ii. Just a perfect day,

You made me forget myself

I thought I was

Someone else, someone good

(Perfect Day — Lou Reed)

Avant qu'il ne puisse se rendre compte du temps qui s'écoule, la lumière pâle vient lui picoter les yeux. C'est le jour, ou pas exactement — c'est un peu avant le jour, un peu après la nuit. Lance est collé à la fenêtre depuis au moins quinze minutes, mais Keith n'a plus la notion du temps qui passe, pour ce qu'il sait, il aurait pu rester pendant des heures comme ça, il ne s'en serait même pas rendu compte.

Au moins, Lance est plus expressif que lui. Il garde son front contre la vitre, et regarde le paysage reprendre des couleurs, une jolie palette de pastels. Il sourit.

— Ça me fait penser à la Terre, dit-il.

Keith hésite à répondre. Ça ressemble plus à une pensée qui s'est échappée qu'à un début de conversation, avec ce ton bas.

— Hey, Keith, tu veux aller sur le balcon ?

— Il y a un balcon ? s'étonne Keith.

— Ben non, mais regarde ça !

Lance lui tend une espèce de télécommande avec plein de petites icônes colorées. La plupart des dessins ne disent rien à Keith, mais il repère ce qui a dû attirer l'oeil de Lance, qui ressemble justement à un mini-balcon. Ils échangent un long regard, et Keith se résout à appuyer dessus, ce qui provoque immédiatement un bruit sourd de quelques secondes.

— Hé, bah on a un balcon, maintenant, rit Lance en désignant ce qui vient de se dérouler juste sous la fenêtre.

— Un balcon pliable, fait Keith. Incroyable.

— C'est pas con, dit Lance en haussant les épaules.

— Tu sais qu'on aura peut-être un supplément à payer pour ça ?

— On s'en fout, non ? Allura paye…

Keith se met à rire.

— Tu n'es pas supposé aimer Allura, ou quelque chose du genre ? Tu n'as pas peur de te faire réprimander ?

Lance le regarde avec une espèce de gêne qui met presque Keith mal à l'aise. Il fixe le sol avec une moue contrariée, et ouvre la fenêtre.

— J'adore Allura, dit Lance, mais je ne l'aime pas comme ça.

— Tu passes ton temps à flirter avec elle, répond Keith.

— Je passais mon temps à la faire, c'est vrai, mais ce n'est plus le cas, alors-

Lance s'interrompt, et soupire. Il semble vraiment embêté par quelque chose, ce qui intrigue encore plus Keith : s'il n'est justement pas amoureux d'Allura, par quoi est-il si gêné ? Il n'aime pas vraiment l'air abattu qu'il affiche. Lance est supposé être positif, bon sang, il est supposé avoir une bonne estime de lui et le faire savoir à tout bout de champ. Et c'est sûrement parce que Keith ne le connaît pas si bien que ça, mais quand Lance agit un peu différemment de d'habitude, il n'a aucune idée de comment se comporter.

— Bon, peu importe, reprend Lance. Tu viens ou quoi ?

Keith se relève péniblement, les jambes engourdies et rapidement douloureuses. Il grimace, ce qui semble éclairer le visage de Lance, qui se met immédiatement à se moquer de lui. Quel idiot. Dire que Keith se demandait s'il allait bien. Bien sûr que Lance va bien.

Ils s'assoient au bord de la ville : les jambes passées à travers le grillage, pendant dans le vide. L'Aube qui vient caresser les joues de Keith est fraîche et étrangement hypnotisante. Des reflets naissent partout autour de lui, le ciel s'éclaire par une espèce de diffusion ralentie. On aurait dit que toute la population s'était arrêtée de vivre.

Et c'est dans ce moment intemporel que Lance regarde le ciel avec cette même expression perdue, des nuages dans les yeux. Rien qu'à le regarder, Keith peut dire que dans sa tête, les pensées s'agitent et s'entremêlent de partout. Peut-être que s'il essaye de faire la même chose, il arrivera à se sentir un peu plus animé.

