Ezaer observait le hall de l'hôtel comme si elle n'en avait jamais vu auparavant. C'était probablement le cas d'ailleurs...
Probablement qu'elle n'était jamais sortie de son petit village natal, niché aux creux des montagnes, bien à l'abri du reste du reste du monde.
Probablement qu'elle n'avait jamais été éloignée de ses parents - n'avait jamais vécu sans eux.
Pauvre enfant. Les Raijin s'en voulait tellement. Et ils ne pouvaient rien faire pour y changer. Tout autant qu'ils étaient, du plus haut de leurs mentales et physiques -elle comme eux- allaient devoir apprendre à vivre avec tout cela sur la conscience. Avec le manque et la culpabilité. Lourds fardeaux toujours à rester sur les épaules pour ralentir notre avancée sur ce long sentier interminable qu'on avait même pas choisit d'emprunter à la base.
Au fond c'est sûr, les Raijin savaient pertinemment que ce n'étaient pas de leur faute, que personne n'auraient put prévoir un tel accident, un tel retournement de situation. Néanmoins cela ne changeait rien, des centaines de gens étaient mort, deux jeunes enfants étaient désormais orphelins, et eux, ils étaient aux milieux de tout cela avec la mauvaise étiquette. Et malheureusement cette situation était totalement irréversible.
La petite fille regarda Luxus et Fried qui discutaient au niveau de l'accueil Elle était resté à l'écart, avec son frère, Bixrow et EverGreen -et les achats aussi- le temps qu'ils règlent ce que les adultes avaient appelé "la réservation".
Le mot sonnait étrange sur la langue. Presque comme un sort magique ou bien la sentence d'un drôle de jugement. En temps normal, elle se serait probablement amusée pendant des heures avec les sonorités du mots sur sa langue, à le prononcer encore et encore jusqu'à plus pouvoir. Aujourd'hui, elle ne ferait rien de tout cela, elle n'avait même pas envie de jouer. Alors elle se contenta simplement de demander ce que ce mot étrange pouvait bien vouloir dire, et puis qu'est-ce qu'ils faisaient là aussi.
"- Je ne comprends pas. Qu'est-ce qu'ils font ?" Les deux Raijin tournèrent leurs têtes vers l'origine de la petite voix fluette. Bixrow s'abaissa souplement pour être à sa petite hauteur. Avec un sourire qu'il voulait rassurant -mine de rien il la trouvait plutôt mignonne cette gamine- il tenta de lui expliquer :
"- Et bien ils... Ahem... ils louent des chambres. Tu sais ce que c'est un hôtel Ezaer ?" la petite fille secoua la tête de droite à gauche. Bon tout de suite, ça devenait plus compliqué. EverGreen intervint à son tour pour aider son pauvre camarade qui peinait à trouver ses mots.
"- C'est.. C'est comme une grande maison avec pleiiiiiin de chambres tu vois ? Tout le monde dort ici ensemble, mais pas tous dans le même lit ou la même chambre bien sûr. C'est l'affaire d'une nuit ou deux la plupart du temps. C'est comme une maison pour les voyageurs.
- Parce que vous avez pas de maisons ?
- Si ma puce. Si on en a. Seulement, elles sont loin, très loin. Alors pour dormir la nuit on est parfois obligés de dormir dans des hôtels. Tu comprends ?" la petite fille opina avec lenteur.
"- On peut y dormir que un ou deux dodos ?
- Parfois plus si on veux mais en général on y reste pas longtemps. Oui."
Les yeux d'Ezaer s'emplirent d'un air effrayé.
"- Mais alors on va faire comment Laan et moi ? On a plus de maison..."
Ever et Bixrow s'échangèrent un regard un peu paniqué, la jeune femme resserrant instinctivement le poupon endormi qu'elle tenait dans ses bras tout contre sa poitrine.
Que pouvait-on répondre à cela ? Ils ne savaient même pas ce que Luxus pensait faire des deux enfants. Peut-être les laisser à l'orphelinat de Magnolia ?
