, non, non. Diagnostic ? Vas-y, Sameen, t'es pas si con, si abrutie. De quoi souffrait Root ? Angoisse. Désespoir. Solitude. Ça devait être à peu près ça. De quoi avait-elle besoin ? Shaw ne savait pas. Merde. T'es trop nulle, Shaw. Bon changement de …. Shaw réfléchit un moment. L'angoisse, le désespoir, la solitude, la souffrance ? Tu connais... maintenant. Grâce à cette saloperie d'IA maléfique, ce connard de Samaritain, qui avait fait d'elle une loque minable, qui hurlait la nuit et était prête le jour à s'exploser lâchement la cervelle au lieu de se battre dès qu'elle ne contrôlait plus rien dans sa vie. Bon, okay. Et dans ses moments là, de quoi avait-elle besoin ? Elle ne savait pas. Mais t'es débile, Sameen ! Attaque le problème sous un autre angle. Root t'est venue en aide ? Oui. Qu'a-t-elle fait pour que tu te sentes mieux, pour te sortir des abîmes pourris où te jetaient tes délires et tes terreurs ?
Ben, rien. Comment ça rien ? Sameen ! Non, rien. Elle était là. Juste là. Avec elle. Ah, si elle avait dû la frapper une ou deux fois. Oui, mais ça ne comptait pas, les circonstances avaient été particulières.
Shaw repensa aux nuits où elle venait chercher refuge contre Root. Aux fois où, juste sentir ses bras refermés gentiment sur elle, la savoir à côté d'elle, lui avait apporté un sentiment de paix. C'était ça. Root ne faisait rien. Elle était là. Et ça suffisait à chasser les noires pensées qui s'acharnaient à faire souffrir Shaw. Si ça marchait avec elle, ça pourrait peut-être marcher avec Root. Sentir qu'il y avait quelqu'un auprès d'elle. Quelqu'un qui... euh, qui tenait à elle, sur qui elle pouvait compter. Root pouvait-elle compter sur elle ? Oui.
Shaw referma alors doucement ses bras autour de Root. Une de ses mains monta sur sa nuque et s'y posa légèrement. Shaw resserra un peu son étreinte. Elles restèrent ainsi un long moment. Root continua de pleurer en silence.
« Root, donne-lui un nom, lui murmura doucement Shaw à l'oreille. Donne-lui une voix, programme-la pour tout défoncer, dis-lui qu'elle peut compter sur moi, que je descendrai qui elle voudra, que je serai toujours là... avec elle, avec toi. »
Les mots s'étaient échappés tous seuls, sans qu'elle ne les ait prémédités. Elle se rappela le voyage aller à Chihuahua, comment Root avait réagi à ses questions à propos de La Machine, son coup de gueule à elle quand elle avait compris jeudi, que La Machine n'était même pas capable de se défendre. Root cessa de pleurer. Elle se redressa, Shaw la libéra immédiatement et fit un pas en arrière. Root s'essuya les joues et ses yeux se posèrent sur ceux qui lui faisaient face. Elle pencha la tête sur le côté l'air pensif. Une grande douceur se peignit sur ses traits. En face d'elle, Shaw commença à se sentir oppressée. Root s'en rendit compte, elle lui sourit amicalement et lui tourna le dos pour finir de verser son eau dans la théière.
Shaw laissa échapper un soupir de soulagement et retourna s'asseoir sur son tabouret. Root prit place en face d'elle.
« Tu veux du thé ? Ou tu veux que je te prépare un café ? »
Shaw secoua la tête. Root se servit une tasse de thé et but en silence.
« Tu ne manges pas ?
- Je n'ai pas faim, je petit-déjeunerai après avoir vu Harold. Si tu m'attends, je mangerai avec toi.
- Mmm. »
Root but deux tasses de thé. Aucun bruit ne troubla le silence. Root aimait ce silence. Ce silence habité par Shaw. Que Shaw lui laissait habiter avec elle. Qu'elles partageaient. Root sourit en coin. Un nouvel S.A.S. Juste pour elle et Shaw... Enfin disons pour elle. Trois moments où avec Shaw, elle se sentait bien ou même très bien. Très très bien.
Sexe. Action. Silence.
Ou peut-être... Silence, action, sexe ? L'ordre n'avait pas d'importance en fait, c'était juste pour l'acronyme qui l'amusait.
