iii. (Yo cut it)
Soy un perdedor
I'm a loser baby, so why don't you kill me ?
(Loser — Beck)
Okay, alors déjà, Lance est innocent, pour cette fois.
(Les autres ont la mauvaise manie de toujours le tenir pour responsable lorsque quelque chose arrive — surtout Keith et Pidge —, mais il n'est pas un problème en soi, Lance est même plutôt appliqué et ne pense pas à mal. La plupart du temps).
Il se peut qu'ils soient légèrement perdus. Enfin, pas à ce point. Ils finiront bien par arriver à leur point de départ, sûrement, mais il n'a aucune idée de quand ça arrivera, et ce n'est pas comme s'il comprenait l'ordre des arrêts de ces espèces de navettes, parce que ça n'arrête pas de changer. Et puis d'abord, pourquoi est-ce que le fonctionnement doit être si compliqué ? Ils ne pouvaient pas prendre exemple sur les bus, ou le métro ? On s'arrête là où l'on passe ? Apparemment, les aliens voient ça autrement.
Ils sont tous les quatre dans ces espèces de navettes pour touristes, qui font le tour de la ville ; mais il semblerait que a) ils aient dérivé de leur trajectoire initiale, et b) tout le monde soit endormi, donc Lance n'a personne pour paniquer avec lui. Ah oui, il pourrait ajouter que c) Keith est en train de dormir sur lui, ce qui arrive pour la deuxième fois en quelques jours, et qui sera probablement la cause de sa mort.
Vous comprendriez si vous le voyiez. Keith n'est pas ce genre de personne à sourire tout le temps, ou même a simplement avoir l'air détendu. Non. Keith est anxieux, il s'inquiète tout le temps, et dès qu'il ouvre la bouche, on dirait qu'il va s'étrangler sous les responsabilités. Mais quand il dort, son expression change — honnêtement, au point qu'on pourrait croire qu'il s'agit de quelqu'un d'autre —, il est même plutôt adorable, ce qui est, pour Lance, un problème de taille.
Et il ne dit pas qu'il n'a jamais vu Keith sourire ou s'amuser, c'est juste que la moitié du temps, il se pose dans un coin de la pièce avec ses bras croisés sur son torse, et les regarde avec un air fatigué que Lance aimerait juste faire disparaitre d'un claquement de doigts. Il a déjà essayé. Ça ne marche pas.
Lance ne sait pas quand est-ce qu'il a commencé à voir Keith différemment, il ne sait même plus pourquoi (probablement à un moment où il riait, Lance adore le rire de Keith) ; mais c'est arrivé, et il aimerait qu'on lui explique comment faire pour que ça s'arrête.
Bien sûr, Lance a déjà été attiré par des tas de personnes, c'est un romantique dans l'âme. Il y a eu Allura, par exemple. Mais avec Keith, c'est différent, et ça le dérange pour un tas de raisons. Il a fait une liste, qui est assez longue pour lui donner mal à la tête. De manière générale, Keith est et restera la définition même de mauvaise idée. Ce type s'emporte pour rien, ne le prend jamais au sérieux, ne comprend rien quand il essaye de flirter avec lui, ne fait pas d'effort lorsqu'il s'agit de socialiser. Bon, peut-être que cette dernière chose a légèrement changé depuis quelques jours. Mais quand même.
Et puis, le fait qu'ils soient rivaux n'aide pas. Comment Lance est-il supposé être pris au sérieux s'il ne peut pas lui balancer une punchline sans se mettre à rougir ou à balbutier ? Ça ne marche tout simplement pas.
Keith est donc en train de dormir sur lui. Encore. Et c'est la principale raison pour laquelle Lance hésite à réveiller le reste de la troupe : s'il les réveille, il devra aussi réveiller Keith, ce qui voudra dire qu'il ne pourra plus sentir ses cheveux soyeux chatouiller son cou, ou les mouvements de sa poitrine qui se soulève lorsqu'il respire. Il se souvient du moment où c'est arrivé, la semaine dernière, quand Pidge l'a surpris en train de regarder Keith avec, il cite, « tendresse et affection », et les a pris en photo. Genre, vraiment. Il n'aurait pas gueulé, s'il n'était pas réveillé sur la photo, mais il l'est, et son expression en dit trop. Avec ce genre de preuve, même Keith pourrait en déduire qu'il a le béguin pour lui, ce qui serait une catastrophe.
