November 5th 1981
Grande salle, matin.
Andraste se servait d'un air morose son second verre de jus de citrouille en écoutant distraitement Veronica Abbott et son constant babillage. Andy n'avait jamais été particulièrement matinale, ni particulièrement aimable, et mordait dans son toast sauvagement en marmonnant un "ah oui" peu convaincant de temps en temps. Les hiboux délivraient des paquets de lettres en voletant péniblement dans l'air froid du début de novembre.
Elle jeta un œil au courrier du jour : une lettre de ses parents portant un tampon "Urgent" qui la fit soupirer - "Ils ont ENCORE payé un supplément pour me dire que l'Augurey a croassé et que je dois garder les deux yeux ouverts, non mais franchement.."- Elle leva les yeux au ciel et se saisit du Daily Prophet, qui sentait délicieusement l'encre fraîche, et de sa tasse de café. Rien de tel que de mauvaises nouvelles du monde pour commencer la journée...
Veronica continuait ses jacasseries et Andy ouvrit le journal sur la double page centrale : "Raid devant le Ministère", illustré de la photo d'une marque des ténèbres. Une manifestation contre l'inertie du gouvernement sorcier tournant en bain de sang après l'arrivée d'un groupe de mangemorts déterminés à en découdre, peu de survivants. Ce genre de fait-divers était malheureusement devenu de plus en plus commun au cours des derniers mois. "En même temps, quel genre d'abruti pourrait bien aller manifester ouvertement contre des fanatiques ?" grommela Andy.
Mais son oeil s'égara sur la page suivante.
Elle connaissait précisément trop bien ce genre d'abrutis.
-
[…]
Gareth Thwaite, 24.
Anthea Thwaite, 20.
[…]
-
Le genre avec des perles dans leurs cheveux fous, à militer pour la libération des elfes de maison.
Le genre à croire a une fatalité de bonheur, aux prophéties à deux noises. Le genre pour qui les gentils triomphent toujours à la fin.
Elle lâcha sa tasse, indifférente à la sensation de brûlure se répandant sur son corps et aux éclats de porcelaine à ses pieds, et scruta avidement la table des Poufsouffles, suffocante.
Daphné était debout, ses longs cheveux encore humides et la mâchoire serrée à en blêmir. Elle la regardait de ce même regard, celui qui dit : "Je t'en supplie, dis-moi que ce n'est pas vrai.".
Andy saisit brusquement l'enveloppe envoyée par ses parents et devant une Veronica interloquée se rua vers sa sœur pour la traîner en dehors de la salle.
Tous avaient compris. Trop d'élèves étaient sortis précipitamment le visage ravagé de larmes après le courrier du matin. La rumeur se répandaient à travers le réfectoire en un long murmure
- "C'est quoi leur nom de famille, déjà ? Mais si, elle est en Botanique avec nous... Regarde la rubrique nécrologique, là..." -
Les sœurs errèrent dans les couloirs la main dans la main oubliant pour une fois leurs différents, leurs phalanges crispées, comme si l'autre menaçait de disparaître au moindre relâchement. Elles finirent par trouver la force de se rendre au terrain de Quidditch où Niall s'entraînait, comme toujours avant sa première heure de cours. Il descendit vite de son balai, peu habitué à la présence sur le gazon détrempé de ses "deux grasses", comme il les appelait. Ils ouvrirent ensemble la lettre de leurs parents, fixant les funérailles à la semaine suivante.
Andy raccompagna son frère et sa soeur chancelante à leur salle commune et se dirigea vers la salle de Métamorphose, déterminée à assister aux cours.
Toute la journée, elle écouta le ruban lancinant des condoléances plus ou moins sincères se dérouler, répondant vaguement, essayant de ne pas laisser paraître son état de choc et de cacher le tremblement de ses mains. Elle ne pouvait pas, ne voulait pas y croire. Elle repassait en boucle dans sa tête les derniers moments qu'elle avait passé avec Anthea, où elle avait quitté le salon en claquant la porte après une longue dispute sur la façon dont sa soeur ne mettait pas sa vie à profit. Elle cherchait à se souvenir précisément de la façon dont le sourire de Gareth remontait en oblique aux commissures de ses lèvres quand il chiquait du tabac, mais elle n'y arrivait pas.
