iv. Then it just came out
Guess I'll holt it next time
(Mind Mischief — Tame Impala)
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Lance passe la pire soirée de sa vie. Ce n'est même pas parce que le lendemain, de larges cernes creusent ses yeux, ou parce que ses paupières sont rouges et enflées parce qu'il a trop pleuré. Il se sent un peu mieux, parce qu'après s'être vidé comme ça, c'est normal, mais en même temps, il a l'impression que c'est encore pire qu'avant. Il a mal à la tête, et il ne sait même plus à quoi penser.
Son ventre réclame de quoi le nourrir, alors il soupire et se lève avec lenteur, prenant tout de même la peine de passer un gant de toilette sur son visage pour essayer de calmer ses traits tirés.
La cuisine est occupée par Keith, et il doit lutter contre l'envie de retourner se lamenter dans sa chambre, parce que c'est à peu près la dernière personne qu'il a envie de voir maintenant. Mais il reste droit et silencieux, et tire une chaise. Pas question de s'avouer vaincu si vite.
Keith semble enfin le remarquer. Il porte un tablier sombre, ses cheveux sont relevés en une petite queue-de-cheval qui serait adorable si Lance n'était pas si irrité, et des traces de pâte tachent ses joues. Il tient un saladier à la main, un fouet de cuisine dans l'autre. Personne ne dit un mot, et Lance est le premier à rompre le contact visuel, cherchant ces espèces de céréales qu'ils ont achetées la semaine dernière.
Derrière lui, il entend Keith se racler la gorge.
— Hum, Lance ? tente-t-il.
Lance s'entend grogner, façon idiote d'éviter de trouver quelque chose à répondre. Il continue à lui tourner le dos, et attrape un bol, du lait, une cuillère.
— Lance ? demande Keith à nouveau.
— Quoi ?
Il verse les céréales dans le bol, puis ajoute le lait. Avec sa cuillère, il se met à noyer les céréales, frappé de pensées meurtrières. Ce n'est pas très loyal envers les céréales, mais c'est toujours mieux que d'essayer de noyer Keith.
— Hm, est-ce que l'on pourrait… Parler ?
Lance se met à mordre sa lèvre inférieure, et baisse la tête.
— Je ne sais pas si c'est une bonne idée, s'entend-il répondre. Je suis fatigué, je n'ai pas envie de m'emporter encore.
— Mais je- je suis plus calme maintenant, et-
— Tu étais calme il y a quelques jours, aussi, accuse Lance. Ça ne t'a pas empêché de t'en prendre à tout le monde hier.
Par « tout le monde », Lance veut dire « surtout lui ». Keith agite ses doigts d'un air contrarié, et soupire.
— À propos de ça, souffle-t-il, je-
— Plus tard, Keith, le coupe Lance en retournant dans sa chambre, son bol de céréales à la main.
Ça lui semble un peu injuste de sa part, lui donne l'impression d'être celui qui ne fait pas d'effort, mais il faudrait que Keith essaye de se mettre un peu à sa place, aussi. Il a aussi dit des choses blessantes à Keith, mais c'est différent, parce que Keith n'a pas ce stupide béguin pour lui ou quoi, et la vie est injuste, de toute façon.
Il n'y a pas grand-chose à faire dans sa chambre, il s'en rend compte au bout de trente minutes à peine. Il n'y a ni TV, ni jeux de société. Juste quelques bouquins qui ne sont même pas écrits dans son langage. Lance se retrouve allongé sur le dos, essayant de penser à quelque chose de réconfortant sans que rien ne lui vienne.
Une heure. Il décide de prendre une douche.
Deux heures. Il essaye de battre son record en gardant la position du poirier.
Trois heures. Quelqu'un vient toquer à sa porte.
Il se précipite vers elle, s'attendant à trouver Hunk, qui vient souvent à cette heure-ci pour lui proposer quelque chose d'idiot mais marrant, style écrire de la poésie à propos de muffins géants en écoutant des chants extraterrestres complètement loufoques.
Ce n'est pas Hunk. Lance saisit son erreur à la seconde où il ouvre la porte, et où il se retrouve face à Mister Mulet en personne. Il se met à grogner, et hésite à refermer la porte, sauf que quelque chose dans les yeux de Keith l'empêche de s'exécuter.
