Vous ne pouvez pas savoir à quel point j'adore Enoch. Il a tellement de potentiel scénaristique c'est presque douloureux à voir.
Au menu du jour : Que ce serait-il passé si padre Lennon était sadique et Balthy un peu trop sensible à sa partie démoniaque ? Du drama, voilà quoi.
(Promis, les quatre textes basés sur cette minuscule scène ne penchent pas tous dans le drama)
Merci à Mitsuko pour la correction de mes fautes (il lui faut une médaille) et bonne lecture.
Dix ans.
C'était le temps qu'il avait fallu à Enoch pour retrouver son fils.
Un temps absurdement court, pour voir que Balthazar avait passé ces dix ans à courir de droite à gauche aux côtés d'amis puissants qui étouffaient sa signature magique particulière, la peau gravée de formules et de runes destinées à masquer absolument tout ce qui pourrait le rendre reconnaissable par son père.
Oh, ce n'était pas qu'il haïssait le démon pour le fuir ainsi, pas vraiment. Il lui avait donné naissance, après tout, et c'était grâce à lui que Balthazar possédait des capacités aussi incroyables. Non, la vérité était qu'il était terrifié par ce démon, du plus profond de son âme, et aucune blague ne pourrait jamais cacher le tremblement dans sa voix quand il vit la silhouette unique de son géniteur au milieu de ce village perdu au fin fond du monde.
Terrifié de lui et de ce qu'il pouvait faire et lui faire faire.
« Hey, Bob, ça va ? » s'enquit Shin en posant une main sur son bras. Habituellement, quand le regard du mage se perdait dans le vide comme ça, un contact suffisait à le faire bondir et revenir parmi les vivants. Là, il ne broncha même pas, ses yeux fixés sur quelque chose qu'aucun d'eux ne pouvaient voir, et la pluie s'intensifiait, et tout cela était mal. « Bob ? »
Lentement, le demi-diable leva une main tremblante jusqu'à son visage et l'enfouit dans ses cheveux, tirant sur les mèches détrempées sans sembler s'en rendre compte. Il y avait un sourire crispé sur ses lèvres et de la peur dans ses yeux.
Tous suivirent son regard qui suivait l'avancée d'un homme à travers la place. Il était bien habillé, droit, et avançait comme si l'endroit lui appartenait… non. Comme si l'endroit était son territoire de chasse. Les gouttes ne l'atteignaient pas, l'évitant comme si un dôme invisible l'entourait.
( Un dôme à la forme étrangement similaire à celle d'une paire d'ailes ouvertes au-dessus de l'homme )
Quand il fut à portée de voix, Shin ramena son regard au mage à ses côtés. Habituellement, il serait venu à la rencontre de l'inconnu, surtout après l'avoir fixé ainsi. A la place, il tenta de reculer, et sa respiration sembla accélérée quand il se rendit compte qu'il ne pouvait pas fuir.
« Vraiment, Balthazar ? Tu sais très bien que ça me fait toujours de la peine, quand tu me regardes comme ça. » Fit l'inconnu avec une moue désabusée, chaque muscle de son visage bougeant comme s'il ne savait pas tout à fait comment faire pour montrer cette expression. En entendant son nom, le demi-diable gémit et, plutôt que de faire volte-face, se figea sur place comme un lapin face à un renard. « Voyons, ce n'est pas une façon pour saluer ton cher père ! »
Honnêtement, Shin aurait très bien pu vivre sans savoir que son plus proche ami pouvait adopter une expression de pure terreur comme celle qu'il affichait à l'instant. S'il se penchait il était sûr qu'il pourrait entendre les dents de Bob grincer, vu comment il serrait les mâchoires pour, quoi, s'empêcher de crier ?
Bob ne criait pas. Même pas des cris de guerre, étonnamment : il était silencieux ou sarcastique, mais jamais vraiment bruyant.
( Parce que si ça se trouvait le bruit attirait les démons, on ne sait jamais )
« C'est sa faute, sa faute, sa faute, » murmura frénétiquement le demi-diable alors que ses tremblements se muaient en une rigidité stupéfié. « Sa faute avec ses foutus pouvoirs inconnus et sa puissance, bien sûr qu'il allait en attirer, et il fallait que ce soit lui, toujours lui, assez proche pour me sentir… Non, non, pas bon du tout, dois fuir, dois… ah, quoi ? Non, il n'est pas là pour moi, je peux courir, il ne me poursuivra pas s'il a une autre proie, pas vrai ? »
« Ce que tu dis n'a plus le moindre sens, Bob. Ressaisis-toi, c'est qui ce mec ? Ton père n'était pas un boulanger la dernière fois qu'on l'a vu ? »
Ce fut Théo qui répondit à la question non-rhétorique de Shin, sa voix plus froide que l'acier qu'il maniait.
« Ça, Shin, c'est un démon. »
« Ah, enfin un qui comprend ! Enfin, Balthazar a compris, mais il n'a pas l'air décidé à répondre aux questions, hm ? » Rit l'entité en se penchant vers son fils et quand est-ce qu'il s'était autant rapproché ?