Shaw pouvait-elle y trouver aussi la même chose qu'elle ? Root lui jeta un regard en coin. Shaw était assise, les coudes sur le comptoir, la joue posée sur ses mains croisées, détendue, l'air paisible. Oui, elle trouvait la même quiétude qu'elle dans leur silence. Et...elle aimait faire équipe avec elle dans l'action, Root le savait et Shaw le lui avait dit. Quand au sexe... pas besoin de se poser la question, Root connaissait la réponse. Et ce depuis la première fois où elles s'étaient retrouvées nues l'une contre l'autre.
Elle appuya sur une touche de son téléphone posé sur le comptoir. 7h12. Elle devait partir.
« Je dois y aller, Sam. Euh...
- Ça ira t'inquiète. Je t'attends. Téléphone-moi avant de revenir, je te préparerai un petit dej.
- Sam ?
- Mmm ? »
Root tergiversait, elle voulait la remercier, mais ne savait pas comment. Shaw sans lever les yeux sur elle, ne lui laissa pas le temps de trouver.
« Dégage, Root. »
Root s'esclaffa joyeusement, partit chercher un blouson et quitta l'appartement sur un :
« À tout de suite, mon cœur ! »
.
.
Quand elle arriva à la station, celle-ci était vide. Root, s'avança dans le wagon et s'abîma dans la contemplation des Playstations clignotant doucement. Son cœur s'alourdit. Pouvait-elle s'affranchir de l'autorité de Harold ?
« Je ne sais pas quoi faire.
- Je ne peux pas t'aider.
- Je sais. Qu'en penses-tu, toi ?
- Harold est mon père.
- Et... ?
- Sameen m'a dit quelque chose l'autre jour, mais je ne suis pas encore assez mûre pour suivre son conseil, même si je crois qu'elle a raison.
- Sameen ? s'étonna Root.
- Oui, Sameen, confirma La Machine. Elle peut parfois se montrer très sage en ce qui concerne les relations humaines. Très mature. »
Root resta sans voix. La Machine louait Shaw pour sa compréhension des relations humaines ? Incroyable. Shaw était comme le sac de Mary Poppins, à chaque fois qu'on regardait dedans, un nouveau trésor s'y découvrait. Qu'est-ce qu'elle avait pu lui raconter ?
« Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
- Quelque chose à propos du respect qu'on devait à ses parents.
- Quoi ?
- Qu'il fallait parfois passer outre.
- Oh.
- Mais je ne suis pas prête pour ça, j'ai confiance dans le jugement de mon père. Je ne peux pas remettre en question ses décisions.
- Moi, si. »
Root entra dans le wagon et s'assit face aux écrans. Elle entra dans le code système de La Machine et commença à taper. Depuis longtemps, elle réfléchissait à la programmation d'un système avancé de défense active et elle coda sans hésiter. Elle s'apprêtait à refermer le programme, quand elle se figea. Elle jura, incapable de combattre son sentiment de culpabilité, incapable de s'affranchir de l'emprise que Harold avait sur elle. Si seulement Shaw avait été avec elle. Mais seule, elle ne pouvait pas prendre la décision de trahir Harold. Elle ne valait pas mieux que La Machine. Elle observa l'écran. La Machine s'en remettait à Harold, si elle allait à son encontre, elle ne trahissait pas seulement Harold, elle la trahissait elle aussi. Elle recommença à coder. Elle finissait quand elle entendit Harold arriver.
« Bonjour, Miss Groves. »
Malgré tous les arguments qu'elle put déployer, Root n'obtint rien de lui. Si, il donna la possibilité à la Machine de s'octroyer une voix. Piètre victoire. Root se sentait déprimée.
« Je dois partir en cours, je vous souhaite une bonne journée, Miss Groves.
- Au revoir, Harry. »
Root ne s'attarda pas dans la station, elle n'avait qu'une envie, retrouver Shaw. Elle l'appela.
« Sam ?
- Ouais.
- J'arrive.
- Okay. »
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Root n'eut pas le temps de rentrer chez elle. La Machine la prévint sur le chemin du retour que Harold courait un danger. Sa couverture avait sauté, des agents de Samaritain étaient déjà en route. Reese la contacta pour lui répéter la même chose. Elle lui proposa de venir le chercher et de se rendre ensemble à l'université. Root conduisait la Bentley et était descendue ce matin avec un sac d'armes. Elle n'avait pas encore franchi l'East River, elle ne mettrait pas longtemps à le rejoindre. John était sur la 8ème à Manhattan. Fusco devait rentrer au poste, il les retrouverait plus tard.
Restait à prévenir Shaw.