Les deux adultes l'ignoraient. Ils étaient démunis, tout simplement démunis, totalement démunis. Face à la petite fille, à ses larmes qui menaçaient dangereusement de couler un peu comme les nuages gris qui précédaient toujours les orages.
Elle était jeune, trop jeune pour comprendre pleinement le sens de la mort, de ce que tout cela voulait réellement dire. Sûrement qu'elle pensait que ses parents avaient tout simplement disparus, qu'ils reviendraient probablement un jour ou l'autre. Ou peut-être bien qu'elle pensait qu'ils les avaient abandonnés, elle et son petit frère, et ça, c'était probablement encore pire.
Dans tous ces cas-là, peut importe ce qu'elle pensait réellement à travers le flots confus des pensées, le prisme douteux des émotions et son regard innocent de jeune enfant, le résultat restait le même. Ses yeux de gamine exprimaient clairement toute sa douleur sa douleur et son mal-être, et qu'elle avaient compris que rien ne serait plus comme avant, que tout changeait autour d'elle, de manière inexorable, et qu'elle était probablement plus seule qu'elle ne le serait jamais.
Que devait-on répondre à cela ? Quels mots pour apaiser les blessures ? Quels mots pour tenter de combler l'absence d'une mère ? Et la peur de ce changement, de ce manque grandissant beaucoup trop vite ? Et pour cautériser les plaies ? Et pour tenter d'étouffer cette douleur qui naissait dans sa poitrine ?
"- T'inquiète pas Moustique. Une maison ou pas de maison, c'est pas important, ce qui est important, c'est là où tu es et avec qui. Si tu es avec les gens avec qui tu veux être, avec ceux qui t'aiment, qui te font du bien, qui te protègent, qui t'aident, qui te chérissent, qui te montrent comment avancer, qui te tiennent la main et qui pansent tes plaies, qui te font rire et sourire, et pleurer aussi parfois mais pas trop, qui te pardonnent tes erreurs et sont là à tes côtés pour se battre contre tes cauchemars... Si tu es avec ce qui te sont essentiels et bien... On s'en fiche du reste, il n'a pas d'importance. Une maison, un toit, c'est facultatif, c'est matériel, c'est remplaçable. Un foyer c'est là où sont les gens que tu aimes plus que tout. Et regarde toi, Moustique. Tu n'es pas seule, même si ta Maman n'est plus là. Tu as Laan. Tu as un frère. Et la famille c'est ce qu'il y a de plus important dans la vie. Ensemble vous arriverez à tout. Et puis... Nous aussi on est là, regarde. Moi je suis là.
- Tu es là avec Ezaer et Bébé Laan ?
- Oui Moustique.
- Tu restes avec nous hein ?
- Oui.
- Promis ?
- Promis, juré.
- Avec le petit doigt."
Tous les gens qui connaissaient Luxus, tous sans exceptions, auraient donné leur parole d'honneur que ce dernier aurait refusé de se plier à de telles sottises, de tels caprices. Il aurait grogné, juré, refusé, argumenté, il se serait énervé peut-être même.
Pourtant, le Luxus devant eux ne fit rien de tout cela. Il attrapa simplement le petit doigt de la gamine, pour sceller leur accord.
Et Fried compris enfin. -Ou crut comprendre tout du moins- Si Luxus se comportait ainsi c'est parce qu'il se voyait sans doute en elle.
C'était même sûr.
Fried avait tendance à l'oublier parce que Luxus n'en avait parlé qu'une seule et unique fois devant l'homme qui partageait sa vie mais... C'était bel et bien la même expérience qu'il avait vécu.
Le blond lui aussi avait perdu sa mère à l'âge de quatre ans. Et dans des circonstances terribles. Des circonstances qui le marqueraient à vie.
Même adulte, il gardait encore les stigmates de ce traumatisme quand bien même il se refuserait à l'avouer. Pas plus tard que la semaine dernière, il s'était réveillé en pleine nuit. Un cauchemar. Encore.