Mais ça ne marche pas. Keith regarde la ville, et la seule chose à laquelle il arrive à penser, c'est : cette ville disparaîtra si tu ne fais pas d'effort pour vaincre Zarkon. Et il sent que ça retombe sur ses épaules. Il n'est pas chez lui, mais il a quand même un rôle important à jouer pour cet endroit. C'est un peu bizarre. Des gens comptent sur lui pour les sauver, il ne les connaît même pas. C'est à la fois gratifiant et horriblement angoissant.

Il est interrompu par Lance, qui agite sa main devant son visage.

— Tu reviens parmi nous ? rit-il.

Keith ouvre la bouche et la referme, penchant la tête sur le côté.

— Ne t'en fais pas, continue Lance, ça m'arrive à moi aussi. Enfin, ce n'est pas une mauvaise chose. Un point commun en plus avec moi, ça ne peut être qu'une bonne nouvelle, non ?

Keith lève les yeux au ciel, et lui donne un coup de coude.

— C'est justement ce qui m'inquiète le plus, soupire-t-il.

— Toujours aussi sympa.

— Toujours aussi égocentrique, réplique Keith.

Lance semble hésiter entre se vexer et rire, et il finit par choisir la seconde option — ce qui est un soulagement, Keith est trop épuisé pour se disputer maintenant.

— C'est cet endroit, dit Lance en reprenant son sérieux. Tu ne trouves pas que ça ressemble à la Terre ?

— Tu as déjà dit ça plus tôt, fait remarquer Keith.

— Parce que c'est vrai, non ?

— Ben, c'est une grande ville… Oui, dans un sens, ça peut faire penser à la Terre.

Lance fait balancer ses jambes dans le vide, comme un gosse de quatre ans assit dans un caddie. Il cale son visage entre les barreaux, on dirait qu'il a envie de passer à travers.

— Est-ce que c'est égoïste de dire que j'ai envie de rentrer ? demande Lance.

Keith met un certain temps à comprendre que Lance est vraiment sérieux. Il sait bien que la Terre lui manque, mais il ne l'a jamais entendu le dire avec un air si fatigué. Il secoue la tête. Lui aussi aurait envie de rentrer, s'il avait un point d'attache comme Lance.

— Non, répond Keith. Ce serait égoïste de rentrer. Mais c'est normal d'en avoir envie.

— C'est juste, reprend Lance, que j'ai l'impression d'être le seul à être comme ça. Enfin, moi et Hunk. Ça me donne l'impression de ne pas être à la hauteur, tu vois ?

Pourquoi est-ce que Lance lui dit tout ça ? Est-ce qu'il pense que Keith est capable de le réconforter ? Keith ne sait pas réconforter les gens, il n'est juste pas doué à ça. Et puis, c'est à cause de l'heure, de l'alcool, de la fatigue. Personne n'est vraiment conscient du moment.

— Shiro est habitué à passer du temps loin de la Terre, fait Keith, Pidge ne rentrera pas tant qu'elle n'aura pas retrouvé sa famille. Et moi, je vis seul dans un désert, alors là où on est, ça ne me paraît pas si mal. Hunk et toi avez beaucoup plus de raisons de vouloir retourner sur Terre. Ce n'est pas parce que vous êtes faibles.

Il retient sa respiration en observant la réaction de Lance, la façon dont ses épaules se détendent, dont il retrouve son sourire et dont ses yeux se remettent à pétiller. Peut-être qu'il ne s'en est pas trop mal sorti, sur ce coup-là.

— Est-ce que tu serais en train d'être… Gentil ? rit Lance.

— Je suis tout le temps gentil, marmonne-t-il.

— Ouais, ouais.

— Sérieusement, Lance, la moitié du temps, c'est toi qui t'énerves pour un rien !

Lance hausse les épaules, et regarde ailleurs, comme pour dire, ok, discussion close. Keith n'insiste pas, il sait bien que ça ne les mènerait à rien.

La fatigue lui revient, il se sent épuisé jusqu'au bout des orteils. Quand il essaye de bouger, il a l'impression d'être un robot mal huilé, rouillé. Le paysage, de plus en plus éclatant, n'a plus la même magie qu'avant. Keith en a mal à la tête. À côté de lui, Lance étouffe un bâillement, et papillonne des yeux sans trouver de point à fixer. Il revient à Keith avec un sourire en coin qui ne semble qu'à moitié sincère.

