Ce prologue est à lire en écoutant (en boucle) See What I've become de Zack Hemsey.


La douleur.
Des milliers d'aiguilles chauffées à blanc s'enfonçaient impitoyablement derrière ses yeux et ses tempes. Un feu abominable ravageait son bras. Quelque chose lui transperçait les muscles de l'épaule droite, profondément fiché dans la chaire sanglante. Son estomac retourné le lançaient d'une nausée horrible, le goût acide de la bile et du sang sur ses lèvres lui donnait envie de vomir. Son nez semblait enflammé par des relents de fumée et de poudre, et ses poumons, vides, le faisait presque convulser, obscurcissant sa vision brouillée de larmes de lourdes taches d'encre. Le pire était le vacarme indistinct et assourdissant qui lui vrillait atrocement les tympans, menaçant de le rendre fou. Et il avait tellement mal. Il n'avait même pas assez d'air pour hurler.

Il avance d'un pas et se force à respirer.

Le monde lui saute presque au visage. Les couleurs vives des ruines d'anciennes maisons aux tons bariolés, le ciel explosif, et tout ce feu et ce métal lui incendièrent les rétines. L'air vicié et l'odeur de la chaire brûlée lui firent presque aussi mal qu'une lame passant au travers sa gorge. Le vent des explosions proches sur sa peau brûlée lui faisait l'effet d'un jet d'alcool sur une plaie à vif. Il vacilla.

Où était-il ?

Il se souvient brièvement d'une mission. Encore une mission. Avec ses amis. Ses seuls amis.
Les Vengeurs.
Il devait les retrouver. Ils avaient besoin de lui.
Il fait un autre pas, revenant à lui, surpassant la douleur. Il la connaissait bien après tout. Elle était juste un peu comme une vieille amie un peu envahissante. Agaçante mais supportable. Oui, ça devait être supportable.
Il avait incroyablement froid.
Il grogne en se remettant en mouvement, avançant à travers les explosions, cherchant ses coéquipiers du regard. Il ne pouvait pas se permettre de les laisser sans protection.
Il ne pouvait pas les perdre, eux aussi.
Il évoluait dans un monde de cacophonie muette, ses oreilles résonnant de l'écho des explosions et des tirs.
Tout autour de lui lui semblait désagréablement étranger.

Soudain, il y eut une femme, sale et sanglante, sanglotante, près de lui. Ses rétines brûlantes, incapables de retenir son visage, la reconnurent immédiatement comme une civile à secourir.
Mécaniquement, il s'avance vers elle pour la soutenir, vérifiant son état.
Vitalement correct, aucune blessure grave, des écorchure superficielles, état de choc.
Ses lèvres bougeaient, comme mue d'une volonté propre, formant des mots rassurants, des phrases encourageantes dont il ne saisissait pas le sens, pour consoler la femme en pleurs. Il était incapable d'entendre sa propre voix.
Difficilement, il se remit en mouvement, entraînant la femme dans son sillage. Ses yeux affûtés balayèrent le paysage à la recherche d'un abri de fortune pour elle, mais rien ne semblait convenir. Il allait devoir l'emmener avec lui.
Il sentit ses entrailles se tordre d'angoisse alors que son regard glissait sans repères, sans accroches, sur les ruines inconnues, et vides de toute piste, de tout indice de la présence d'autres héros. Il n'avait pas la moindre idée de l'endroit vers lequel il devait se diriger.

Il continua cependant sa marche, l'esprit brumeux, toujours troublé. Il avait perdu ses lunettes de protection quelque part, et ses yeux étaient humides, irrités par les vapeurs d'essences et de brûlé. Il enjambait un tas de gravats quand quelque chose explosa près d'eux. Il parvint à protéger la femme de son corps mais un éclat de ciment heurta violemment son épaule, éveillant une douleur atroce dans tout son bras.
Les nerfs avaient probablement été atteints.
Il battit des cils, tentant d'éclaircir sa vision qui se noircissait soudain, de clarifier son esprit confus. Sa mémoire, ses pensées, tout semblait glisser entre ses doigts comme les volutes de cette épaisse fumée qui empuantissait l'atmosphère.
Il avait l'impression que le monde tournait autour de lui.

Où étaient ses amis ?

Les bâtiments vacillèrent autours d'eux, menaçant de les enterrer sous les gravats. Un joli bâtiment, qui avait du être une école en d'autres temps, s'enflamma de l'autre coté de la chaussée dans un crépitement abject. Il serra les dents et se força à se relever et à agir rapidement, soutenant sa protégée, un bras maladroitement passé autour de sa taille. La fumée lui brûlait atrocement le nez et la gorge. L'épuisement déchirait ses muscles, son sang tachait le sol dans son sillage.

Sa mission, il y avait une mission.
Des gens à protéger.