Fried avait depuis longtemps arrêter de les compter ces foutus cauchemars. Le nombre de fois où les plaintes de son amant avait percé les brumes de son sommeil à lui. Où il avait dut, un peu paniqué, se démener pour réveiller le corps qui s'agitait à côté de lui, qui gémissait, qui s'emmêlait dans les draps. Dans ces moment là il n'y avait rien à faire. Rien à faire d'autre que de le prendre dans ses bras. Attendre que l'orage passe. Et le rassurer. Lui dire que ce n'était pas grave ces moments de faiblesse, et qu'il ne fallait pas en avoir honte.
Parfois, au grand damne, de Fried, le blond arrivait à sortir de lui même de ses visions cauchemardesques et son troubler son sommeil léger. Il détestait ça parce qu'il savait qu'en général, Luxus finissait toujours par se lever, aller se coucher sur le canapé, et ressasser ses idées noires jusqu'à tomber de fatigue, après son insomnie.
Fried, le retrouvait parfois, dans le salon, endormi sur le canapé, depuis trop peu de temps. Alors il ne disait rien, ne faisait pas de bruit. Le laissait se reposer. Il ne le réveillait que lorsqu'il fallait absolument y aller -pour n'inquiéter personne à la guilde et n'attirer aucun regard indiscret sur leurs affaires personnelles-.
Un sourire, un baiser, une tasse de café. Et c'était comme si les cauchemars n'avaient jamais existé.
Autrement, ils n'en parlaient jamais. Entre eux, c'était probablement le tabou ultime, et peut-être aussi le seul.
"- Alors ? Pour les chambres ?
- Fried et moi en avons loué trois." Bixrow et EverGreen les dévisagèrent, un peu perplexe. Ils ne savaient donc plus compter, ou bien le nombre était-il incorrect ?
Le mage runique lui, attendait les explications avec autant d'impatience. Il n'avait pas compris le choix de son petit-ami, mais n'avait pas voulu faire une scène en lui demandant des explications devant l'hôtesse.
"- Euh... Il en manque pas ?
- Non. Je pense que ça sera plus simple de procéder ainsi : Tu prends une chambre et Ever une autre. Et nous on prend la dernière.
- Et vous vous entassez tout les quatre dans la dernière.
- Ouais. Mais bon, relax c'est une grande chambre.
- Elle a deux lits doubles." intervint le mage runique.
"- Ezaer et Laan en prendront un et Fried et moi prendront l'autre.
- Fried et toi allez dormir dans le même lit ?
- Bah oui. Pourquoi pas ? C'est mon ami. Je m'en fout perso." EverGreen hocha la tête, ne cherchant pas à savoir plus loin. Luxus et Fried s'auto-félicitèrent tout les deux de n'avoir jamais laissé trainer d'indices quand à leur relation.
Autrement, ils étaient cuits comme des carottes-lapin.
Luxus observa l'heure que donnait l'horloge du hall. 18H27. Merde. En tant normal, il aurait été plus que tôt pour eux, mais là, s'était différent, il y avait des enfants pour les accompagner.
"- Bon et bien, je veux pas dire, mais vu l'heure, on ferait mieux de se bouger nos fesses !
- Je suis d'accord avec Luxus.
- Super." railla-t-il comme si l'idée même qu'on puisse dire que ses mots étaient insensés lui paraissait tout simplement aberrante. Il finit par ajouter : " Bon, je sais très bien que d'habitude, je suis contre les ascenseurs et je prône les escaliers, mais là, vu le bor... le bazar qu'on se trimballe, c'est un cas de force majeur. "
Personne ne trouva rien à ajouter. Les trois garçons récupérèrent les sacs et toute la troupe se mirent en route vers " l'engin de torture ultime " comme le blond s'amusait à l'appeler à chaque fois qu'il en avait l'occasion.
En plus, il avait trois étages à monter ! Trois !