— On rentre ?

— J'allais proposer la même chose.

— Ouah, fait Lance, on est d'accord sur quelque chose, encore ? La fin du monde approche, ou quoi ?

Keith retient un frisson.

— Peut-être qu'elle approche. C'est à nous de voir.

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— — —

Pour sa défense, Keith était crevé et encore plutôt bien bourré, alors il n'a juste pas fait attention à comment ni où il s'est endormi, et Lance doit être dans le même cas, vu la tête qu'il fait maintenant.

C'est un peu embarrassant, d'accord, ils sont juste l'un contre l'autre ; sa tête à lui calée dans le cou de Lance, il peut sentir son odeur fruitée et la chaleur de sa peau, c'est juste trop. Lance est le premier à se dégager, en se raclant la gorge avec embarras. Il marmonne quelque chose que Keith n'arrive pas à saisir, et refuse de le regarder dans les yeux. Keith est trop endormi pour réagir.

Ceux qui réagissent assez bruyamment sont, en revanche, Pidge et Hunk, qui les regardent avec des sourires trop grands pour être apaisant. L'appareil photo dans les mains de Pidge ne dit rien qui vaille à Keith. Elle doit déjà avoir assez de dossiers sur eux pour pouvoir leur demander à peu près n'importe quoi, mais le niveau vient probablement d'augmenter d'un cran. Bien, pense Keith, je n'ai plus qu'à lui rendre la pareille. Mais tout le monde sait que Pidge est plus forte que ça.

— Effacez ça, demande Lance d'un ton plaintif.

— Absolument pas, rétorque Pidge. Jamais. Même pas dans tes rêves les plus fous.

— Je crois qu'il avait compris avec le premier « absolument pas », grogne Hunk. Mais, comme elle dit. Enfin, sauf si tu as quelque chose à donner en échange…

Pidge le regarde avec méfiance, cachant l'appareil derrière son dos.

— Hunk, si tu penses à récupérer cette photo de toi en train d'imiter Beyoncé, c'est hors de question. Je garde ces photos, Beyoncé ou pas. Tu n'avais qu'à pas être idiot. Et puis, j'ai des tas de copies de cette photo, alors récupérer celle de Lance n'effacera rien.

— … Ok, bon, merci du soutien, Pidge, grogne-t-il.

— Pas de soucis.

— Non, mais sans déconner, geigne Lance, sérieusement, Pidge, c'est embarrassant.

— C'est adorable, tu veux dire.

— Embarrassant, insiste-t-il. Et puis je ne suis pas le seul à penser ça, pas vrai, Keith ?

La lueur alarmée qui brille dans son regard fait enfin réagir Keith, qui hoche la tête.

— Tu vois, même Keith est d'accord avec moi. Ce qui arrive, genre, une fois tous les cinq ans.

— J'ai vu Keith être d'accord avec toi plus d'une fois, et vous ne vous connaissez même pas depuis si longtemps. Le pauvre garçon est à peine réveillé, Lance, et peut-être qu'il aime bien les photos, rajoute-t-elle avec un sourire en coin.

Lance émet un hoquet indigné, et plisse dangereusement les yeux.

Monstre.

— Je te jure que je te rends service, Lance, cette photo est vraiment adorable. Tu veux voir, Keith ?

— Non ! s'exclame Lance. Non, Keith ne veut pas voir. Pas vrai, Keith ?

Keith hausse les épaules. Il évite les conflits, comme Shiro le lui a appris. S'il ne prend pas parti, on ne peut pas lui en vouloir, hein ? Sauf qu'en voyant son manque d'implication, Lance et Pidge se mettent à le regarder avec une espèce de déception, comme s'il venait de les trahir d'une façon horrible. Keith ne comprend plus rien. Peut-être que les conseils de Shiro ne sont pas si bons que ça.

— Pidge, écoute, reprend Lance, si tu gardes cette photo, ne la montre à personne, c'est clair ?