Lance prend une grande inspiration, et finit par regarder, à travers les larges vitres, le paysage qui défile. Le corps de Keith est chaud, et il a l'air tellement serein. Tant pis s'ils s'éloignent. Ça compte comme du tourisme, et ils sont là pour jour les touristes, alors ça ne devrait pas poser trop de problèmes.
Keith marmonne quelque chose dans son sommeil, qu'il n'arrive pas vraiment à saisir. Mais il est ensuite pris d'un sursaut qui le réveille instantanément, le laissant avec des yeux ouverts comme des soucoupes, en train de fixer Lance comme s'il venait de changer de couleur. Son coeur rate un battement. Merde. Il fallait que Keith soit le premier à se réveiller, hein ? Lance ouvre la bouche pour se justifier — Keith a vu qu'il était réveillé, bon sang, il aurait au moins pu prétexter dormir.
— Je- uhh- écoute, essaye Lance, la raison pour laquelle nous sommes dans cette position, eh bien, je veux dire-
— Je me suis endormi sur toi ? demande Keith avec un air embarrassé. Désolé.
Lance secoue la tête avec précipitation.
— Je n'ai pas voulu te réveiller.
— Depuis combien de temps… ?
— Hum, quelques minutes ? Vraiment pas longtemps- je t'aurai poussé, sinon, haha, ce n'est pas très confortable d'avoir quelqu'un qui vous ronfle dessus…
Keith fronce les sourcils en regardant dehors, et étouffe un bâillement. Ses yeux sont encore endormis, et ses joues rouges, et son expression est trop adorable pour que Lance puisse le supporter. Stupide. Adorable. Keith.
— Quelques minutes ? Il faisait jour…
— Ah, la nuit tombe vite ?
Keith se retourne vers lui en penchant légèrement la tête.
— Pourquoi est-ce que tu poses la question ? Tu es resté éveillé, non ?
— Je- n'ai pas fait attention. J'étais perdu dans le paysage, prétexte Lance (ce qui n'est techniquement pas vraiment un mensonge).
Il regarde Keith se relever entièrement, en s'étirant. Il jette un coup d'oeil autour d'eux, et au panneau qui affiche les stations où ils sont supposés s'arrêter. Lorsqu'il se retourne vers Lance, il a l'air nettement plus réveillé et nettement moins mignon.
— Lance, est-ce que tu as remarqué que notre arrêt est passé depuis au moins, huh, trente stations ? Nous ne sommes même plus dans la ville elle-même !
Lance grimace, détournant le regard. Il faut toujours que Keith lui gâche son plaisir.
— Oh, relax ! fait-il. La navette va bien finir par revenir à son point de départ !
— Oui, et vu la taille de cet endroit, on ne sait pas dans combien de temps est-ce que ça sera et-
— Mec ! Sérieusement, ce n'est pas si grave !
— Tu étais réveillé, tu aurais pu faire gaffe.
Lance ouvre la bouche pour se justifier. Il a un très bon alibi : il était trop occupé à regarder Keith dormir pour penser à faire attention au reste. Bien sûr, il ne peut pas dire ça comme ça, alors il reste comme un idiot, ressemblant vaguement à un poisson hors de l'eau. Et Keith le regarde avec cette expression tellement sévère, comme s'il lui devait des excuses ou quelque chose, ce qui a l'effet de l'énerver et de lui retourner le ventre, parce que bon sang, pourquoi est-ce qu'il le regarderait comme ça.
— Je pensais à autre chose ! finit par protester Lance. Ça arrive à tout le monde, non ?
Il doit le dire avec une voix trop aiguë, parce que Keith se calme immédiatement, et retourne s'assoir à côté de lui, le nez froncé. Il passe une main dans ses cheveux, et semble hésiter à dire quelque chose.
— Tu sais… J'ai remarqué que tu étais un peu off, parfois… commence calmement Keith. Je veux dire que, hum, tu te mets à fixer des éléments du paysage et on dirait que tu ne vois pas ce qui se passe autour. Tout va bien ?
La navette passe dans une espèce de tunnel, et pendant un instant, la lumière s'éteint, alors que Lance sent les remous de l'embarcation jusque dans ses os. Quand le visage de Keith est à nouveau éclairé, il est en train de mordiller sa lèvre inférieure, et ses yeux sont inquiets.