Le bruit ambiant se muait en une menace assourdie par le vide sonore qui rongeait sa poitrine, grouillant comme une gangrène. Elle plaquait sur son visage ce sourire désincarné qu'elle avait, au fil des années, consolidé comme son dernier rempart contre l'altérité.
Andy avait toujours cru que la peine était une douleur brillante, aigüe, écumant en flots de larmes et roulant en sanglots sonores. Mais c'était juste un grand néant qui avalait tout, un trou noir béant qui déposait un voile sur son monde comme la neige qui recouvre tout au matin, conquérant imperceptiblement le parc du château flocon par flocon. Elle se dit que le baiser d'un détraqueur devait laisser exactement cette sensation : pas de désespoir brûlant, juste ce grand rien tiède, amer et visqueux.
Andy trainait des pieds dans le couloir ouvert sur la cour allant à la bibliothèque, répugnant à remonter avant le dîner à sa salle commune trop pleine de visages faux et de figures hostiles à affronter.
Au détour d'un couloir, des voix ricanantes et enjouées la sortirent de sa torpeur, des voix de hyènes en vert et argent avides de nouvelles charognes.
- " Ha Mulcib', c'était quand même bien joué ce coup là ! Quatre-vingt-trois traîtres à leur sang !
- Ouais, pas mal, hein ? Mon père m'a dit qu'ils ont même pas eu le temps de mouiller leurs robes les sang-de-bourbes, ils les ont juste dézingués à l'Avada Kedavra direct, y'en avait même qui avaient pas leur baguette."
Le premier garçon éclate de rire.
"- Genre "Viens, mon frère, ne laisse pas la haine t'envahir man, Aaaaaah!", mima-t-il d'une voix haut perchée finissant en un cri ridicule accompagné de roulements d'yeux morbides.
- Trop bête qu'on soit coincés dans ce trou à rats avec la vermine quand on pourrait se payer une pareille tranche de rigolade !", acheva un troisième d'un ton faussement boudeur.
Elle se tenait maintenant face aux trois garçons hilares et à quelques pas d'eux, les bras ballants.
Leurs visages déformés se tordaient dans un rire menaçant et pathétique. Andraste ne respirait plus.
Elle sentait en elle la marée glaciale de la haine remplir le néant.
La fièvre bouillante dans son sang qui transformait l'amertume en rage, asséchant toutes les larmes à venir.
Les lames tranchantes en son sein qui déchiraient les restes de sa raison et laissèrent sur sa bouche un sourire malveillant.
Ce que son frère et sa soeur n'avaient pas compris, c'est que les gentils ne gagnent jamais à la fin. Il faut se battre à armes égales et avoir une longueur d'avance, ne pas faire de prisonniers, lancer le sort en duel avant d'avoir fait les trois pas réglementaires. Les gentils ne gagnent jamais, car ils respectent les règles du jeu. Les gentils meurent, car les gentils ne tuent pas. Elle inspira profondément.
"Oppugno ! " cria-t-elle.
La colonne soutenant la fenêtre explosa, s'effritant en gros gravats projetés à la ronde, assommant un des trois serpentards, Avery. Sa tête cogna les dalles du sol dans un bruit mou et rouge.
Les deux autres sautèrent à temps pour éviter la déflagration et cherchaient leurs baguettes dans leurs poches respectives.
Mulciber, le plus rapide, s'avança en visant Andy avec le sourire de celui qui attendait que les problèmes le trouvent.
"Flipendo !" Le sourire se transforma en râle quand son corps repoussé par le sort heurta violemment le mur de pierre.
"Deprimo!" La cage thoracique de Mulciber se comprima visiblement avant qu'il puisse lever à nouveau sa baguette. Ses joues tournèrent au bleu, et en se brisant une à une, ses côtes firent le même bruit que le petit bois qu'on craque avant de le jeter au feu.