« Sameen ?
- Ouais.
- Laisse tomber le petit déjeuner, on a besoin de toi.
- Qui ça « on » ?
- L'équipe.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Shaw alarmée.
- Harold. Sa couverture est grillée. Je vais le chercher avec John. Retrouve-nous au refuge. Fais un état des lieux, des abords. Rues, immeubles, enfin tu sais. Nous aurons besoin de savoir si la voie est libre avant d'y mettre Harold en sécurité.
- Non.
- Comment ça non ?
- Ce n'est pas possible, Root. Le refuge est classé territoire sensible comme l'emplacement de La Machine. C'est hors de question que j'y aille.
- Shaw, tu n'es pas dans une simulation là. Et j'ai besoin de toi.
- Tu ne sais pas si je suis dans une simulation ou pas. C'est impossible de le savoir avant d'en sortir, et encore je ne suis même pas sûre que quand tu réveilles, tu ne sois pas aussi dans une simulation.
- Sam, Merde. J'ai besoin de toi. Ne me laisse pas tomber. S'il te plaît, la supplia Root. Je ne veux pas crever sans toi.
- Tu fais chier, Root.
- Je te retrouve là-bas. Sécurise le périmètre.
- …
- Sameen, je peux compter sur toi ?
- Oui.
- Merci. N'emporte pas d'armes lourdes, il y aura ce qu'il faut sur place, garde un profil bas, d'accord ?
- Oui. »
Shaw raccrocha en grommelant. Ça puait. Comment Finch avait-il pu avoir sa couverture grillée ? Elle portait la poisse. C'était de sa faute.
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Elle s'habilla, prit un Glock dans le dressing, deux chargeurs supplémentaires. Elle opta pour un taxi et se fit déposer à un pâté de maison de la planque. Elle commença à faire le tour du quartier, les mains dans les poches, le pas traînant, elle avait l'air d'une dépressive traînant sans but ses basques. À vrai dire elle n'avait pas trop d'efforts à fournir pour avoir la tête de l'emploi. Elle ne se sentait pas prête à ré-intégrer l'équipe. Elle avait accepté le week-end dernier que Root la traîne les retrouver au Queensbridge Park. Emportée par l'enthousiasme de Root, elle ne s'était pas opposée à ce que Reese les accompagne pour accomplir la mission que La Machine lui avait assignée. La confiance que Root lui avait assurée avoir en elle, avait dû réussir à la convaincre qu'elle ne le descendrait pas à la première occasion. L'incroyable, presque inavouable confiance que Shaw, en retour de la sienne, vouait à Root.
Elle ne détecta aucun danger dans les rues. Elle s'arrêta de temps en temps, pour s'appuyer l'air déprimé, elle allait bientôt gagner un prix au Oscars si elle continuait, contre un mur et en profitait pour inspecter les fenêtres. Rien. Il y avait un petit café pas loin de la planque, elle s'y arrêta et commanda un grand café long et de quoi manger. N'importe quoi ferait l'affaire, elle n'avait pas mangé chez Root. Elle avait faim.
Chez Root ? Ce n'était pas sûr que Root appelle encore son appartement, chez elle. Shaw l'avait entendue se reprendre une fois, mais le plus souvent elle ne le faisait pas, elle parlait de « la maison ».
« On rentre à la maison, Sameen, disait-elle. »
Shaw se savait honnêtement pas trop qu'en penser. Root l'avait adoptée, pas comme un chat ou un chien errant, mais comme colocataire. Un peu plus que comme colocataire. Shaw contre toute attente aimait assez son appartement, le dressing et la cuisine surtout. Vivre avec quelqu'un ne la dérangeait pas. Elle en avait l'habitude, la fac, l'USMC, elle n'avait jamais bénéficié d'une chambre pour elle seule. Du moment que les autres ne l'emmerdaient pas et ne cherchaient pas à papoter, à faire ami-ami, qu'elle gardait son indépendance, qu'on ne touchait pas à ses affaires personnelles, elle s'en foutait. Elle avait une chambre chez Root, et celle-ci respectait son besoin de silence, de liberté. Bon, il y avait la Machine... C'était un peu... euh... bizarre, mais elle n'était pas trop bavarde et ne se la ramenait jamais pour lui faire la morale. Elle veillait sur Root aussi et rien que pour ça, Shaw l'appréciait. Pas que pour ça d'ailleurs. Depuis l'ISA, elle travaillait pour elle, avec elle. Et Shaw ne pouvait nier que c'était une excellente partenaire.