— Est-ce que tu es en train de me donner des ordres ?

— Oui ! Non ! Pas vraiment !

— Lance dans toute sa splendeur, rit Hunk.

— Espèce de traître, gémit Lance. Je croyais que tu étais mon ami.

— Hey, tu es celui qui as pris la photo de Beyoncé !

— Mais je ne l'ai pas montrée à Pidge ! C'est elle qui a volé mon appareil !

C'est à peu près à ce moment que Keith arrête de suivre la conversation. Il replie ses genoux contre sa poitrine, et regarde la pièce sans la voir. Les autres sont bruyants, mais ils finissent par bouger, toujours en criant. Comment font-ils pour avoir autant d'énergie ? Keith ne peut pas s'empêcher de penser que s'ils mettaient autant d'aplomb dans leurs entraînements, ils s'amélioraient bien plus. En fait, peut-être qu'ils le font, et que c'est lui qui n'est pas assez observant.

Il soupire, consterné de repenser à ça. Il a l'impression d'être écrasé par les responsabilités, et il n'arrive jamais à s'en libérer, contrairement à Hunk, Pidge et Lance. Peut-être que c'est pour ça qu'il n'arrive pas à être aussi proche d'eux. En fait, Keith est un type plutôt chiant, non ? Quand les autres parlent de s'amuser, il ne peut pas s'empêcher de penser à ce qu'ils devraient être en train de faire.

Quand il se lève pour aller manger quelque chose, il a des courbatures jusque dans le cou, et la tête qui tourne un peu. Il regarde son bol de céréales comme s'il s'agissait d'une boule de cristal, qui allait lui annoncer un terrible avenir. Hunk revient et lui fait la remarque, avant de lui sourire et de retourner dans sa chambre.

— — —

— — —

Lance a une immense carte dans ses mains, qu'il tient à l'envers. Il regarde autour de lui avec une expression contrariée, revenant à la carte toutes les quatre secondes.

— C'est officiel, dit-il, nous sommes perdus.

— Nous ne sommes pas perdus, grogne Keith, nous sommes littéralement en face de l'entrée du temple.

— Et tu vois ça où sur la carte ?

Keith lui prend l'objet des mains, le parcours la carte des yeux. Il soupire et lance un regard incrédule à son ami.

— Lance, c'est la carte du quartier d'à côté.

— Tu me prends pour un idiot ou quoi ? Retourne la carte, tu la tiens à l'envers.

Keith hausse un sourcil. La carte semble être dans le bon sens, mais il s'exécute tout de même, pour montrer à Lance qu'il a tort. Seulement, Lance n'a pas tort, au moment où il la retourne, la carte change légèrement : les noms des rues changent et les petits dessins indiquant les hôtels et restaurants changent.

— Alors comme tu es un peu à la ramasse, tu n'as pas dû le remarquer, mais cette ville est en vrai miroir. Elle est symétrique. La carte montre la partie Sud and un sens, et la partie Nord dans l'autre. Et nous sommes là, fait-il en pointant du doigt une rue très large. Sauf que le temple est montré de l'autre côté.

— Peut-être qu'il y en a deux ?

— Mais pourquoi est-ce que celui-là ne serait pas indiqué ?

Il pose ses mains sur ses hanches, mettant Keith au défi de lui répondre. Il n'en sait rien, il n'est pas habitué à faire du tourisme. Lance, par contre, a l'air tout à fait à son aise. Il porte une espèce de chemise à carreaux bleus qui lui va plutôt bien, même si elle est trop grande pour lui, et quelque chose qui ressemble à une casquette marron. Un appareil photo est accroché à son cou, et son sac à dos semble trop chargé. Keith, lui, a juste pris quelques barres de céréales dans ses poches.

— Où sont Pidge et Hunk ? soupire Lance. Pourquoi est-ce qu'ils n'arrêtent pas de disparaitre comme ça ?

Keith sourit doucement.

— Peut-être qu'ils en ont marre de t'entendre te plaindre.

— Oh, ne commence pas. Tu es vexé parce que j'ai raison.

