November 15th


(Andy's POV)

C'est samedi matin, et je me suis encore levée trop tôt.
Je suis rentrée il y a quelques jours déjà de ma semaine d'expulsion.
Gareth et Anthea ont été enterrés sous le grand saule pleureur près du vieux moulin en ruines dans lequel on a tant joué étant enfants. Il pleuvait beaucoup et tout semblait être eau, larmes et boue.
Moi, j'aurais mieux aimé qu'il neige. La neige a cette capacité de donner à tout un air plus pur et solennel, plus mémorable en un sens.
Je n'arrive toujours pas à pleurer.

Daddy est tellement léthargique qu'il ne sait plus rien faire d'autre que s'asseoir dans la véranda et regarder la pluie tomber à grosses gouttes. Il ressemble à un gros héliotrope malheureux qui se fane au milieu de l'armoise et des mandragores.
Maman n'a pris qu'un jour de repos et travaille beaucoup trop, elle n'est plus qu'un flash de poudre de cheminette. Heureusement que Cybèle et Evander sont rentrés pour quelques temps, autrement personne ne mangerait jamais dans cette maison, humains, chèvres ou poules. Moi, je n'ai pas le droit de faire la cuisine, comme il parait que tout ce qui sort de mes chaudrons a un goût de potion pimentine.

Je me suis encore levée trop tôt, réveillée en sueur à l'aube dans un éclair vert. En plus c'est samedi, et il n'y a pas de visite de Pré-au-Lard aujourd'hui. Je m'habille en vitesse, passe dix minutes à chercher mon insigne de préfet avant de réaliser qu'il n'est plus en ma possession, renonce à me peigner, fourre quelques bouquins à rendre à la bibliothèque dans ma besace et descend mollement vers la Salle Commune. Je suppose que je vais juste tuer la journée avant de rempiler en retenue à seize heures.

J'entends la voix chantante de Xeno me héler depuis les profondeurs du divan dans lequel il est avachi, avec sur les bras un livre dans une langue exotique qu'il ne comprend sûrement qu'à moitié. Il est difficile de ne pas remarquer qu'il porte sa robe de soie en dégradé de bleu pâle et de vieux rose, surbrodée de fils et de perles irisés, plus connue sous le nom de, je cite, "robe rosée du matin". Xenophilius est certainement l'esprit le plus brillant et le plus dérangé que je connaisse, ce qui s'exprime notamment dans ses goûts vestimentaires relativement excentriques, son amour pour la théorie du complot et sa fascination pour un certains nombres de créatures mythiques.
Il pourrait aussi vous prouver avec documents à l'appui qu'il est le descendant direct du roi de l'Atlantide. Ceci dit, étincelant comme il l'est dans la lumière du petit matin et tout auréolé de sa longue chevelure blanche, je veux bien croire qu'il soit le prince d'un royaume oublié : Il en a la beauté et la superbe décadence.
Mais il est surtout une des seules personnes dans ce château avec lesquelles je peux m'exprimer librement, comme les conventions sociales sont pour lui bien moins réelles et importantes que, par exemple, les Nargols. Il pousse une assiette sous mon nez.

" Biscuit? demande-t-il.
-... Xeno, est-ce que tu me proposes vraiment, à moi, des cookies au sisymbre à six heures du matin ?
- Oh, pardon. Je pensais qu'il était encore la veille. Ca change tout. Mais il y a aussi du gingembre dedans, tu devrais goûter, ils sont très bon. Ma tante me les a envoyés.
- Mouais. Je pense que je vais plutôt passer en vitesse aux cuisines.
-Titiller la poire - du porridge elfique - Satiété." déclame-t-il lentement avant de marquer une courte pause. " C'est un haïku ", ajoute-t-il d'un air contemplatif.
" Ca te dit de potasser à la bibliothèque cet après-midi ?
- Oui, je suppose.
- Bon, je passe te chercher après déjeuner, alors. Vers treize heures ?
- Andraste, la division du temps en heures égales est un postulat bourgeois, voyons."
Notez que Xeno a le droit de m'appeler Andraste. D'autres pourraient être maudits sur cinq générations pour une telle hardiesse. Il sourit avant de se replonger dans son livre en marmonnant d'un air concentré, et je pars en haussant les épaules.