— Toi aussi, tu fais souvent ça, fait remarquer Lance.
— Je sais.
— Mais tu fais ça parce que ça ne va pas vraiment bien, c'est ça ? insiste Lance.
Le haussement d'épaules qu'il reçoit comme réponse ne veut pas dire grand-chose. Lance laisse échapper un petit rire.
— Tu sais, si tu ne me parles pas de toi, je n'ai aucune raison de me confier à toi non plus…
Il regrette ses mots, voyant l'expression de Keith se transformer, c'est comme s'il se repliait sur lui-même.
— Je voulais juste- commence Keith, j'avais envie de-
il s'interrompt, et soupire, balançant son pied en avant, comme pour shooter dans une pierre imaginaire.
— C'est bon, rit Lance. Ne le prend pas comme ça. J'ai tendance à laisser des pensées un peu négatives se glisser dans mon esprit, ou je ne sais quoi.
— Ça m'arrive à moi aussi.
— Tu vois ? Ce n'était pas si compliqué à dire, si ?
Keith rougit légèrement, mais ne rétablit pas de contact visuel avec lui.
— Depuis combien de temps ? finit par demander Keith avec hésitation.
— Je ne sais pas exactement ? Quelques semaines, peut-être des mois ? (Il réfléchit quelques secondes avant de se tourner vers Keith, et de demander :) Et toi ?
Dès qu'il voit la réaction de Keith, la façon dont ses épaules tressaillent, et dont ses lèvres tremblent très légèrement, Lance se demande s'il a bien fait de poser la question. Mais les mots sont là, ils flottent dans l'air, comme des flocons avant de toucher le sol, jusqu'à ce que Keith lui offre un pauvre sourire, qui reflète plus de tristesse que de joie.
— Honnêtement ? J'ai l'impression que ça a toujours été comme ça.
Lance ne s'est jamais autant retenu d'enlacer quelqu'un.
— — —
— — —
Pidge est en colère, ce qui arrive au moins trois fois par jour, et qui est loin d'être un moment agréable. Elle pointe Lance et Keith du doigt, les réprimandant à tour de rôle, comme si elle n'était pas plus jeune de quelques années. Ce qui est le cas. Lance ne sait pas s'il peut assumer de se faire gueuler dessus par une personne qui fait les deux tiers de sa taille.
— Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi vous n'avez pas pris la peine de nous réveiller. D'accord, vous n'aviez pas compris le fonctionnement de la navette, ou bien vous étiez trop occupé à faire on-ne-sait-quoi (elle jette un sale regard à Lance) pour remarquer qu'on aurait dû arriver depuis, genre, une heure, mais vous auriez pu juste nous tenir au courant, que l'on puisse limiter les dégâts.
Keith, ce sale traitre, a pris un coussin sur ses genoux, et le regarde comme si c'était la chose la plus intéressante au monde, laissant Lance se débattre seul avec cette furie.
— Pidge, grogne-t-il, nous sommes arrivé, maintenant ! Pourquoi est-ce que tu continues avec ces histoires !
— Parce que, fait-elle, je me demande à quel point est-ce que tu peux être stupide, parfois, et-
— Ça t'arrive, d'être un peu compréhensive ?
Elle se tait un moment, et soupire, avant de retirer ses lunettes pour les essuyer.
— J'ai juste l'impression que tu es vraiment tête-en-l'air, en ce moment, grogne-t-elle. Et j'aimerai bien que tu m'en parles.
Lance est pris au dépourvu, et l'expression de Pidge est trop sincère pour qu'il puisse se contenter d'un « tout va bien ». Cette fille est têtue comme une mule, elle ne le laissera pas s'en tirer comme ça. Son premier réflexe est de lancer un long regard à Keith, qui s'est enfin résolu à lever la tête. Ce dernier capte la panique qui l'envahit, et se racle la gorge.
— Euh, nous étions justement en train de parler de ça, avant que vous vous réveilliez, dit Keith.
Pidge semble surprise. Mais Lance serait aussi surpris, à sa place. Keith n'est pas forcément la personne vers qui il se tourne, d'habitude.
— Attends une seconde, intervient Hunk depuis l'autre bout de la pièce. Tu étais en train d'avoir une discussion civile avec Keith ? À propos de choses que tu ne nous dis même pas à nous ?