Il se concentre sur cette pensée, familière, rassurante, pour ne pas se perdre.
Il se force à sonder chaque pierre, avançant toujours vers ce qu'il espérait être les secours, à la recherche de ses coéquipiers ou d'autres rescapés oubliés. La situation semblait critique, et il était isolé. Il grimaça, soudain bien trop conscient de sa vulnérabilité à l'heure actuelle. Il avait les mains prises, et, encombré comme il l'était par le poids vacillant de la femme, il ne pourrait pas s'armer suffisamment vite pour faire face si une menace se présentait. De par son expérience, il savait que ce genre de situation était généralement synonyme de décès rapide.
Les tremblements de la femme dans ses bras et le sang qu'il sentait couler de ses blessures ouvertes lui retournaient l'estomac.
Soudain, la femme trébucha et le temps sembla s'arrêter.

Tout se précipita en quelques fractions de secondes.

Il tourna instinctivement la tête au mouvement et, alors que son regard interrogateur croisait celui de la femme à travers ses longues mèches brunes salies par la cendre, il crut un bref instant reconnaître son visage.

Laura ?

Mais les grands yeux bruns écarquillés de l'inconnue s'étaient figés sur un point au dessus de son épaule, un masque de terreur déformant soudain son visage. Il pivota comme au ralentit, chaque seconde semblant s'allonger indéfiniment, une sourde horreur imprégnant déjà tout son être. Quand son regard rencontre enfin la forme de l'enfant d'une dizaine d'année recroquevillé sur le sol au milieu de la chaussé fissurée, il ne met qu'une fraction de seconde à comprendre. S'élançant à toute vitesse vers le petit, les sens tout à coup douloureusement aiguisé, son souffle s'évanouissant entre ses lèvres, il eut à peine le temps d'apercevoir l'aéronef qui s'élevait dans le ciel, se dirigeant vers eux. Il eut à peine le temps de comprendre qu'ils se trouvaient à découvert, dans la ligne d'une rafale de tirs fous qu'ils ne pourraient pas éviter.

Plus vite.

L'adrénaline pulsant brutalement dans ses veines, il atteint l'enfant d'une dernière foulée, dérapant dans les gravats et la poussière des explosions alors que les impacts des balles résonnaient déjà au sol, faisant voler des éclats de ciment dans son dos – Il n'avait plus le temps. Sans réfléchir, il se plaça devant le gamin qui aurait pu être son fils et le cala au creux de son torse, l'enveloppant de son corps et exposant son dos à la menace pour le protéger, tous ses muscles tendus dans l'attente de l'impact – mais soudain, il sent une ombre silencieuse le recouvrir, le protégeant des balles mortelles, un léger courant d'air s'élevant dans son sillage, alors qu'une soudaine chaleur irradie sur la peau tendue de ses épaules.

Le monde s'arrête de tourner dans un nuage de poussière bleue.

Le bruit mouillé et écœurant des balles perforant une chaire qui n'était pas la sienne au milieu du vacarme des éclats de roches qui volaient autour d'eux éclata dans son esprit comme un cri, pire, pire, bien pire que tout ce qu'il avait pu vivre, put ressentir sur ces terres de ruines. Pire que la douleur, pire que la peur, pire que la colère. Le souffle soudain coupé, pris d'une violente nausée et incapable de prononcer le moindre mot, il se retourne, pris d'une horreur sans nom, pour découvrir le visage de son triste sauveur, mais soudain – il perdit pied.
Le monde s'effondra autour de lui, tandis qu'un violent éclat de douleur lui dévorait l'esprit.

Les vestiges de la ville coloré se délitaient et s'évanouissaient autour de lui, se brouillant dans un flou confus mêlé de noir, alors que le désespoir, la colère, la douleur, une immense douleur à l'intérieur, et la sensation engourdie de ses doigts raides et moites sur le métal froid, émerge soudain des méandres de son esprit. Comme un rêve en remplace un autre.
Le noir devant ses yeux fut soudain remplacé par de nouvelles images, sanglantes et troublées, les ruines d'une ville volante qui s'effondraient plus bas, autour de lui. Il n'était plus au sol.

Est-ce que tout ça est réel ?

Il finit par comprendre que la violente douleur qui persistait au niveau de ses oreilles provenait d'insoutenables cris dans ses oreillettes. Ses doigts se crispent sur le manche de l'aéronef qu'il tentait difficilement de piloter à travers l'apocalypse, alors que la panique, la douleur, et un profond désespoir contractent tous ces muscles. Il se sentait faible, et le sang et les larmes embuaient ses yeux. Il ne distinguait plus rien que des formes, et les couleurs qui s'animaient à toute vitesse, tournant sans logique autour de lui. Tout était trop rapide. Trop rapide. Et il avait été trop lent.

« Alors vieillard, déjà des regrets ? »

Un sourire amer et triste glisse sur ses lèvres alors que le véhicule effectue une brusque embardée avant de le lâcher dans un crépitement d'étincelles en heurtant la chute d'un lampadaire. Pas comme si il avait été en état de le piloter de toute façon. Il eut le temps d'entrapercevoir une crinière rousse quelque part au dehors avant qu'un nouveau cri perçant et familier ne vrille ses tympans, tandis qu'un morceau d'immeuble énorme se fracassait sur l'aile de son véhicule, le précipitant droit dans les vestiges d'une tour industrielle.

Alors, tout explosa.