Je me dis en descendant les escaliers, avec moi aussi un sourire aux lèvres, qu'un jour peut-être je devrais donner du crédit à ces rumeurs nous disant en couple. Mais je deviendrais folle à passer encore plus de mon temps avec quelqu'un qui me bat toujours aux échecs.
J'arrive devant l'immonde nature-morte qui cache l'entrée des cuisines et chatouille monotonement la poire avant d'entrer dans la vapeur parfumée d'une odeur de cannelle. (Je précise que j'ai appris l'existence de ce passage d'une façon on-ne-peut-plus officielle.) Un petit elfe guilleret me saute presque à la figure.

"Que peut faire Hooky pour vous ? Crêpes, gruau, oeufs brouillés au bacon, chocolat chaud avec ou sans marshmallows? chantonna-t-il comme une rengaine.
- Merci Hooky, ca sera une tasse de thé et des toasts, réponds-je un peu mal à l'aise devant tellement d'entrain matinal. Je m'avance vers le recoin où se trouve la table et les bancs usés sur lesquels des générations de sorciers se sont fait éclater la panse.
Et nom d'un hippogriffe unijambiste !
Voilà qui est bien ma veine. Devinez donc : qui est déjà affalé à engouffrer des monticules de nourriture tel un animal errant ? Parfaitement, les cinq sombres lettres de l'abomination sur pattes : Black.

"Méchwkelblefuchplise, Chwètlch !" mésarticule la créature infernale. Devant mon air relativement circonspect, il mâchonne et répète "Mais quelle bonne surprise, Thwaite !", avant d'engouffrer une gaufre à la chantilly.
" Mais quelle bonne surprise, Black ! Répète-je dans un sourire sirupeux que même le pire des trolls aurait su ironique.
- Je n'aurais osé rêver d'une si charmante compagnie de si bon matin." ajoute-t-il sur le même ton charmant en enfournant dans sa gueule quelque chose qui ressemble fort à du hachis.
Je soupire et m'assois le plus loin possible de lui en repoussant les monceaux d'assiettes vides jonchant la table. Je renifle, indisposée par une odeur nauséabonde vite identifiée.
Merlin, ce garçon remugle le Whiskey de Feu et le chien mouillé. Je ne comprends vraiment pas pourquoi la moitié de mon dortoir rêve d'être coincée avec lui dans un espace exigu de type placard-à-balais. Beurk.

Hooky arrive vite avec mon Earl Grey et des toasts beurrés à la confiture d'églantine, et je le remercie avec diligence.
" Alors, on reprend des forces avant d'aller attaquer des méchants, hm ? demande-t-il la bouche encore pleine.
- Alors, on cache son alcoolisme sous une couche de sarcasme déplacé, hm ? rétorque-je.
- Alors, on est frustrée de ne plus pouvoir enlever des points à Gryffondor à cause du pauvre, pauvre petit Sirius, hm ?
- Alors, on soigne son égocentrisme galopant, hm ?
- Alors, on... Ah et puis merde. T'as pas une potion contre la gueule de bois, par hasard ? Non. J'me disais bien." finit-il en avalant une gorgée de café. Je soupire et secoue la tête. Qu'il doit être reposant d'être l'un des deux neurones de Sirius Black.

N'ayant pas particulièrement envie de m'éterniser sous des auspices si malodorantes, je mange mes tartines en vitesse et bois mon thé brûlant d'un trait. La grimace qui s'en suit semble beaucoup amuser l'autre sombre crétin, mais je me lève dignement et tourne les talons.
" Adieu ! Ne brise pas trop de cœurs aujourd'hui, mon petit ! Reviens-nous vite !" lance-t-il depuis la table, dès que je suis hors de sa vue.
Je serre le poing sur ma baguette en ruminant. Cette créature puante de type veste en cuir ne mérite pas la moindre réaction. Ceci dit mon palais est complètement brûlé, et je dois remonter au septième étage pour m'entraîner. Chienne de vie.

C'est le bon côté du manque de sommeil, d'ailleurs. : beaucoup de temps pour l'entraînement. J'arrive enfin dans la salle de cours poussiéreuse et inusitée après un petit Alohomora des familles. Cela fait quelques jours que je perfectionne mon sortilège de Désillusion : Il ne me rend pas encore complètement invisible, mais bientôt je pourrais accéder sans problèmes aux réserves de la bibliothèque à condition d'être discrète.