Un silence gêné retombe dans la pièce. Lance sent ses joues chauffer un peu, et presse ses lèvres ensemble, baissant les yeux. Pourquoi est-ce que Hunk se sent obligé d'avoir un éclair de génie pile à ce moment-là, pour cette raison-là ? C'est décidément le pire meilleur ami de tous les temps. Il le lui fera savoir plus tard.
— C'est juste arrivé, vous savez ? fait Keith. La conversation a pris cette direction, il n'y a rien de si bizarre à ça…
Lance lui jette un regard chargé de reconnaissance, et hoche la tête.
— Absolument ! Je- la même chose serait arrivée avec n'importe qui…
Il se rend compte que c'était la mauvaise chose à dire lorsque Pidge hausse un sourcil sévère, et qu'un air déçu passe sur le visage de Keith. Même Hunk a l'air incrédule.
— Genre, même un inconnu, ou-
— Mais non, l'interrompt Lance, je veux dire l'un d'entre vous.
— Sauf que, souligne Pidge, nous ne sommes pas juste n'importe qui…
— Façon de parler !
Lance s'agite légèrement sur le canapé, attendant une réaction de la part de Keith, qui, eh bien, n'a pas prononcé un mot. Pidge n'est pas n'importe qui, et Hunk non plus, mais Keith ne l'est pas plus. Définitivement. Même si c'est une mauvaise idée — ce qui ne changera pas, d'après lui.
Mais quand il ose enfin croiser son regard, un large sourire fend le visage de Keith, et Lance croit qu'il va faire un arrêt cardiaque, ce qui doit presque se voir, vu le regard que lui lance Pidge. Oh, pourquoi ferait-il même attention, de toute façon ? Ce n'est pas comme si Keith allait remarquer quoi que ce soit.
— — —
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Lance n'est peut-être plus complètement obnubilé par Allura, mais ça ne veut pas dire qu'elle est moins magnifique. Même à travers un hologramme, elle réussit à avoir plus de classe que Lance, et Lance passe des heures à se préparer tous les matins (peut-être pas tous, d'accord, mais une bonne partie d'entre eux).
— Les réparations sont en partie terminées, dit-elle, mais nous restons encore pour d'autres raisons.
— Je le savais, dit Keith. Qu'est-ce que qu'il se passe ?
Lance lui jette un regard noir. Keith doit toujours se sentir obligé d'avoir l'air plus intelligent que les autres. Un de ses nombreux défauts. Si Keith n'avait pas environ trois fois plus de qualités à lui donner, il pourrait considérer se jeter sur lui et lui mettre une raclée. À la place, il considère se jeter sur lui pour l'embrasser, et il se figure que c'est encore pire, alors que son visage prend une couleur écarlate.
— Vous avez dû remarquer l'incroyable richesse de cette planète, fait remarquer Allura.
— Oui, intervient Lance. Tout est hors de prix.
La princesse se racle la gorge et se retourne vers lui avec un sourcil levé.
— Je voulais parler de la richesse culturelle.
Lance détourne les yeux, pour tomber sur le sourire presque moqueur de Keith, et se met à grincer des dents. Puis, inspire profondément et pense, c'est bon, Lance, tu ne peux pas gagner à tous les coups. Sauf que, et ça lui reste dans la tête pendant un bon bout de temps, à quand remonte la dernière fois qu'il a gagné ?
— Cet endroit est in-croy-able, intervient Pidge en sautant dans tous les sens, la diversité technologique présente est tout simplement insensée, et je n'ai même pas vu un centième de la ville elle-même !
Un rire s'échappe des lèvres d'Allura.
— Contente que ça vous plaise. Mais toujours est-il que cette planète, comme vous l'avez sûrement remarqué, est bien différente de celles auxquelles nous avons d'habitude affaire.
— Pas de menace Galra, dit immédiatement Keith. On pourrait presque croire qu'il n'y a pas de guerre.
— Exactement.
Keith devrait couper ses cheveux d'un centimètre à chaque fois qu'il est agaçant comme ça. Il serait chauve au bout de deux heures, mais hey, ça ne pourrait pas être pire qu'un mulet, si ?
— De nombreux peuples sont venu se réfugier ici pour échapper à l'ennemi, continue Allura. Nous sommes en train de gagner de précieux alliés. La planète parvient encore à se défendre contre l'envahisseur, et leur aide, nous pourrions faire bien plus.