Il le regarde avec une expression trop complexe pour que Lance ne puisse la décrire correctement : fatigue, irritation, tristesse, quelque chose qui ressemble vaguement à du désespoir. Et, il se dit, ça ne sert à rien de jouer cette stupide comédie plus longtemps. Il fait un pas sur le côté, permettant à l'autre de le rejoindre dans sa chambre. C'est à ce moment-là qu'il remarque que Keith a un plateau dans la main, garnis de petits gâteaux d'une étrange couleur violette.
Il avance en hésitant, comme si rentrer dans la chambre de Lance était quelque chose de très intime. Ce qui est idiot : ce n'est pas vraiment un endroit important pour lui, où il aurait laissé traîner quelques morceaux de lui-même. Keith finit par suivre son regard, et s'assoit sur le lit avec une certaine maladresse. Puis, il tend le plateau vers Lance, ne prenant pas la peine de parler.
— Hum, fait Lance, qu'est-ce que c'est ?
— Des muffins. Je crois. Ils étaient supposés être bleus, mais le colorant n'était pas vraiment- enfin, bref…
Lance hausse un sourcil, tendu. Il s'assoit à une distance respectable de Keith.
— Tu es sûr que ça se mange ? demande-t-il.
— Je- bien sûr que ça se mange… grommelle Keith. Je veux dire, je ne suis peut-être pas très doué, mais- Hunk m'a aidé, et puis je n'ai rien mis de dangereux dedans.
Lance lui jette un regard incrédule.
— Oh, je suis rassuré, mec.
— J'en ai gouté un, insiste Keith, c'est plutôt bon !
— Je ne vais pas te mentir : le « plutôt » me fait un peu peur…
— Hunk m'a dit que c'était bon ! s'exclame Keith.
C'est cette dernière affirmation qui le fait hésiter. Lance pourrait confier sa vie à Hunk, et puis, c'est lui qui s'y connait le mieux. Il hausse les épaules, et s'avance pour saisir l'une des pâtisseries, avant de lever son regard vers Keith.
— Je suis désolé, dit précipitamment Keith.
Lance reste silencieux. Il n'est pas doué à ça, mais il pense que c'est sûrement la meilleure chose à faire. Il ne se fait pas suffisamment confiance pour ouvrir la bouche maintenant.
— Hier, j'étais, huh, plutôt agressif. Je n'ai pas réfléchi avant de parler, et je le regrette. J'ai demandé conseil aux autres pour savoir ce que je pourrai faire pour me faire pardonner, et ça a donné ça.
Pour combler le silence embarrassant, Lance croque dans le muffin. La première chose qu'il se dit est que, Dieu merci, ce truc a bien un gout de muffin, et n'est donc pas empoisonné, ou quelque chose du genre. Ce n'est pas la meilleure chose qu'il n'ait jamais goutée, mais ce n'est pas mal.
— Huh, merci, marmonne-t-il. Ce n'est pas mauvais.
Keith soupire et cloue son regard au sol. Pendant un instant, Lance se demande s'il ne va pas se mettre à pleurer — ce qui est plutôt anormal —, mais à part le léger tremblement de ses lèvres, il ne laisse rien paraître.
— Ce que tu as dit hier, reprend Keith, est-ce que tu le pensais vraiment ?
Ce n'est que quand la question tombe que Lance se rend compte qu'il ne devrait peut-être pas juste rester assit comme ça, à manger un stupide muffin, alors qu'il a passé littéralement des heures à se retourner la tête en repensant à la soirée précédente. Mais le sentiment de culpabilité qu'il ressent, ce n'est pas Keith qui l'a provoqué (enfin, si, d'un certain point de vue, mais ce n'était pas vraiment volontaire).
Il secoue la tête.
— Viens une seconde, souffle Lance.
Keith fait une drôle de tête, mais le suit docilement lorsque Lance se lève et l'attrape par le poignet, le traînant jusqu'à la porte de leur suite.
— Qu'est-ce que tu fous ?
— Besoin d'air, rétorque-t-il.
Les couloirs sont longs et vieux, et Lance enjambe les panneaux jaunes (qui doivent probablement interdire le passage, peu importe), emmenant Keith jusqu'aux petits escaliers montants.
— Lance, insiste Keith, où est-ce que-
— Le toit.
Il s'y est déjà rendu, quelques jours auparavant, lorsqu'il a ressenti cette envie de revivre le moment insolite qu'il avait eu avec Keith, quelques nuits plus tôt. Vue de tout en haut, l'aube était encore plus impressionnante ; elle le saisissait à la gorge comme une liqueur particulièrement forte, regorgeante d'énergie et d'illusions.