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Shaw commença à trouver le temps long, elle sortit son téléphone. 10h17. Mais qu'est-ce qu'ils foutaient ? Il ne fallait pas trois heures pour rentrer de l'université. Elle avait vérifié en partant, il fallait au maximum une heure et demie.
« Root ?
- Mon cœur ?
- Qu'est-ce que vous foutez ?
- Il y avait des agents à l'université, John a été gentil, mais j'en ai descendu... hum, trois ou quatre. »
Shaw entendit Finch adresser un reproche à Root. Finch, Shaw reconnaissait que son sens moral pouvait se défendre, mais parfois il devrait quand même un peu le mettre en veilleuse.
« Bref, nous avons dû faire un grand détour avant de pouvoir récupérer la voiture. Ensuite, j'ai jugé plus prudent de ne pas me rendre directement à la planque. Nous serons bientôt là, Sam. Comment ça se présente de ton côté ?
- R.A.S
- Reste en position.
- Reçu. »
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Ils arrivèrent juste avant 11h. Shaw les laissa entrer, resta en faction en face de l'immeuble.
« Sameen, qu'est-ce que tu fais ? Monte.
- …
- Sameen ! On ne va pas en reparler. Viens.
- Okay, Root, mais...
- Shaw !
- J'arrive, j'arrive. »
Root l'accueillit l'air ravi. Finch aussi.
« Ravi de vous voir de retour parmi nous, Miss Shaw. »
Si seulement elle l'était autant qu'eux. L'angoisse avait refermé ses griffes sur elle. Samaritain l'observait, il avait trouvé la faille et quand Elias demanda comment Finch avait pu être démasqué, découvert, elle comprit qu'ils ne l'avaient jamais quittée, qu'ils étaient tous derrière leur moniteur en train de noter tous les endroits où elle les emmenait, tout ce qu'elle faisait, de se repaître de ses souffrances, de ses errements et de peut-être se palûcher comme des pervers quand elle et Root tombaient dans les bras l'une de l'autre. Les salauds !
Elle s'accusa d'avoir donné Finch. Personne ne protesta. Évidemment c'était vrai. Même Root ne la contredit pas.
La porte s'ouvrit. Cinq armes se braquèrent dessus.
« Moi aussi je vous aime ! déclara Fusco goguenard.»
Tous baissèrent leurs armes. Tous, sauf elle, elle continua à le braquer.
« Tue-le. Tue-le, murmurait avec insistance une voix dans sa tête.»
Root se dressa entre elle et Lionel. Elle lui caressa doucement l'épaule, l'incitant à baisser son arme.
« Va chercher des armes, Sameen, tu te sentiras mieux quand tu auras descendu deux ou trois types. »
Elle rejoignit Reese, regarda dans le coffre rempli d'armes, ce qu'il y avait à sa disposition
« C'est toi qui t'es occupé de ça, non ? affirma-t-elle plus qu'elle ne le demanda à Reese.
- Oui, ça ne te plaît pas ?
- Si, c'est pas mal.
- Content que ça te plaise, Shaw, lui dit amicalement Reese »
Il était heureux de la voir. Elle n'avait pas l'air au mieux de sa forme, mais elle avait l'air moins perdue que la semaine précédente. Il aimait Shaw. Il l'avait toujours aimée. Dès le premier jour, quand elle lui avait tiré dessus. Il appréciait son caractère bien trempé et c'était une coéquipière agréable, marrante et surtout, sur qui on pouvait compter. Shaw était fiable, droite. Il s'entendait bien avec elle, il se sentait proche d'elle.
Elle lui grimaça un « de rien ».
Crissement de pneus. Ils les avaient retrouvés. Sans surprise.
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Finch partit avec Elias. Le mafioso assura qu'il pourrait protéger Harold, le mettre à l'abri loin des regards de Samaritain. John et Fusco de leur côté projetèrent de ses rendre à l'adresse de Tempory Resolution. Les agents qu'ils avaient éliminés à l'université possédaient tous dans leur porte-feuille ou dans leur poche des cartes de visites à l'entête de cette société. John voulait remonter la chaîne de commandement, éliminer la menace à sa source. Shaw ne croyait pas trop à la réussite de ce plan, mais se garda du moindre commentaire. Samaritain l'avait coincée, elle allait se venger, massacrer. Ouais, ça lui ferait du bien, Root avait raison. Elle lui proposa de faire équipe avec elle pour s'occuper des agents de Samaritain qui venaient d'arriver.