— Je ne suis pas vexé, dit Keith, mais tu n'as pas l'impression de réagir un peu excessivement ? Je veux dire, le temps est juste là, pas la peine de se prendre la tête avec une carte…

Ils se font bousculer par un autre groupe, et Lance soupire, reprenant la carte avant de la glisser dans une poche de son sac. Il grimace, en réajustant les bretelles. Keith ne lui en veut pas, ce truc a l'air lourd.

Ils avancent jusqu'à l'entrée du temple — ce qui prend bien plus longtemps que prévu, vu la foule qu'il y a ici —, et se retrouvent bloqués à la première barrière, parce qu'ils n'ont pas d'argent.

— J'arrive pas à y croire, se lamente Lance. On ne pourrait pas avoir, genre, un laissez-passer ou je ne sais quoi ?

— Il faudra demander ça à Allura ou Coran, soupire Keith.

Il essaye quand même de négocier avec la sécurité. Lorsqu'il évoque Voltron, on lui rit au nez, et Keith finit par abandonner. Pas de visite du temple pour aujourd'hui. Au moins, ils peuvent l'apprécier de loin. D'une couleur vert d'eau, il se dresse fièrement à quelques mètres du sol, comme une espèce d'île flottante. C'est un temple végétal, réalise Keith, remarquant enfin les lianes tressées qui tapissent son extérieur. La lumière qui se reflète contre les différents piliers éblouit Keith. Bizarrement, il trouve ça plutôt apaisant.

— Je n'arrive pas à croire qu'on ne nous laisse pas entrer, soupire Pidge en se glissant derrière eux.

— Ah, vous voilà, vous ! s'exclame Lance. Arrêtez de nous lâcher comme ça !

— On a pensé que ce serait plus intéressant d'essayer d'aller voir le temps, plutôt que, tu sais, t'écouter geindre à cause d'une carte, marmonne Hunk. Mais même Pidge n'a pas réussi à nous faire entrer.

— D'ailleurs, intervient Pidge, le temple n'est pas indiqué au bon endroit sur la carte parce qu'il a changé d'endroit depuis.

Lance hausse un sourcil.

— Comment ça ?

— Tu as remarqué comment ce truc flotte à deux mètres du sol ? Il bouge, il est vivant.

Ils se retournent tous vers l'étrange entité. Et Keith sent ses pieds collés au sol, comme si on l'avait clouté là. Il a l'impression que le temple se glisse dans son esprit.

— Ouah, siffle Lance, c'est presque comme nos… Lions ?

— Ce n'est pas une arme, dit sèchement Keith.

— Je ne disais pas ça dans ce sens à ! proteste Lance. Il faut toujours que tu ramènes tout à-

— Wow, wow, les gars, intervient Hunk. Nous sommes en train de prendre du bon temps. Visiter la ville. Ne commencez pas.

— Mais c'est lui ! s'exclame Lance.

Keith croise ses bras contre son torse, contrarié.

— Mes attentions n'étaient pas mauvaises, grogne-t-il. Il faut toujours que tu exagères pour un rien.

— Oui, bon, vous aurez cette discussion plus tard, fait Hunk. Est-ce qu'on peut juste profiter du moment, s'il vous plaît ?

Lance lui offre un sale regard, mais n'insiste pas. Pour ne pas empirer les choses, Keith décide de s'éloigner un peu, prétextant avoir soif. Il erre au milieu de la foule jusqu'à trouver un point d'eau, et y reste pendant quelques minutes, le temps de se vider la tête. Il faut qu'il arrête de penser d'une façon aussi rigide, il le sait. Lance s'en plaint tout le temps, Hunk le lui a dit, même Shiro le lui a dit.

Lorsqu'il se décide à revenir, il surprend Lance en train de parler à Pidge, lui dire quelque chose comme « je ne sais pas quoi faire, honnêtement, j'ai l'impression qu'il n'a même pas envie de traîner avec nous », ce à quoi elle répond : « mais non, tu verras, laisse-lui le temps de s'adapter ». Après ça, ils le voient, et s'arrêtent de parler. Keith sent son coeur se soulever, mais ne cherche pas à en savoir plus.