À cette heure-ci, ce n'est pas la même chose. Le ciel semble être à bout de souffle, et l'atmosphère est brulante. La circulation recouvre les tambourinements du coeur de Lance, enfouis dans sa poitrine. Entre ses doigts, le poignet de Keith paraît fin mais musclé, il le lâche finalement. Lance prend une grande inspiration.
— Je suis encore fâché, tu sais, dit-il.
— Je-
— Non, attend, le coupe-t-il. Je ne suis pas uniquement fâché contre toi.
Keith hausse les épaules.
— C'est vrai que tu as aussi dit des choses plutôt blessantes, hier soir.
— Je sais. Mais je ne l'ai fait que parce que tu avais commencé.
Le regard de Keith est fatigué, comme pour dire : est-ce qu'on va vraiment revenir là-dessus ? Mais Lance n'est pas idiot à ce point, il sait que lorsqu'il s'agit de créer des liens, il faut faire des efforts. Peut-être que Keith commence à peine à comprendre ça, ou bien peut-être qu'il n'a juste aucune idée de quels genres d'efforts il doit fournir.
— Il faut vraiment qu'on arrête d'être comme ça, dit Lance.
— Comme ça ?
— De se crier dessus pour un rien.
Keith hoche la tête, et quelques mèches sombres retombent sur ses yeux.
— Je sais, c'est juste que- c'est compliqué pour moi de toujours contrôler ce que je dis, et-
— C'est bon, dit Lance, c'est quelque chose qui peut s'arranger.
— Tu dis ça comme si c'était facile, grogne Keith.
— Je n'ai jamais dit que ça l'était ! Ce que je dis, c'est qu'on peut faire mieux que ça, pour le bien de l'équipe, et pour nous aussi.
Ils se comprennent, Lance peut le dire dans la façon dont l'expression de Keith change, dont ses traits se détendent très légèrement, dont son regard s'intensifie.
— Alors qu'est-ce qu'on fait, au juste ? demande Keith.
— On travaille sur notre relation.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Pas grand-chose, avoue Lance. Mais on peut juste essayer de, tu sais, garder notre calme, ou quelque chose comme ça ?
Pour une raison qu'il ne saisit pas vraiment, ça semble faire rire Keith.
— C'est toi qui me dis ça ? demande-t-il. Tu es le premier à chipoter pour un rien.
Lance ne peut pas vraiment contredire ça. C'est vrai qu'il ne s'est pas vraiment montré juste envers Keith, mais il avait ses raisons. Au départ, c'était le fait de voir que Keith était toujours meilleur que lui, quoi qu'il fasse, puis plus tard, pour essayer de combattre ces sentiments qu'il avait. Il veut bien admettre que ce n'était pas son idée la plus brillante. Mais poser cette espèce de barrière entre eux, ça l'empêchait d'empirer les choses, pas vrai ? Il ne peut pas dire que ça ait marché à la perfection, d'accord, mais il faut le comprendre.
Bien sûr, il ne peut pas dire ça à Keith.
— Je vais essayer de faire des efforts aussi, soupire Lance, mais- si tu penses vraiment ce que tu disais hier soir, je ne sais pas si-
— Je ne le pensais pas, l'interrompt Keith, je suis désolé.
— Parce que si c'est pour me faire comprendre que je suis plus un boulet qu'autre chose, bravo, c'était-
— Lance, s'il te plaît…
— Et je sais bien que je ne suis pas au même niveau que toi, ou Shiro, pour ce qui est de mes talents de pilote, ou je ne sais quoi. Ou Hunk et Pidge, qui ont tous un domaine dans lequel ils sont vraiment bons. Je suis quand même un membre de l'équipe, non ? Enfin, peut-être pas vraiment, mais je-
— Arrête ça, dit Keith, j'étais énervé parce qu'on ne me laissais pas m'impliquer plus. C'était idiot de retourner ça contre toi, et tu sais bien que tu vaux aussi bien que n'importe lequel d'entre nous.
— Des fois, je me demande si vous pensez vraiment ça…
— Bien sûr qu'on le pense !
— Ce n'est pas ce que tu as dit hier.
— Pour la millième fois, Lance, je suis désolé. Je ne le pensais pas. Je me suis emporté.
Lance décide de laisser ça là, parce que l'expression de Keith est sincère et il a réellement l'air embêté.
— Je suis désolé aussi, soupire Lance. Ce que j'ai dit, c'était faux et-
— Non, soupire Keith. Tu n'avais pas vraiment tort. C'est vrai que je suis toujours pessimiste et que je n'arrive pas du tout à m'intégrer au groupe comme vous.