Tout le monde hoche gravement la tête. Keith semble être le plus harponné par la nouvelle. On dirait qu'elle vient de lui annoncer qu'ils venaient de tuer Zarkon.
— Vous voulez parler d'une alliance politique ? demande-t-il. Ce ne sera plus uniquement nous ?
— Tu oublies Shay, dit Hunk. Nous ne sommes pas seuls. Depuis longtemps déjà.
Lance se demande si Hunk se rappelle que leurs alliés ne se limitent pas à Shay, puisque c'est aussi sa planète entière, et même d'autres survivants des attaques tendues par les Galras, mais Hunk a des étoiles dans les yeux, et il ne veut pas lui gâcher son plaisir.
— Un conseil s'est mis en place, avoue Allura. Des informations sur les Galras que nous n'avons pas encore pourraient être utiles. De plus, nous avons besoin de toute l'aide dont nous pourront disposer. Par conséquent, nous resterons encore ici un petit bout de temps.
Keith se redresse subitement et demande, la voix grave :
— Quand devons-nous faire nos affaires pour vous rejoindre ?
Allura le regarde avec surprise.
— Vous n'en avez pas besoin. Vous pouvez rester ici.
— Mais, proteste Keith, ça risque de ne pas être pratique de faire tout le trajet à chaque fois, et-
— Nous nous débrouillons bien ici, ne vous en faites pas. Je préfère limiter le nombre de personnes impliquées dans les rencontres diplomates, pour ne pas se risquer à commettre des… Erreurs, je suppose.
Keith fronce les sourcils, et regarde Allura comme si elle était en train de faire une mauvaise plaisanterie. Mais elle est on ne peut plus sérieuse, Lance peut le lire sur ses traits, transparents depuis l'hologramme.
— Nous pourrions aider, insiste Keith.
— Je ne pense pas. Aucun d'entre vous n'a vraiment d'expérience dans le domaine, et j'ai besoin de vous savoir reposés si nous devions tenter quelque chose dans les jours à venir.
— Et Shiro, alors ? continue-t-il.
— Shiro est différent, soupire Allura. Il est plus habitué à ce genre de situation.
— Est-ce que je peux lui parler ? demande Keith. Je suis sûr que je peux faire quelque chose, et-
— Keith, ça suffit, dit fermement Allura. Shiro est occupé en ce moment.
Lance ne peut pas s'empêcher de se rebuter par la façon dont Keith a transformé son « nous » en « je », mais ne le fait pas ressentir. Il faut voir la façon dont le jeune homme se tient, complètement rigide, les poings serrés jusqu'à en laisser des marques sur sa peau. Ses yeux sont sombres et lancent des éclairs, et Lance ne voudrait pas être dans ses mauvaises grâces maintenant.
— — —
— — —
Keith passe les prochaines heures à tourner en rond dans la pièce principale, en train de marmonner sans laisser à personne l'occasion de même comprendre ce qu'il dit. Lance réussit à saisir les mots « tuer », « Shiro », et « imbécile » dans la même phrase, et décide que finalement, il ne veut pas en savoir plus.
Seulement voilà : ce n'est pas si facile que ça à ignorer. Un poisson rouge a beau faire des tours dans son bocal pendant toute la journée, il a au moins le mérite d'être discret, et de ne pas taper sur les nerfs de tout le monde. Contrairement à Keith. Alors Lance essaye. Il regarde une vieille série extraterrestre qu'il a trouvée par magie, et va même jusqu'à essayer de lire un bouquin qu'Hunk lui a prêté.
— Keith, finit-il par céder, tu ne peux pas, j'sais pas, te calmer deux minutes ?
Le concerné ne semble pas le prendre en considération, se contentant de lui lancer un regard noir.
— Je ne sais pas si tu as remarqué, réplique froidement Keith, mais c'est la guerre, et des tas de personnes meurent tous les jours, parce qu'on n'est pas fichus d'être un peu plus réactifs. Alors non, je ne vais pas me calmer !
— Ne le prend pas mal, mais je suis d'accord avec Allura.
Keith a un rire sans joie.
— Bien sûr que tu es d'accord avec Allura. Elle pourrait te dire n'importe quoi, tu la suivrai comme un parfait idiot-
— Je te demande pardon ? s'exclame Lance.