Shinddha enroula un bras autour de la taille de Bob pour le traîner avec lui alors qu'il reculait hors de portée du diable. Ce dernier secoua la tête en claquant la langue et fit une révérence moqueuse à l'intention du groupe. « Mon nom est Enoch, enchanté de vous voir, bien que je craignes que le sentiment ne soit pas partagé. »
Il se redressa et adressa à son fils un sourire espiègle à l'arrière-goût de danger imminent.
« Cependant, je ne suis pas là pour des mondanités, aussi agréables soient-elles. Voyez-vous, je suis assez pressé et... » La pointe de l'épée de Théo apparut à la base de son cou, le coupant net dans sa tirade, alors que l'inquisiteur plissait les yeux. « Abrégez. Qu'est-ce que vous nous voulez ? »
Le diable fit un mouvement de pouce vers le fils du comte qui se trouvait sans protection depuis que Shin s'était avancé vers son ami au même moment où Grunlek lâchait « Vendis, évidemment. » d'une voix fatiguée.
« Comme si on allait vous laisser le prendre ! » Gronda le paladin, menaçant, mais le diable agita l'index comme pour rabrouer un élève ayant donné une mauvaise réponse. « Me laisser ? Voyons, je compte sur vous pour m'offrir un certain combat, tout de même ! Enfin, pas à moi, techniquement. Fiston, si tu veux bien ? »
Enoch claqua des doigts dans la direction de Bob qui poussa un cri de détresse, imitant sans le vouloir la position qu'avait Vendis précédemment, les doigts enfoncés dans son crâne dans l'espoir d'en arracher la présence brûlante du pouvoir de son père. Inquiet, Shinddha enroula son deuxième bras autour des épaules du demi-diable pour l'empêcher de se dégager. Il ne savait pas exactement ce que l'autre lui avait fait, mais ce n'était en aucun cas une bonne chose.
« Shin, débrouille-toi pour l'assommer ! »
« Quoi ? »
« Fais-moi confiance ! » Théo lui lança un dernier regard avant de bondir sur Enoch, épée au clair. Le démon leva les yeux au ciel et leva une main, arrêtant le guerrier en plein vol.
« Non, non, ce n'est pas moi que vous devriez combattre. Après tout, je ne suis pas le démon le plus proche de votre protégé ! »
Et le demi-élémentaire voulu s'insurger, vraiment, parce que Bob ne ferait jamais de mal à celui qu'il avait entraîné pendant tant d'années, Bob était un gentil démon, mais le gentil démon en question venait de lui planter son coude dans le nez et il était trop occupé à empêcher le sang de couler pour rétorquer quoi que ce soit.
Bob avait immédiatement profité de sa liberté de mouvement pour se jeter sur Vendis et seul les réflexes inhumains de Grunlek sauvèrent le petit de l'attaque surprise. Le mage pouvait sembler faible, fragile même, mais il n'y avait rien qui pouvait être sans défense en ayant des crocs et des yeux comme les siens, plus proches de ceux d'une bête que d'un humain. Le nain avait déjà vu son ami perdre le contrôle plusieurs fois, de manière plus ou moins grave. Il l'avait vu arracher un doigt à un adversaire alors qu'il avait été désarmé et acculé contre un mur, puis recracher l'appendice au visage de l'homme avec un sourire teinté de sang. Mais jamais n'avait-il plongé son regard dans celui de Bob et rencontré uniquement une froid détermination, un vide inexpressif centré sur un seul et unique but.
Un but qui, pour le moment, semblait être de se saisir du fils du Comte.
Armant son bras mécanique, Grunlek s'excusa mentalement à Balthazar pour les côtes cassés qu'il allait avoir, puis il se jeta sur lui. Le demi-diable avait été jeté au sol quand cette même main d'acier l'avait saisi par le col pour le lancer loin de Vendis et il y était toujours agenouillé, ses épaules se levant rapidement au rythme affolé de sa respiration. Il braqua ses yeux jaunes sur le nain alors qu'il s'apprêtait à frapper et se jeta sur le côté, esquivant le bras qui vint se planter dans le sol avec une agilité qui ne pouvait venir que de sa partie démoniaque.
Le cuisinier cru, au regard de son compagnon, qu'il allait riposter, mais il sembla change d'avis et bondit sur leur protégé qui était resté stupéfié à l'arrière de la brève altercation. Il avait sorti la lame qu'il gardait à sa ceinture et s'apprêta à l'abattre sur le garçon, porté par l'élan de son saut.
Personne ne sut exactement ce qu'il se passa ensuite, mais une onde de choc traversa la place heureusement vide de vie si ce n'était pour les aventuriers et le diable qu'ils affrontaient. Bob fut comme figé sur place, la pointe de sa dague immobile à un cheveu de la gorge de Vendis, les yeux écarquillés et son corps entier tendu comme la corde d'un arc. La seconde d'après, il s'écroulait comme une marionnette dont on aurait coupé les fils, son arme s'écrasant sur le sol avec un tintement lugubre.