— Tu as fais des progrès, fait remarquer Lance. Tu es plus… Présent.
— J'essaye, soupire-t-il. Mais des fois, c'est compliqué de vous suivre.
— Comment ça ?
Keith passe une main dans sa nuque, avec une petite moue que Lance trouve plutôt adorable.
— Par exemple, si l'un d'entre vous fait une remarque sur un élément du paysage, vous allez immédiatement rebondir sur autre chose, style, oh, tu te souviens quand… ? Ou, tiens, ça me rappelle telle ou telle chose…
— Ah, c'est vrai qu'on était dans le même groupe depuis pas mal de temps…
— Je sais bien, et je ne vous en veux pas pour ça. C'est juste qu'il me faut du temps pour m'adapter, je suppose. Et puis, des fois, vous faites des références, euh, surtout toi et Pidge. Des me-quelque-chose.
— Des memes ? s'exclame Lance.
— Oui. Ce truc.
— Keith, ne me dis pas que tu ne sais pas ce que c'est…
— Je ne sais pas ce que c'est.
Lance laisse échapper un glapissement un peu ridicule, et secoue la tête, comme s'il était en train d'expliquer le sens de la vie à un gosse de cinq ans.
— Keith, tu ne peux pas continuer ainsi.
— Ce truc est si important que ça ? fait-il avec un regard méfiant.
— Keith.
— Ça n'a pas l'air si viral, continue-t-il. La plupart du temps, ça vous fait juste marrer pendant quelques minutes. Et c'est totalement incompréhensible, d'ailleurs…
— Keith.
— Quoi ?
— On travaillera là-dessus aussi, d'accord ?
Keith se met à marmonner quelque chose qu'il n'arrive pas à entendre, mais ne proteste pas.
— Bon, reprend-il, je te laisse me montrer ces… Memes… Mais on est ok ?
Cette façon de formuler les choses est peut-être un peu légère, mais Lance comprend ce que ça implique, et hoche silencieusement la tête. Il est encore irrité, d'accord, mais ce n'est pas comme s'il pouvait rester là à faire la gueule à Keith, alors qu'il lui a cuisiné des muffins. Ce qui, en y repensant, est plutôt adorable. C'est comme si la réalisation ne vient que maintenant, alors qu'il a la pâtisserie dans la main depuis déjà un bon bout de temps. Lance prend une nouvelle bouchée pour cacher son embarras, parce que, wow, Keith lui a fait des muffins.
— Ah, et, euh, merci pour ça, fait-il en agitant le muffins sous son nez.
— N'en parle pas, soupire son ami, j'ai dis des conneries, c'est la moindre des choses.
— La prochaine fois, tu devrais mettre plus de sucre.
Il reçoit un regard noir.
— Lance, j'ai passé des heures à faire ces trucs.
— Des heures ? Tu as conscience que c'est supposé être simple à faire ?
— Je ne sais pas cuisiner ! s'exclame Keith.
— Tu as vécu seul dans un désert pendant des mois !
— Mais je ne cuisinais pas…
— Comment est-ce que tu te nourrissais, alors ?
Keith fronce les sourcils, et plisse les yeux avec concentration, comme si c'était une question difficile.
— Ben… Je commandais des trucs. J'achetais des conserves…
— Keith, tu ne peux pas vivre comme ça !
— Personnellement, je trouve encore ça préférable à la nourriture verte qu'on nous sert au château.
— Ça ne compte pas ! Ne qualifie pas cette chose de nourriture !
Coran lui dirait qu'il ne fait pas vraiment d'efforts, mais Lance n'arrive pas à apprécier la cuisine extraterrestre. Il a gouté des choses différentes, mais honnêtement ? Il ferait à peu près n'importe quoi pour retourner à la maison et manger la nourriture de sa mère, qui est sans aucuns doutes la meilleure au monde.
— Comme tu veux, marmonne Keith.
— Tes muffins ne sont pas si mal, continue Lance. Je veux dire, tu as encore beaucoup à apprendre, mais c'est un bon début.
À ces mots, Keith se met à sourire, ce qui créé un mélange de sentiments assez contradictoires chez Lance. Il aime vraiment bien cette expression, ça lui donne un autre visage, qui donne envie à Lance de continuer à parler et à plaisanter, voir combien de fois est-ce qu'il peut provoquer ce genre de choses. D'un autre côté, il est supposé être en colère, ok ? Lance est quelqu'un de plutôt rancunier, il veut bien l'admettre. Il devrait être en train d'insulter silencieusement Keith, ou d'être encore irrité par sa présence, ou quelque chose.