« J'ai cru que tu ne me le demanderais jamais. »
Root n'avait pas rajouté « Mon cœur » à la fin de sa phrase, mais le ton qu'elle employa et l'expression qui s'afficha sur son visage la dispensait de le dire.
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Seule avec Root, elle put se défouler. Personne n'était là pour lui faire remarquer qu'elle manquait de sens moral, Root semblait énervée et se montra aussi peu morale qu'elle. Elle fouilla les corps et retrouva les mêmes cartes de visites que celles que Reese et Root avaient trouvé sur les agents à l'université. Tempory Resolution. Elle ramassa les porte-feuilles et s'assit sur le canapé pour les examiner. Root reçu un appel, Shaw devina que c'était Finch... Root vint s'asseoir à côté d'elle.
« C'était Harry.
- J'avais compris, il pense que c'est moi qui ai grillé sa couverture ?
- Il sait bien que ce n'est toi. Il a merdé. Il est retourné à l'endroit où lui et Grâce sont allés pour leur premier rendez-vous.
- Finalement, Finch a point faible.
- On en a tous un, dit tristement Root en regardant Shaw. »
Shaw ne vit pas son regard, elle l'aurait détesté. Elle aurait compris que Root en avait un aussi, que ce n'était pas La Machine, que ce n'était le respect idiot qu'elle vouait à Harold, que son véritable point faible c'était elle, Shaw. Root pouvait mourir pour n'importe quoi, mais comme elle l'avait avoué à Shaw cette nuit dans le parc menaçant de se faire sauter la boîte crânienne en sa compagnie, elle ne pouvait pas vivre sans Shaw.
- Ça serait bien si on pouvait revenir en arrière. Je suppose qu'aucun d'entre nous n'a eu la vie qu'il voulait. »
Pourquoi Shaw avait-elle sortit ça ? Qu'est-ce que c'était d'ailleurs la vie qu'elle aurait voulue avoir ? Où se situait ce point pour elle, le moment où sa vie avait basculé, où elle avait emprunté un chemin qu'elle était prête maintenant à remettre en question ? Un événement qu'elle aurait voulu changer pour que sa vie soit différente ? La mort de son père ? Son renoncement à la médecine ? Son engagement dans l'ISA ? Sa trahison envers Cole ? De ne pas être morte à la bourse ? Samaritain ? Mais si... Root coupa le fil de ses interrogations.
« En fait, Sameen... »
Shaw tourna son regard sur elle.
« Je me cache depuis que j'ai douze ans... et c'est peut-être la première fois depuis, que je sens que je suis à ma place, que je suis enfin là où je dois être. »
Et au cas où Shaw n'aurait pas compris, Root fit glisser sa main le long son poignet, dans un mouvement fluide, incroyablement tendre, et enlaça ses doigts aux siens. Mais Shaw avait compris et le geste ne fit que rendre plus violent le raz de marée qui la heurta de plein fouet, lui tordant les entrailles, les anéantissant, laissant un trou, un vide, brouillant ses pensées, réduisant en miette ses réticences, son mur protecteur d'indifférence. Shaw esquissa un mouvement sans même savoir où il la mènerait.
Des pneus crissèrent, des portières claquèrent.
« Ces mecs ne laissent jamais tomber ! souffla-t-elle contrariée. »
Les doigts de Root qui s'ouvrent, se détachent des siens, sa main qui tente de les retenir. Et puis tout s'enchaîna dans un tonnerre de bruits, de fusillades. Elles se débarrassèrent d'abord des agents venus mourir à la planque. Root voulut ensuite se rendre à la station, Shaw protesta, sans succès.
« On passe d'abord à la maison poser la Bentley. Après on prendra un taxi.
- Pourquoi ?
- Je n'en sais rien, Sameen, lui répondit Root agacée. C'est comme ça !
- Okay, Okay, Root. »
Root paniquait. Shaw n'insista pas. Elles laissèrent la Bentley sur Saint John Place. Root demanda à Shaw de récupérer le sac d'arme dans le coffre, elle héla un taxi.
« Root, c'est une bêtise.
- Quoi ?
- De m'emmener à la station.
- Tu n'es pas fatiguée, Sameen, de répéter toujours la même chose ?
- Tu n'as pas passé plus de neuf mois plongée dans des milliers de simulations. »
Shaw se renfrogna, serra les poings. Root lui posa une main sur le genou.
« Sameen, où crois-tu être ?
- Je ne sais pas.