Ils continuent leur périple, pendant plusieurs jours. Il faut dire que cette planète est incroyable. Elle regroupe des centaines de peuples différents, ce qui en fait un véritable carrefour culturel. Keith ne compte plus les heures qu'ils passent dans les rues et dans ces espèces de parcs qu'il y a partout. Personne ne semble faire attention à eux, et ça ne leur pose pas de problème. Keith essaye de s'habituer à l'agitation permanente du paysage — ça change du calme froid de sa chambre dans le château, quand ils ne se battent pas.

Ils visitent une galerie d'art, où Pidge se met littéralement à briller d'excitation en découvrant tous les types de capteurs qui sont attachés un peu partout, faisant évoluer l'oeuvre en permanence. Ils traversent un fleuve, dont le fond est tapissé de pierres brillantes qui donnent envie à Keith de plonger pour en attraper. Ils assistent à une course de Lappos, des espèces de rhinocéros avec des écailles, et Lance réussit à gagner près de trente kamurs en participant à une soirée karaoké.

Keith a l'impression d'avoir été projeté dans une espèce de film complètement insensé, parce que, c'est peut-être absurde penser comme ça, mais ne sont-ils pas supposés garder leur sérieux, ou quelque chose ? Les réparations durent plus longtemps que prévu, et il soupçonne qu'on ne leur dise pas tout, parce qu'ils ont déjà passé près d'une semaine ici, et que Shiro n'est presque jamais là. Et Shiro étant la seule personne avec laquelle Keith peut agir naturellement, il n'est pas vraiment à l'aise.

— Tu sais, lui dit Lance, si tu as envie de faire quelque chose en particulier, tu peux proposer aussi, hein ?

Keith est sur les nerfs. Il a essayé d'accompagner Shiro et Allura pour aujourd'hui, mais on l'a laissé en dehors. Il lance un sale regard au jeune homme, et secoue la tête.

— Je ne suis pas d'humeur, marmonne-t-il.

— C'est justement pour ça que tu ne devrais pas rester tout seul dans ton coin.

— Tu dis ça comme si je ne vous accompagnais pas depuis des jours ! proteste Keith. Et puis, vous n'avez pas besoin de moi pour vous amuser, de toute façon.

— Tu nous accompagnes, peut-être, mais tu n'essayes même pas de, je sais pas, t'intégrer, ou quelque chose !

— Et comment est-ce que je suis supposé faire ça ? Je me fais rembarrer dès que j'ouvre la bouche !

Les traits de Lance sont fatigués quand il répond :

— Je sais bien que je réagis un peu excessivement, parfois. Mais si tu n'essayes même pas, rien ne risque d'arriver. C'est à toi de voir.

Et Keith se retrouve sans mots, parce que bordel, qu'est-ce que c'est supposé vouloir dire ?

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Il essaye.

Il ne sait pas exactement quoi, ni comment ou pourquoi, mais il essaye, et il suppose que c'est déjà quelque chose. Il va dans le salon dès qu'il entend quelqu'un s'y rendre, il participe plus aux conversations, et il demande même à Hunk de lui apprendre quelques jeux de cartes.

Et apparemment, les autres le remarquent, parce qu'il reçoit des sourires de la part de Lance, et même Pidge se met à traîner plus avec lui.

Keith ne pensait pas que ce serait si facile, peut-être parce que quand il était encore à la Garnison, personne à par Shiro ne semblait le voir comme autre chose qu'un premier de classe. Lance le voit toujours comme un rival — il faut voir la façon dont il tourne en compétition tout ce qu'il fait —, mais dans un sens, ça n'est plus vraiment sérieux. En fait, Keith se demande quand est-ce que ça a arrêté de l'être. Peut-être que Lance n'a jamais vraiment été sérieux. Il serait incapable de dire.

Shiro lui dit de plus compter sur les autres. C'est peut-être ce qui sort Keith de sa bulle. De toute façon, depuis quand est-ce qu'il est capable de dire non à Shiro ?

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Le prochain chapitre sera du point de vue de Lance ! J'espère que celui-ci vous as plu :) !

Bisous bisous !