Quand est-ce que ça a changé ?
La question reste en suspens dans son esprit, et il fouille dans ses souvenirs avec une application particulière. Quand est-ce qu'il a commencé à trouver Keith aussi fascinant, à arrêter de lui en vouloir vraiment, à faire semblant de s'embrouiller avec lui juste pour qu'il fasse attention à lui ? Ça ne fait pas longtemps, pense-t-il, quelques semaines, peut-être quelques mois. Il se souvient que Shiro lui avait dit de faire des efforts, et qu'il avait trouvé injuste qu'on lui dise ça à lui et pas à Keith. Il se souvient avoir été encore pire que d'habitude, tout ça pour se rendre compte que peut-être que sa frustration ne venait pas uniquement de leur rivalité.
Il n'en avait parlé à personne, bien sûr. À qui ? Certainement pas à Pidge. Hunk a beau être le meilleur ami possible d'avoir, il ne sait pas tenir sa langue, (rectification : Hank n'est pas si mal, mais ne peut pas s'empêcher de tout dire à Pidge, et Pidge est un monstre). Lance n'est pas assez proche de Shiro pour lui dire ce genre de truc ; et Allura et Coran ne comprendraient juste pas.
— Bon, fait Lance. On devrait peut-être descendre.
— Si tu veux.
Keith passe une main dans ses cheveux, tournant une de ses mèches sombres autour de son index, et Lance ne peut pas s'empêcher de ricaner.
— Quoi ? s'offusque l'autre.
— C'est ta coiffure.
— Pardon ? Tu ne vas jamais t'arrêter avec ça ?
Non. Jamais, pense Lance.
— Keith, personne n'a de mulet. Ça n'existe plus.
— Ok, alors déjà, si, il y a encore des gens-
— Donne-moi un exemple ?
Keith fait la moue, mais finit par reprendre confiance.
— Tu sais qui d'autre a eu un mulet ? demande-t-il. Paul McCartney. Et David Bowie.
Il pose ses mains sur ses hanches, comme s'il est particulièrement fier.
— Bon sang, Keith, oui, ces gens sont cool, mais c'était il y a combien d'années ?
— … Pas si longtemps que ça, marmonne-t-il.
Lance a grandi en écoutant Life On Mars, mais ce n'est pas pour autant qu'il accepte cette coiffure. La musique est bien, le reste non. Keith devrait savoir ce genre de chose.
Ils restent encore un peu, à regarder la ville s'agiter. Leur conversation est principalement composée de conneries de la part de Lance, et de répliques vieux jeu de Keith. Pourtant, c'est bien plus amusant que ça en a l'air, et quand Keith n'est pas occupé à faire la morale à tout le monde, il est même plutôt marrant.
— — —
— — —
Pige n'est pas amusée.
Elle regarde le plateau de muffins vide, et lève son visage pour jeter des regards noir à Lance, Keith et Hunk, répétant le mouvement à plusieurs reprises, comme pour montrer Ô combien elle est indignée.
— Vous ne m'avez pas laissé de muffins, fait-elle remarquer.
Le ton qu'elle prend est plutôt anodin, elle pourrait tout aussi bien faire une remarque sur le temps qu'il fait. Lance sent un frisson lui parcourir le dos.
— C'est parce que- Keith les avait fait pour moi et je-
— Keith a fait des muffins, coupe Pidge. Keith a cuisiné et vous ne m'avez rien laissé.
— C'est Lance, dit immédiatement Hunk.
Vous savez toutes ces fois où Lance a qualifié Hunk de meilleure personne au monde ? Oubliez. Ce type est un traitre. Il ne sait même pas pourquoi il lui parle encore.
— Keith les a fait pour moi ! répète-t-il en haussant le ton.
— Oui, et tu en as pris, genre, trois ? Tu aurais pu en laisser un.
— Qu'est-ce que tu ne comprends pas dans « Keith les a fait pour moi » ?
De son côté, Keith semble se détacher de la conversion. Le gars fait comme s'il n'était pas concerné, alors que c'est lui, la cause du problème. Lance aimerait bien l'accuser, mais il se rend compte que a) ce serait idiot, puisque Keith n'est pas vraiment en tort, b) il vient de dire qu'il ferait des efforts sur leur relation, et il pense que l'agresser pour un rien quinze minutes plus tard serait un départ plutôt mauvais.
Il finit par céder son dessert à Pidge, pour ne pas la mettre plus en colère (et puis, c'est vrai qu'il aurait pu lui laisser un muffin. Mais il s'agissait de ses muffins, okay ? Que Keith avait cuisiné. Spécialement pour lui).