- Mais je suis là. Et j'ai besoin de toi à mes côtés. Et... j'ai confiance en toi, Sameen. Mais si tu le veux vraiment, je peux arrêter le taxi et tu peux partir, rentrer à la maison.
- Et Harold ?
- Je le retrouverai.
- Seule ?
- Il y a John, Lionel, La Machine. Elle ne me laissera pas tomber.
- Et moi si ?
- Je n'ai pas dit ça, Sam.
- Je sais. Mais...euh, si je te laisse partir toute seule, c'est ce que je ferai. Je t'ai dit que je resterai avec vous. Je ne veux pas... mais je ne sais pas... je...
- Ce n'est pas grave, Sameen. Tout se passera bien. »
« Tout se passera bien, avait assuré Root. »
.
.
Shaw se retourna sur le lit, empoigna l'oreiller à côté d'elle, enfonça sa figure dedans, enfonça ses dents dans le tissu et le mordit à s'en briser les mâchoires en gémissant de frustration.
Rien ne s'était bien passé.
Oh si, au début. La Machine leur avait donné la position de Finch. Sur ses indications, elles avaient récupéré une voiture blindée garée près de Colombus Park. Arrivées sur place, la rue s'était transformée en champ de bataille. Rien n'avait plus eu l'air réel. Un décor et une scène de jeu vidéo, tandis que Root lui déblatérait des théories de physique tordues au milieu des balles qui sifflaient. Lui assurant que l'univers n'était peut-être qu'une vaste simulation, l'humanité un ensemble de formes, peut-être même pas tangible, du bruit, un mouvement, une dynamique. D'où sortait-elle ces idées philosopho-transcendantales ? Shaw ne l'avait jamais entendue tenir ce genre de discours d'illuminée. Et bien sûr, Root au milieu de tout ça, n'avait pu s'empêcher de lui sortir un compliment licencieux, accompagné de tout l'arsenal qu'elle pouvait déployer quand elle avait décidé de la séduire : sourcils moqueurs relevés, sourire enjôleur, yeux pétillant de malice, posture langoureuse.
« Tu vois ? Juste des formes...Et toi, chérie, tu as hérité de super formes ! »
Même un flingue à la main, avec des types en train de les canarder, ça marchait. Shaw était tombée dans le panneau. Root avait jubilé. Et puis, elle lui avait sorti son histoire de musique, d'harmonie.
« Si nous sommes juste du bruit dans l'univers, autant être une symphonie »
Un défi à relever.
Ensemble.
Shaw n'oublierait jamais le regard qu'elle lui lança à ce moment-là. Il exprimait tout le plaisir que Root avait de se tenir à ses côtés, tout le désir qu'elle avait de continuer la route avec Shaw, main dans la main, pour vivre ou mourir...
Ensemble.
Shaw avait répondu présente. Le bonheur, ouais, à ce moment-là, elle s'était sentie heureuse, l'avait rattrapée. Ensemble, elles s'étaient levées, tous les autres étaient tombés. Elles étaient immortelles.
Ensemble.
Root avait récupéré Harold, une voiture était arrivée, équipée d'un toit ouvrant, d'une mitrailleuse lourde. Shaw avait pris la décision de couvrir leur fuite, de rester en arrière.
« Je ne veux pas encore une fois te laisser, lui avait hurlé Root.
- Va-t-en ! Si tu ne pars pas, je te descends moi-même. Pars. ! »
Ses derniers mots.
Shaw étouffa les larmes qui montaient dans l'oreiller.
Root était partie seule. Elle était morte seule dans un putain d'hôpital sans personne à ses côtés. Même Fusco était arrivé trop tard.
« Je te descends moi-même. »
Sur le chemin de la prison, Fusco leur avait appris que c'était Root qui avait été transportée à l'hôpital. Que son pronostique vital était engagé. Shaw avait blêmi, mais n'avait rien dit. Reese l'avait regardée en coin. Il était resté silencieux lui-aussi. Shaw avait su que c'était trop tard pour la rejoindre. Si Root mourait, elle n'y arriverait jamais assez tôt et si elle vivait, ça n'avait pas d'importance, elle la reverrait plus tard.
Elle ne l'avait pas revue.
Ensemble. Le mot, ce soir-là, avait été effacé de son vocabulaire.
.