Le trajet ne dura qu'une maigre poignée de secondes, mais ce fut bien assez pour que le teint du Chasseur de Dragons vire au gris pâle. Comme à son habitude, il se débrouilla pour ne pas qu'on le remarque, il ne grogna même pas. Il poussa simplement un mince soupir une fois stabilisé sur la moquette du couloir.
Fried tourna la clef dans la serrure, et ils rentrèrent tous les six dans la plus grande des chambres. Les garçons s'empressèrent de poser tous les achats, trop heureux de se débarrasser. Ever et la petite fille quant à elle s'assirent sur l'un des lits.
"- Bon on fait quoi maintenant ?" demanda la jeune femme, voyant qu'ils restaient tous planté au milieu de la pièce comme des statuts de pierre.
Luxus prit un moment pour réfléchir, passant une main dans ses cheveux.
"- Et bien, il faut laver les gosses, et puis aller chercher à manger donc...
- Donc Bixrow et moi on va aller chercher à manger pendant que Fried et toi vous leur donnez le bain ?
- Quoi ? Non ! Ever' tu peux pas faire ça !
- Bah si pourquoi ?" interrogea-t-elle, ne comprenant pas pourquoi ses deux amis semblait soudain mal à l'aise, et pourquoi le regard de Luxus faisait de rapides aller-retours entre elle et Ezaer.
Oh si.
Elle baissa son regard vers la petite, un sourire aux lèvres.
"- Dis-moi ma puce, tu es peux te laver toute seule comme une grande fille ? Tu n'as pas besoin qu'une grande personne te savonne ?
- Non ! Ezaer elle sait faire toute seule ! Comme une grande ! Sauf pour les cheveux...
- Bon et bien voilà ! Problème résolu ! - Luxus ne fait pas cette tête, c'est une gamine, presque un bébé, pas une femme. Le principe de nudité et de pudeur ne s'applique pratiquement pas à son âge- Juste, penser à bien tenir Laan, toujours la tête hors de l'eau, autrement, il risque de se noyer. Au fait, on prend quoi à manger ?" tout le monde réfléchit sur le sujet.
"- Hey Ezaer ! Est-ce que tu as déjà goûté des pizzas ?
- "Pizza" ? Non. Qu'est ce que c'est ?
- Oh tu vas voir, tu vas adorer Moustique. C'était une bonne idée Bixrow, " ajouta-t-il à l'adresse de son ami. Il jeta un coup d'œil circulaire à tout ces camarades avant de reprendre. " Bon, vous commandez la même chose que d'habitude hein ? Et une simple jambon-fromage, ou du moins une toute basique, la plus petite possible pour Ezaer.
- Reçu chef ! C'est ma tournée ! Allez Ever' bouge, on y va ! J'ai faim moi !" Luxus éclata volontiers de rire devant la mine exaspéré de la seule présence féminine dans leur équipe. La jeune femme grimaça en lui mettant Laan dans les bras, avant de tourner les talons pour suivre le mage au casque et ses totems, tout les six aussi excités à l'idée de manger ce repas qu'il adorait.
"- Oh et les amis !" ils se retournèrent tous les deux sur le pas de la porte. " Prenez aussi des bouteilles d'eau au passage. Le vendeur m'a dit que c'est ce qu'il fallait pour faire les biberons.
- On prend lesquelles ?
-Aucune idée. Normalement y a un petit pictogramme de biberons sur les étiquettes des bonnes bouteilles, vous pas le rater à ce qu'il a dit.
- Okay, merci Fried. " voyant que plus personnes n'avaient quelque chose à dire, ils partirent définitivement, fermant la porte de la chambre au passage.
Luxus observa Fried. Fried observa Luxus. Leurs deux regards convergèrent simultanément vers la petite fille, dont les vêtements étaient en bien sale état, puis la porte de la salle de bain.
L'un et l'autre ne savaient pas comment faire, ils n'avaient jamais eu à gérer ce genre de situation auparavant.
Avec un air mal à l'aise, le blond finit par lancer :
"- Bon alors, on les lave les Crapauds ?"