Sur cette planète, les journées passent très rapidement. Lance a passé tellement de temps dans l'espace qu'il a oublié ce que c'était de passer un vraie journée sur Terre, mais il peut encore dire ça. Au départ, il pensait que c'était uniquement parce qu'ils se lançaient dans plein d'activités, mais ce n'est pas juste ça.
Rapidement, le ciel se colore d'une teinte orange pâle, créant un dôme opaque au-dessus de leurs têtes.
— J'ai envie de sortir, se plain Hunk. Lance a passé sa journée à bouder, et Keith a insisté pour rester là et cuisiner, et Pidge était tellement absorbée par le réseau information que-
— Le réseau est incroyable, coupe Pidge, je n'ai aucune idée de comment ils font ça, mais on dirait que des sortes de pierres alimentent une unité centrale qui-
— Je disais, reprend Hunk en se raclant la gorge, que chacun a passé sa journée de son côté, et à part regarder Keith pleurer parce qu'il n'arrivait pas à faire des muffins, je n'ai pas eu grand-chose à faire.
Lance jette un regard insistant à Keith, qui se retrouve soudainement absorbé par les motifs du tapis.
— Je ne pleurais pas, proteste-t-il faiblement.
— Mmh, ouais, grogne Hunk. Mais toujours est-il que prendre un peu l'air serait assez cool, non ?
Lance est le premier à accepter. Ça ne surprend personne — ils sont plus surpris par la démarche de Hunk, qui est souvent le premier à calmer leurs ardeurs lorsqu'ils (principalement Lance) veulent sortir. Étonnement, Keith a déjà sa veste sur lui, littéralement cinq secondes plus tard. Il a l'air aussi trépignant que Hunk, Lance se demande si ça a avoir avec leur précédente dispute. Le fait d'en avoir parlé, ça l'a soulagé, lui. Et après ça, c'est vrai qu'il n'a pas juste envie de retourner dans sa chambre et de continuer à ne rien foutre.
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— Je crois que j'ai trouvé quelque chose qui ressemble vaguement à de la bière, annonce Keith, comme s'il venait de trouver le fossile d'une espèce inconnue.
Pidge ne peut pas s'empêcher de faire comme si elle s'y connaissait, alors que Lance la soupçonne d'avoir gouté à, genre, deux bières dans toute sa vie.
— Keith, ce truc est rose, je ne pense pas que ce soit de la bière.
Et, d'accord, peut-être qu'elle a quand même raison. Peut-être qu'on a pas besoin d'être un expert pour voir qu'un truc rose opaque ne peut pas être de la bière. Mais Keith prend cette expression contrariée, et en même temps, un peu amusée, un sourire qu'il essaye d'effacer de son visage mais qui ne veut pas partir.
— J'ai dis, reprend-il, « qui ressemble vaguement ». Et je parlais du gout, pas de l'apparence.
— Donne-moi ça, réclame Lance.
Keith s'ordonne, et Lance laisse le liquide sur sa langue pendant un temps, s'habituant au goût.
— Alors ?
— Attends, fait-il, je me concentre.
Il en prend une autre gorgée, et rend son verre à l'autre jeune homme avec une expression encore confuse.
— Eh bien, dit Lance, disons que ça peut, dans un cas extrême, globalement ressembler à cet alcool que l'on appelle bière, mais…
— Tu ne trouves pas que ça fait un peu trop de mots pour dire que j'ai raison ? rit Keith.
— Tu as entendu ce que j'ai dit, mec ?
— Euh, oui ?
— Bon, disons que ça ressemble à de la bière, mais pas de la bonne.
— Je n'ai jamais dis que c'était de la bonne bière, proteste Keith en plissant des yeux.
Ils sont tous assit face au comptoir, sur ces tabourets hauts qu'on trouve aussi sur Terre. Si le barman n'était pas bleu, et doté d'une paire de tentacules et d'un unique oeil, Lance aurait presque l'impression d'être dans ce pub qui côtoyait quand il était un peu plus jeune. Il a beau râler, le gout de la bière le rend aussi nostalgique que le décor, et Keith doit le remarquer, car il finit par lui céder son verre.
L'établissement commence à se remplir avec le temps. La musique devient plus forte, le nombre d'employés augmente, et Keith lui jette de plus en plus de regards, le nez légèrement froncé, et les yeux concentrés.
— Lance, tu en es à combien de verres ?