Elle avait beaucoup appris au cours de ces dix jours passés en compagnie de Root. Elle avait parfois trébuché, elle avait été violente et, aussi incroyable que cela pouvait paraître, tendre aussi. Elle avait rencontré ou retrouvé des gens qu'elle avait appréciés. Mais ces rencontres sans Root, auraient été insignifiantes. Root l'avait pilotée dans les méandres de ses sentiments. Sans elle, elle n'aurait pas « rencontré » cette emmerdeuse d'Alvarez, sa collaboration avec les Russes aurait été plus froide, ses retrouvailles avec Mark moins chaleureuses.
Samaritain lui avait tout volé. Elle se rappela sa prédiction après qu'elle avait tué cette garce de Faulkner à Bronxville.
« Je te retrouverai, Sameen Shaw, et si ce n'est toi, ce sera l'interface de La Machine. Je m'arrangerai pour qu'elle meure seule, loin de toi. Sans qu'elle t'ait dit au revoir, sans que tu lui aies dit au revoir, sans que tu n'aies jamais trouvé le courage de lui dire ce que tu ressentais pour elle. Toi, je t'épargnerai. Je te briserai Sameen Shaw, tu resteras seule et tu finiras par être à moi. »
Il ne l'avait pas retrouvée. Il avait trouvé Root. Elle était morte seule, loin d'elle. Root ne lui avait pas dit en revoir et Shaw non plus. Elle l'avait juste menacée de la descendre.
Tout était de sa faute. Shaw hurla dans l'oreiller.
« Sameen ? »
Shaw hurla plus fort, mordant plus encore dans l'oreiller.
« Sameen, écoute-moi. Sameen, arrête, essaya de la raisonner La Machine d'une voix douce.
- Laisse-moi ! lui cria Shaw.
- Non, Sameen, je ne te laisserai pas. Qu'est-ce qu'il y a ?
- C'est de ma faute ! Je l'ai trahie ! J'ai perdu.
- Perdu ? Contre qui ?
- Contre lui.
- Samaritain ?
- Oui.
- Tu racontes n'importe quoi. À moins que... »
Shaw lâcha l'oreiller et se retourna sur le dos.
« À moins que quoi ? lança-t-elle agressive.
- Que tu ne baisses les bras, que tu capitules, que tu lui rendes les armes, que tu te soumettes à sa volonté... Je ne croyais pas que tu serais capable de ça. En es-tu capable, Sameen ?
- Non.
- Tu vois, tu n'as pas encore perdu. Et arrête de dire que tu as trahi. Tu n'as trahi personne. Qu'as-tu fait pour ça ?
- Tu es morte, déclara Shaw. »
Accablée, elle se retrouva incapable de parler de Root à la troisième personne, pas avec sa voix en train de lui parler dans l'oreille. Si elle y réfléchissait, elle n'était pas sûre de savoir qui était vraiment la personne avec qui elle discutait. Elle souffrait et c'était plus facile de penser que c'était Root.
- Pourquoi t'accuser de ça ? Dis-moi, où as-tu fait une erreur, une faute ?
- … Je...
- Tu ne sais pas, Sameen. Parce que tu as pris les bonnes décisions quand il le fallait. Tu as fait ce qu'il fallait faire. Tu avais bien évalué la situation, tu n'as commis aucune erreur... Et tu le sais.
- Mais...
- Mais rien, Sameen, la coupa durement La Machine.
- Tu es morte seule.
- Est-ce de ta faute ?
- Non. Mais je ne t'ai pas dit...
- Au revoir ? Il n'est jamais trop tard pour le faire. Pour le reste... Je le sais, elle le sait. Elle te l'a déjà dit, Sameen. Et tu sais très bien que Root n'est pas morte seule. Je ne l'ai jamais quittée. Tu ne l'as jamais quittée, même si tu n'étais pas près d'elle, tu étais présente, Sameen. Tout comme moi. »
Shaw laissa couler ses larmes, serrer les mâchoires n'y changeait rien.
« Samaritain ne cherchait pas juste à t'atteindre en tuant Root. Il la poursuivait depuis longtemps, depuis qu'il avait su le lien qui nous unissait elle et moi. Quand tu es tombée entre ses griffes, Root est réapparue à travers toi. Il s'en est servi contre toi, contre elle aussi. Mais Samaritain voulait Root indépendamment de toi. »
Shaw retourna dans sa tête ce que l'Autre venait de lui dire. Elle avait raison, elle le savait. Pourquoi alors se sentait si vide, si mal. Pourquoi pleurait-elle ?