Chancelant, Vendis recula, des filaments de lumière s'accrochant encore à ses membres. Grunlek n'avait pas bougé, grâce à sa position au sol, mais Shin et Théo était tous deux au sol, heureusement encore conscients malgré le choc. Enoch, ce glorieux bâtard, n'avait pas bronché. Non, il se contentait de rire doucement, un sourire cruel étirant ses lèvres fines.
« Bien, bien, c'est encore mieux que ce que j'avais pu entendre. »
Et sur ces mots, il disparut dans un nouvel éclair, abandonnant derrière lui les aventuriers estomaqués.
.o.
Quand Bob se réveilla, il y avait du sang sur son visage et un trou dans sa mémoire. Luttant contre le brouillard du sommeil qui envahissait encore son esprit, le mage tenta de se souvenir des événements l'ayant conduit à sa situation présente, en vain. Il y avait eu son père, la pluie, Vendis et… plus rien.
Oh.
Bien entendu qu'un diable ne s'abaisserait pas à les combattre par lui-même. Non, il avait son chien de garde personnel à portée de claquement de doigts, après tout !
Bob poussa un grognement de frustration et se frotta les yeux, prenant peu à peu connaissance de là où il se trouvait.
Il était assis sur un cheval, appuyé contre quelqu'un d'autre. Shin, si il en croyait la taille. Il s'étonna vaguement que Théo n'ait pas insisté pour le prendre avec lui afin de le garder à l'œil avant de se souvenir que Lumière le haïssait totalement et que personne n'avait jamais réussi à le faire monter sur le dos de ce cheval de malheur depuis la fois où il avait failli devenir borgne à cause d'un coup de sabot mal placé. Bah, à l'odeur, le paladin était à moins de deux mètres d'eux. Assez proche pour l'embrocher au moindre signe de dissidence démoniaque.
A l'odeur ? Il ne devait pas être revenu à la normale, alors.
« Hey, Bob, enfin réveillé. »
Le mage grommela et bascula en avant, plongeant le visage dans la crinière de leur monture. C'était celle de Shin, le cheval noir qu'il avait depuis moins de vingt-quatre heures, et déjà l'animal sentait le givre et la pomme comme le demi-élémentaire. Pour qu'il ait prit son odeur aussi vite, c'était que Shin avait mangé un nombre absurde de pommes pendant qu'il dormait. Bob se sentit encore un peu plus honteux : manger était la réaction la plus commune de son ami face au stress. La leur à tous, vraiment, mais seul lui dévorait des pommes plutôt que du fromage ou des pattes d'araignée grillées.
« Semblerait. » Il finit par marmonner au travers des poils dans lesquels il tentait de s'étouffer. « Je me sens comme de la merde, » crut-il bon d'ajouter.
« Pas étonnant, Théo as du te frapper avec son bouclier pour t'envoyer dans les vapes quand tu t'es réveillé tout à l'heure. »
« Je m'en souviens pas, mais ça expliquerait le sang dans mes cheveux. Quant au saignement de nez, ça doit venir de… l'accident, au village. »
« Tu as tenté de lui arracher les yeux avec les ongles et vu le coup qu'il t'a collé en paniquant, ça m'aurait plus inquiété que tu t'en rappelles. » Ce n'était pas un rire, pas tout à fait, mais vu la situation c'était suffisamment proche pour être rassurant. Mais le demi-élémentaire s'assombrit après ça, remarqua Bob du coin de l'œil sans oser tourner la tête. « Qu'est-ce qu'il s'est passé, exactement ? Je ne t'avais jamais vu avec aussi peu de contrôle. Pire que la première fois que t'as croisé Théo. »
Au silence qui suivit, le demi-diable sût que Grunlek et Théo écoutait eux-aussi, peut-être même Vendis. Il grogna, manquant d'avaler des poils de cheval au passage.
« Plus je suis proche de lui, plus le démon est puissant. C'est plus dur de le contrôler, ou plutôt tellement plus simple de se laisser aller, de le laisser gérer la situation. S'asseoir en spectateur au fond de mon propre esprit plutôt que de me battre contre l'autre moitié de ma psyché. » Il fit une pause, réfléchit à ce qu'il devait garder pour lui et devait partager, puis pinça les lèvres. « La dernière fois, je me suis réveillé sans le moindre souvenir des dernières quarante-huit heures et des vêtements tellement imbibés de sang… Il en reste encore des taches sur le parquet de ma mère. Comment vous m'avez géré ? Avant le coup de bouclier, je parle. »
Grunlek fut celui qui lui répondit cette fois.
« Vendis a fait quelque chose d'étrange avec ses pouvoirs, t'as assommé et s'est évanoui. Enoch a disparu comme si c'était son plan depuis le début et vous dormez tous les deux depuis. »
Bob posa sa joue contre la nuque du cheval de façon à pouvoir voir Grunlek et sourit amèrement. Il essuya le sang à moitié séché sur son visage et, tout en évitant de fixer le liquide sur ses doigts trop longtemps, répondit au nain que c'était probablement le cas.
Étrangement, l'idée était plus inquiétante que si le plan du diable avait été de les combattre et de kidnapper leur protégé.