— C'est de la bière, Keith, rétorque-t-il.
Il voit bien que l'autre veut répondre, peut-être lui dire que ce n'est pas vraiment de la bière, que le degré peut être différent, ce genre de chose. Mais il se retient, probablement parce que Lance est assez grand pour se gérer tout seul, non ? Et de toute façon, il n'est pas aussi éméché que la fois précédente. Il a bu, certes, mais juste assez pour qu'il ai le rire facile, et que sa vision soit un peu tremblante.
Keith veut jouer à quelque chose. Il explique que Hunk lui a appris quelques trucs, et que Lance connaît aussi probablement, alors ça pourrait être amusant. Il hoche la tête, ce n'est pas comme s'il allait lui refuser ça. Ça ne lui paraît pas vraiment juste, puisque Keith est vraiment habile de ses mains, et il finit par gagner même en étant un débutant total, mais pour une fois, Lance arrive à le tolérer sans en être irrité. Keith n'arrête pas de rire, d'avoir ses petits sourires de gosse de douze ans, de regarder les autres comme s'il ne les avait jamais vraiment vu avant. Et d'une certaine façon, Lance ressent la même chose. Il le regarde mélanger les cartes, inlassablement. Il y a quelque chose de captivant dans la façon dont les mains de Keith bougent, dont ses doigts effleurent la surface cartonnée.
La soirée continue ainsi, teintée d'un sentiment joyeux et innocent, jusqu'à ce que Lance gaffe encore. Enfin, ce n'est pas vraiment lui qui gaffe. De toute façon, il faut toujours qu'il se retrouve dans des situations pas possibles.
Il ne sait même pas comment est-ce que ça commence, exactement. Un malentendu. Style, il a légèrement trébuché sur quelqu'un en ramenant des shots pour lui et Keith (bon, peut-être qu'il s'est carrément étalé sur le gars, qu'il a renversé tout le contenu des verres sur lui, peut-être), mais ce n'était pas volontaire, ok ? L'autre commence à lui gueuler dessus. C'est plus amusant qu'autre chose, parce que Lance n'a aucune idée de ce qu'il essaye de dire, et il ne peut pas s'empêcher de rire. C'est évident que ce n'est pas très malin de sa part ; on ne rit pas au nez de quelqu'un qui a l'air d'être sur le point de vous étrangler, mais Lance n'y pense pas vraiment sur le coup, et lorsqu'il le réalise, c'est trop tard, le bruit est déjà sorti de sa gorge.
Il lui faut quelques secondes pour comprendre qu'on lui tire le col, qu'on le soulève, le bout des pieds à peine en contact avec le sol.
Wow.
Lance ne peut pas dire qu'il n'est pas habitué aux combats : il a passé les derniers mois de sa vie à se battre en plein conflit intergalactique, dans une guerre qui n'est ni une blague, ni une partie de plaisir. Mais habituellement, il est un peu moins démuni. Il a son Lion, ou au moins une arme, une armure. Là, il ne porte qu'un t-shirt en coton, un simple jean, une paire de basket, et n'a rien d'autre que son portefeuille dans ses poches. Alors il faudrait qu'on lui explique ce qu'il est sensé faire contre un alien qui fait quoi, deux mètres ? Rien que ça. Ça n'a rien à voir avec les batailles qu'il avait avec ses frères et soeurs, quand ils se jetaient tous sur le large lit de leurs parents, souvent surexcités et morts de rire.
Il voit Keith arriver juste à temps, lui laissant à peine l'occasion de balancer son poids sur le côté et éviter le coup. La scène se déroule tellement rapidement que Lance n'arrive pas, sur le moment, à saisir ce qu'il se passe, exactement. Dans un geste qui lui semble flou, Keith envoie son poing valser dans la figure du type, le forçant à lâcher Lance, qui est déséquilibré et tombe immédiatement par terre.
Et il sait que Keith n'est pas mauvais au corps à corps, il l'a déjà vu s'entraîner, ou mettre quelques ennemis à terre. Mais il y a une espèce d'excitation peinte sur son visage, là où il voit habituellement de l'anxiété. Il semble concentré sur chaque mouvement de son opposant, et en même temps, on dirait qu'il ne réfléchit même plus à ce qu'il fait. Ce qui n'est pas forcément bon signe, Lance s'en rend compte quand d'autres gens commencent à se mêler au groupe. C'est un peu comme ces regroupements au collège, quand tout le monde se met en cercle et crie, « battez-vous ! », sauf que dans le cas présent, les cris sont complètement incompréhensibles.