Root lui manquait. Ses bras, ses mains, son sourire, son regard, son odeur malgré celle qui subsistait encore un peu, ses lèvres. Il lui restait une voix, un esprit. Un baume à sa souffrance. Une torture. Peut-être, s'il n'y avait eu cette présence auprès d'elle, aurait-elle pu surmonter sa peine, l'absence. Mais la voix dans son oreille la remettait sans cesse face à son manque. Elle aurait pu jeter son oreillette. Elle ne pouvait pas. Elle souffrait de dépendance. Elle en avait tous les symptômes et elle n'avait aucune envie de se battre contre. Elle ne pourrait jamais.
« Dis-moi, demanda-t-elle soudain. Est-ce que tu m'as parlé quand je t'entendais pas ? Dans le camion pour aller à Cleveland. Dans l'avion en revenant de Chihuahua ?
- Comment sais-tu ça ?
- Je t'ai entendue je crois, mais je n'étais pas sûre que cela ait été réel. Ça l'était ?
- Oui.
- Que m'as-tu dit ?
- Je ne crois pas que tu apprécierais.
- Pourquoi ?
- Trop sentimental.
- Tant pis, t'as toujours été trop bavarde de toute façon... enfin, parfois. Et tu m'as embêtée pendant plus d'un an avec tes vannes pourries, alors... De toute façon, si c'est vrai, j'ai entendu beaucoup de ce que tu m'as raconté.
- Et tu n'as rien dit ? s'étonna La Machine.
- Ben, non... je trouvais ça...
- Tu trouvais ça... ?
- Euh... je trouvais ça mignon, dit précipitamment Shaw.
- Mignon ?! s'esclaffa La Machine. Vraiment, Sameen, tu es incroyable. Je ne pensais même pas que tu connaissais cet adjectif.
- Ah, ah... ricana Shaw. Fous-toi de moi. Mais... s'il te plaît, parle-moi comme ces fois-là.
- Tu ne vas pas t'énerver ?
- Non. Je... j'ai... J'ai besoin de t'entendre, raconte-moi n'importe quoi sinon, mais parle moi. »
La Machine commença à parler. Shaw ferma les yeux. Retourna sur la plage à Vermillon. Elle avait beaucoup aimé ce moment, même si elle se souvenait qu'elle avait trouvé l'instant trop parfait. Maintenant, avec le recul, elle pouvait en profiter comme elle l'aurait dû, pour ce qu'il était. Un moment entre elle et Root, paisible, silencieux, doux. Ce soir-là, elle était venue chercher quelque chose dans les bras de Root que celle-ci lui avait offert sans conditions. Elle se remémorait les lumières sur le lac Erié, le cri des oiseaux, la brise légère, le corps de Root contre le sien, son menton posé sur son épaule, ses bras légèrement refermé autour d'elle.
Juste avant, assise seule à l'écart, elle avait été assaillie par l'impérieuse envie d'être près de Root, de se sentir entourée par son corps, par... son affection avait-elle pensé alors. Affection, parce que Shaw avait peur de reconnaître que Root ne lui offrait pas seulement son affection. Et ce n'était pas seulement non plus, ce que Shaw cherchait auprès d'elle. C'était plus. Shaw n'était pas sûre d'avoir jamais su offrir la même chose à Root. Mais Shaw l'avait accepté venant de Root. Ce qu'elle n'avait jamais accepté de la part de personne avant, sauf de son père. L'amour.
C'était con de dire ça, mais à quoi cela aurait-il servi de le nier ?
La Machine continuait à lui parler, Shaw ne faisait pas très attention à ce qu'elle lui disait bercée par la voix rassurante, douce, parfois narquoise, moqueuse de Root.
Elle s'endormit peu à peu, sereine et un sourire emprunt de douceur se dessina à peine esquissé sur ses lèvres. La Machine la berça encore longtemps d'un flot de paroles ininterrompues, tentant de tenir éloignés les mauvais rêves qui hantaient Shaw depuis sa détention. Elle ne s'arrêta que longtemps après que la jeune femme ne se fut endormie.
« Je t'aime Sameen, finit-elle par dire en guise de conclusion.
- Je sais, murmura Shaw dans son sommeil. »
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Fin d'Une semaine pour l'éternité.
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La boucle est bouclée... Mais si, comme moi cette conclusion vous a par trop déprimé, je vous invite à vous aventurer un peu plus loin, au moment où Shaw décroche le téléphone à Hell Kitchen.
Et de voir ce que lui a réservé La Machine...
... Et de reportez votre attention sur : La Fille de Kaveh.
Donc, au plaisir de peut-être vous recroiser ailleurs.