Carrow, le dernier debout, avait un air de rongeur terrorisé, ne comprenant visiblement pas ce qui se passait. Il lança quelques sorts, contrés sans efforts par les années de pratique acharnée d'Andy.
"Diffindo ! Diffindo ! Diffindo !" De longs éclairs pourpres lacérèrent le torse d'Amycus Carrow, faisant perler le sang sur le blanc de son uniforme. Andy ne s'arrêtait pas, et les coupures se multipliaient.
"Expelliarmus !" cria une voix grave dans son dos qui fit voler sa baguette à l'autre bout du couloir.
Furieuse, elle se retourna et vit s'avancer à grands pas, nonchalants malgré la situation, la silhouette exécrée de Sirius Black, qui devait toujours s'occuper de ce qui ne le regardait pas comme si le château était son domaine princier. Il s'arrêta à quelques pas d'elle et la toisa d'un regard réprobateur.
Il connaissait peu Miss Perfect Prefect autrement que comme son antagoniste vouant aux règles de Poudlard un culte qui avait fait perdre beaucoup de points à Gryffondor. Mais en la regardant dans les yeux, il y vit cette lueur glauque et folle qui le fit frissonner et se rappeler sa cousine Bellatrix.
Quelque chose s'était brisé en elle et avait fait voler en éclats son humanité. Mal à l'aise, il cessa le premier leur duel de regards et fanfaronna :
"Alors, Thwaite, on s'est levée du pied gauche ce matin ?
- Pourrais-tu ne pas interférer dans mes affaires personnelles, Black ? aboya-t-elle
- Bon, je promets solennellement de ne pas interférer quand tu seras emmenée à Azkaban, alors." Excédée et à court d'arguments, Andy se rua sur lui, le martela de coups de poings au ventre et de pieds dans les tibias.
"C'est une vraie malédiction, quoique je fasse les filles se jettent toujours à mon cou." soupira-t-il en faisant des yeux de biche et redoubler la rage de son adversaire.
Rémus Lupin, qui avait du quitter la bibliothèque juste après son ami, se précipita vers eux l'air affolé, jeta son tas de livres par terre et invoqua des brancards sur lesquels il entreprit de léviter les corps inertes sans trop les remuer.
Finalement exaspéré, Black attrapa les poignets de la furie.
" Je pense que tu as fais assez de dégâts pour aujourd´hui, non ? lança-t-il
- Je ne fais que donner une punition méritée et c'est pas tes affaires. Oeil pour oeil, siffla Andraste.
- Oh, mes excuses, grand justicier de la tour Serdaigle. Je vais donc vous laisser reprendre où vous en étiez dans le meurtre de nos trois camarades.
- Comme si j'étais la meurtrière dans l'histoire, murmura-t-elle gigotant pour se libérer de l'emprise de Black.
- Tu ne peux pas les juger coupables parce qu'ils ont une grande gueule et une sale gueule Thwaite."
Elle le fixa avec un regard noir avant de susurrer : "Evidemment, tu prends leur défense... Après tout bien que tu essaies de le faire oublier, tu es l'un d'entre eux... Black." Elle insista sur son nom de famille, ce nom sombre et ancestral, ce nom teinté de sang bleu coagulé depuis des siècles, de magie noire vénérable et poussiéreuse.
Sirius Black était connu et admiré pour deux choses selon lui-même : sa longue chevelure soyeuse et son imperturbable sang froid. Ce dernier ne fit cependant qu'un tour avant que Sirius ne donne à Andy une gifle si monumentale qu'elle tomba à la renverse. Personne, et surtout pas une pareille hystérique, n'avait le droit de le comparer à sa famille.
Andraste se releva et dans un cri de rage couru tête la première sur son opposant, le taclant au sol malgré sa taille imposante. Les deux commencèrent à lutter, se tirant les cheveux et criant des insanités. Autant pour le sang froid régal et légendaire.
Lupin soupira, et d'un air doux et douloureux prononça un Petrificus Totallus.