Lance, bien sûr, se reprend et rejoint le groupe. Il prend quelques coups, en donnes quelques autres. Keith lui offre un sourire en coin, et esquive avec adresse le poing qui vient de juste devant. C'est un peu confus, certes, et Lance ne sait plus trop pourquoi est-ce qu'il se bat, ni qui est de leur côté, mais personne ne se fait vraiment mal.
Et c'est peut-être son imagination, mais pendant tout le temps qu'il passe à côté de lui, le regard de Keith semble flotter autour de lui, comme une planète tournant autour de son orbite.
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Ils se font virer. C'était à prévoir.
Ça ne serait pas gênant si ça avait uniquement été le bar en question, mais l'établissement appartient à l'hôtel, et dès qu'ils mettent un pieds dans le couloir, on vient leur demander de partir — par demander, Lance veut dire qu'un type leur a montré la sortie du doigt, balançant leurs valises à leurs pieds.
Peut-être que rire n'est pas la réaction la plus naturelle à avoir, mais l'expression contrariée de Keith suffit à faire exploser Lance.
— Que quelqu'un m'explique ce qui est drôle, là tout de suite, dit Hunk. On n'a aucun endroit où passer la nuit, et Lance, je crois que tu as un oeil au beurre noir.
— Vraiment ? demande Keith en se penchant vers lui, l'air encore plus mal.
— Ouais, et c'est bien fait pour lui, grogne Pidge. Putain, mais vous êtes sérieux ? On fait quoi, maintenant, au juste ?
Lance hausse les épaules.
— J'sais pas, c'est toi le génie, réplique-t-il. On ne peut pas appeler Allura ou Shiro-
— Déjà essayé, fait-elle. Est-ce qu'il y a écrit « abrutie » sur mon visage ?
— Hey, pas la peine de t'énerver…
— Lance, je peux voir ton oeil ?
C'est Keith, encore. Son ton légèrement inquiet est plutôt mignon, et Lance hoche la tête, avant de se retourner vers lui. Il a l'air de ne pas se porter trop mal — sa lèvre inférieure est légèrement enflée, et il a clairement pris un coup dans la joue droite, mais avec ses yeux brillants, et ses cheveux emmêlés, ça le rend presque plus attirant. Et lorsqu'il lève ses doigts jusqu'à sa joue, Lance manque de faire un arrêt cardiaque. Il sent la pointe de son index parcourir sa peau, de sa pommette au coin de son oeil, laissant une traînée de picotements qui augmente son rythme cardiaque.
Mais Keith rompt le contact trop rapidement à son goût. Lance se rend compte qu'il retient sa respiration depuis trop longtemps, et expire avec une lenteur contrôlée, évitant le regard de son ami.
— Ça devrait ne pas trop laisser de marque, fait remarquer Keith, mais ce serait mieux de chercher de la glace à mettre dessus, au cas où. Tu n'as pas mal ?
Il secoue la tête.
— Bien. On va essayer d'en trouver.
Alors c'est exactement ce qu'ils font. Ça peut paraître idiot, quatre adolescents — jeunes adultes, pour la plupart, mais peu importe —, chargés comme des mules, deux d'entre eux qui ont l'air de s'être fait passer dessus par un rouleau compresseur, à la recherche de glace. Et comment est-ce que vous faites pour expliquer ce qu'est de la glace à quelqu'un qui ne comprend pas votre langage, de toute façon ? La plupart du temps, cela se termine par eux essayant de retenir les gloussements qui leur montent à la gorge, et Keith est mort de rire, au point qu'il ne marche même plus droit.
— C'est juste- fait-il entre deux éclats de rire, je n'arrive pas à croire que- tu- oh mon dieu, Allura va nous tuer !
— Je sais ! s'exclame Lance, et toi, et tu- quand tu as frappé le mec, genre, Keith !
Et avec ça, ils rient encore plus fort.
— Je vais jamais oublier ça, dit Lance, je te jure. On va se faire démonter, mais ça en valait la peine.
Hunk grogne, Pidge soupire, Keith esquisse un sourire, qui fait trois fois le tour de son visage.
— Oui, répond-il, ça en valait la peine. Ça fait longtemps que je ne m'étais pas autant amusé.
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Alors oui. Ne suivez pas l'exemple des gens ici. Ne vous battez pas dans des bars. Surtout contre des extraterrestres ;) !
J'espère que ce chapitre vous a plu ! N'hésitez pas à laisser une review pour que je puisse voir ce que vous en pensez :D Bisous !