— Ne le prend pas mal, fait Keith en écho aux précédents mots de Lance, mais tu n'as aucune idée du genre de situation dans laquelle nous sommes. Apparemment, la seule chose qui compte soit Allura, parce qu'elle au moins est jolie, et être sous les ordres d'une jolie fille n'est pas trop mal, non ?
Les mots sortent de sa bouche comme de l'acide liquide, et Lance sent une rage bouillonner en lui, comme ça ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Il sait bien que Keith est contrarié par la situation, mais ils le sont tous, et Keith doit encore agir comme s'il était la seule personne à compter dans l'équipe. La mâchoire tendue, Lance referme son livre et le jette sur la table basse, avant de se diriger vers sa chambre.
— Tu sais quoi, Keith ? Va te faire foutre ! Tu penses peut-être que tout tourne autour de toi, mais c'est faux. Shiro et Allura s'en sortent mieux sans toi, et tu sais pourquoi ? Parce que tu ne peux pas garder les pieds sur Terre plus de deux secondes. Il faut toujours que tu t'agites pour un rien. Bien sûr qu'ils vont éviter de te demander de l'aide pour des négociations diplomatiques.
Lance supprime un rire nerveux, et continue à parler, sans laisser à Keith le temps de réagir.
— Tu n'arrives même pas à être naturel avec nous, même quand on fait tout pour que ça marche. Je comprends que ça puisse de frustrer, mais ne viens pas rejeter ta merde sur les autres parce que tu es incapables d'exprimer quelque chose de positif.
La main sur la poignée de la porte de sa chambre, il jette un dernier regard à Keith, et essaye d'ignorer l'émotion brute et brutale qui se dégage de ses yeux gris. On dirait qu'il est sur le point d'exploser ou d'imploser, Lance ne sait pas. Il se glisse dans sa chambre avant d'avoir l'occasion d'assister à l'une des deux options.
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La première chose que Lance fait est bien évidemment de paniquer, parce que tout s'est passé exactement de la façon dont il ne voulait pas que ça se passe. Il a dit des mots qu'il ne pensait pas, enfin, pas vraiment, et au final, il s'est montré plus agressif qu'il ne l'aurait voulu.
C'est comme ça, Keith le fait réagir au quart de tour, il n'y peut pas grand-chose. C'est juste que, quand quelqu'un que vous regardez avec des étoiles dans les yeux commence à vous parler comme ça, c'est difficile de garder son sang-froid. Et ce n'est pas sa faute, s'il est tellement contradictoire quand il s'agit de lui. Keith est peut-être la dernière personne avec qui Lance pourrait se voir, mais en même temps, penser à lui, ça lui donne des palpitations partout, au point qu'il a l'impression que son coeur va finir par sortir de sa poitrine. Ce n'est pas vraiment un sentiment agréable. Parfois, il se demande s'il n'aurait pas mieux fait de rester bloqué sur Allura, et de continuer à flirter en sachant que ça ne voulait absolument rien dire, et que personne ne le prendrait jamais au sérieux.
Keith est un connard, il n'arrive pas à voir les choses autrement sur ce coup-là. Mais Lance, d'une certaine façon, savait que ça allait arriver. Ces derniers jours ont été trop paisibles, alors ce genre de chose, c'est un peu comme un boomerang qui vous revient à la face. La vie ne peut juste pas être bien et généreuse pendant quelques jours sans venir vous cracher son venin dessus juste après. C'est comme ça que les choses fonctionnent. C'est comme quand il était gamin, qui s'amusait à construire des châteaux avec draps et coussins, et que les parents revenaient pour lui demander de tout ranger après.
Les sourires et les petites confessions de Keith, c'était le château. Maintenant, il faut ranger. Cette fois, c'est plus compliqué que de remettre des coussins sur les lits, ou de plier des draps.
Lance enfonce son visage dans son oreiller, étouffant un grognement. Il sent qu'il a les larmes aux yeux. Tout est trop brut et intense, que ce soit la façon dont la Terre lui manque, dont sa famille lui manque, dont il se sent inutile et à la ramasse, dont il a ces espèces de sentiments pour Keith. Tout est confus et Lance n'arrive pas à s'accrocher à la moindre pensée positive. Il essaye de penser à Hunk et Pidge, ou Coran et Allura, il essaye de se convaincre qu'il n'est pas le seul à regretter d'avoir parlé ainsi.
Il est encore tôt, mais il ne quitte plus sa chambre après ça.