"Vous deux allez arrêter de vous battre comme des gamins tout de suite. Andraste, ils n'en valaient pas la peine. Vas dans le bureau de Dumbledore et attends-le là, Le mot de passe est Barbapapa, mais tu le connais déjà. Sirius. Tu vas m'aider à léviter les brancards chez Pomfrey avant qu'ils ne se vident complètement de leur sang. C'est compris ?"
Il leva le sort, et les deux combattants se séparèrent d'un air un peu honteux.
Andy tenta de remettre un peu d'ordre dans son uniforme et ses cheveux. Elle utilisa un reparo et un detergo pour arranger la scène avant que d'autres élèves n'arrivent, pendant que les garçons s'éloignaient en direction de l'infirmerie.
Suivant les conseils de Rémus, elle marcha, endolorie, jusqu'au bureau du principal, qui l'attendait déjà avec une tasse de thé fumante et l'air de celui à qui rien, absolument rien n'échappe jamais.
"-Asseyez-vous, miss Thwaite, je vous attendais, dit-il en lui tendant sa tasse et un bocal de bonbons douteux.
- Merci, professeur. Dois-je vous expliquer la situation en plus amples détails ?
- Je ne crois pas que cela sera nécessaire" répondit-il. Il marqua une pause et bu une gorgée de thé, Le phénix émit un petit roucoulement triste depuis son perchoir.
"- Qu'allons-nous faire de vous ? soupira-t-il
- J'espère ne pas être renvoyée, professeur. Après tout, Mulciber a pu rester au château après avoir tenté un impero sur Mary Mcdonald...
- Le professeur Slughorn avait témoigné en sa faveur...
- Je démissionne de mon poste de préfet. J'ai conscience que je ne peux plus être un modèle pour mes camarades et que je ne peux pas forcer les élèves à appliquer des règles que je ne respecte pas, marchanda-t-elle.
- Je vous renvoie chez vous une semaine. A votre retour, vous devrez vous présenter pour trois semaines de détention tous les soirs, samedis et dimanches inclus. Je compte sur vous pour désamorcer pacifiquement et légalement toutes représailles possibles de la part de vos victimes."
Elle lui fit un petit sourire et ajouta "Je vais faire mes malles de ce pas", se leva, dégrafa son insigne de préfet, le déposa délicatement sur le bureau du principal et tourna les talons sous les yeux intrigués des centaines de portraits espionnant dans le bureau.
Sa soeur l'attendait juste devant la porte en larmes et Andraste reçu sa deuxième gifle de la journée.
" Par Merlin, Andy ! Pourquoi il faut toujours, toujours que tu en fasses trop ? Même dans la souffrance, il faut que tu souffres plus que les autres, montres plus que les autres, que tu sois la meilleure. Tu veux quoi, une médaille ? Tu ne pourrais pas faire preuve de décence pour une fois ? Tu n'as pas le monopole de la tristesse, tu sais ! J'en ai marre de toi et de ton égoïsme, moi aussi j'ai perdu Anthea et Gareth et j'aimerais bien que pour une fois dans ta vie tu respectes cette famille et que tu fermes ta gueule !"
Andy regarda sa soeur un long moment, interloquée, puis la prit dans ses bras : "Désolée... Ils me manquent... Je rentre à la maison."
Ms. Camille : Nous voilà donc précipités bien plus loin dans l'année et loin de la comédie pur-jus, bouh ! Du sang, des boyaux, de la rate et du cerveau !
Comme vous pouvez le constater, le style narratif changera souvent entre 3ème personne vaguement omnisciente et 1ère personne.
Et nos personnages têtes-de-noeuds à tendance caricaturale vont possiblement évoluer pour devenir des êtres humains aux nombreuses facettes. Enfin, quand on a pas trop envie de se foutre de leur gueule pour jouer dans le comique de bas étage, quoi.
Toutes reviews sont bienvenues ! C'est notre première fic publiée, alors on ne connait pas beaucoup des ficelles du métier !
