December 4th


Anoki avait un secret. Bon, réellement, elle en avait plusieurs. Mais un en particulier était inavouable.

Elle aimait coudre. Et tricoter. Et -comble du comble – faisait du crochet.

Bien sûr, en Inde, c'était monnaie courante. Les sortilèges domestiques étaient même au programme à Mumbai Jaadu Toone, du moins, pour les filles. Ici, en Angleterre, qui affichait ouvertement un féminisme échevelé, c'était le comble du ringard et du dégradant.

Sa mère l'avait toujours poussée dans cette direction, s'assurant ainsi que sa fille remplirait à la perfection un des nombreux critères faisant d'elle une "bonne fille à marier". Leur caste était également connue pour pratiquer de manière imperfectible les travaux de couture.
Sa mère n'avait qu'un rêve pour elle : la marier à un vieux barbon qui feindrait l'extase devant de jolis napperons de dentelle. La jeune indienne avait dû recourir à des trésors de persuasion pour pousser sa famille en direction de l'Europe, et retarder ainsi l'inévitable.
Mais bientôt, elle aurait 17 ans... Autant ne pas trop y penser.

Ainsi, Anoki confectionnait elle des robes de soie, de tulle et de velours dans l'intimité de son baldaquin rouge. Elle les envoyait par hiboux à divers œuvres de charités et théâtres magiques car leur accumulation dans son petit placard de Poudlard aurait pu amener des questions malvenues.

Le second secret d'Anoki était que de toute sa vie, elle n'avait jamais bu une goutte d'alcool. Ce qui en soi, en Angleterre était peut être encore plus scandaleux que sa passion pour les chiffons.
Elle voyait donc arriver avec une appréhension croissante le bal de Noël des Potter, car les quatre maraudeurs avaient une réputation de soiffards émérites, largement illustrée par les effluves qu'ils rependaient dans la salle commune la plupart des samedis matin.

Que se passerait il à sa 2nde coupe de champagne ? Le spectre d'une humiliation potentielle la suivait partout.
Elle sentit son ventre se serrer alors qu'elle mettait la touche finale à un fin col de dentelle. Inexorablement, comme à chaque fois qu'elle était stressée, l'imminence d'un mariage arrangé la frappait en plein cœur.

Elle aimait l'Inde. Elle aimait ses parents. Certaines traditions, avec du recul, avait un sens.
Mais elle avait changé. Pour la première fois, elle évoluait dans un milieu où on lui laissait la place pour être elle-même.
Elle ne serait jamais la docile jeune femme qu'on la conditionnait à devenir depuis sa naissance. Elle ressentait une grande culpabilité à ce sujet.
Au fond, si Anoki se montrait tout à fait honnête, elle n'avait jamais été ce qu'on attendait d'elle. A un certain moment, elle s'y était simplement soumise.
Songeusement, elle rangea d'un distrait coup de baguette son matériel et s'allongea en écoutant les ronflements de Lily Evans (une horreur...).

A 4h du matin, les yeux grands ouverts et après d'interminables délibérations intérieures, elle se décida.

1- Elle allait s'entraîner à boire jusqu'à rouler par terre.

2- Elle ne se marierait pas. Elle serait bientôt majeure, et rien ni personne ne pourrait alors l'y contraindre, dusse-t-elle faire intervenir le Ministère anglais de la magie .

Elle serait reniée. Il lui faudrait trouver des fonds pour financer ses études à Poudlard et un logement pour les vacances scolaires...


December 5th


Les jeux sont faits, rien ne va plus !
Andraste gribouilla ces mots sur son parchemin, nerveusement.

Il lui semblait qu'ils décrivaient parfaitement la sensation étrange qui emplissait tout son être. Tout était devenu si imprévisible et trop différent autour d'elle. Elle-même - même elle - devenait une personne hors de son propre contrôle et cela l'effrayait. Elle voyait, à chaque fois qu'elle ouvrait les yeux un peu plus, que rien n'était comme elle l'avait imaginé. Chaque repère qu'elle avait suivit comme un phare dans la brume depuis des années s'était écroulé, et elle ne pouvait pas naviguer à vue dans le brouillard épais et l'inconnu qui s'étalait devant elle.
Andraste avait toujours cru que les choses devaient venir dans un certain ordre, que l'effort est récompensé par la réussite. La raison et la bienséance étaient des principes millénaires et nécessaires.
Mais voilà, rien n'allait plus : elle multipliait les heures de retenue, la cravate de son uniforme était toujours de travers, elle ne serait jamais préfet en chef, les élèves qui la considéraient autrefois comme un modèle de courtoisie la fuyait désormais, l'oeil apeuré.

Et elle gribouillait durant les heures de cours au lieu de prendre des notes respectant le code couleur qu'elle avait développé avec ferveur durant la moitié de sa vie.

Durant toute sa vie, en vérité. Il fallait une couleur pour les définitions, une autre pour les intertitres, une pour les citations... Mais jamais trop chamarrées ou ostentatoires, non. Des couleurs sobres, neutres et respectables, des couleurs avec la raie sur le côté, le soulier bien ciré et un sourire aimable. Un monde codifié où rien ne doit dépasser, un univers où tout est prévisible et méticuleux.
Mais la feuille était devenue trop petite, rien ne rentrait plus dans sa vision de l'existence et elle n'arrivait pas à en créer une nouvelle.
Les autres n'étaient pas ce qu'elle avait imaginé, son propre masque avait volé en éclats et elle ne pouvait pas revenir en arrière.
Andraste était perdue, en somme, sans autre but que la vengeance. Elle avait toujours fait exactement ce qu'il fallait, mais les règles du jeu avaient changé. Elle avait découvert le goût ferrugineux de la colère et essayait tant bien que mal de s'accrocher à ses dernières certitudes.

Mais cela ne fonctionnait pas vraiment, non.
Elle ne pouvait plus maintenir à flots ce navire qui prenait l'eau de toutes parts.
Les femmes et les enfants d'abord.
Sa plume grattait la peau et l'encre fusait, formant des petits soleils et des galaxies nébuleuses.
Mais qu'y avait-il à sauver, encore ? Elle-même ? Elle avait plus ou moins abandonné toute idée de salut : elle voulait trop, trop tout de suite, elle voulait faire sa propre justice et monter les marches quatre par quatre. Quitte à tomber de haut, autant tomber plus vite et apprécier la chute. Et peut-être même qu'elle ne s'écraserait pas. Peut-être qu'au beau milieu du vide, elle découvrirait qu'elle avait des ailes qui pouvaient battre tout aussi fort que son coeur. Peut-être que ce serait exaltant, et peut-être même qu'elle ne serait pas seule.

Son esprit s'arrêta sur l'image d'Anoki, son sourire trop franc et sa veste couverte de poils de singe. Sur cette façon pudique qu'elle avait de ne jamais parler avec noirceur de l'abandon et de la mort auxquels elle faisait face à l'heure du départ irréversible et permanent de sa famille.
Et son esprit divagua sur le portrait livide de Sirius Black, recevant, stoïque, le sortilège Doloris de la main de son père.
Certaines personnes cachaient leurs plaies sous des couches épaisses de maquillage, mais elles suppuraient et ne pouvaient que s'infecter de plus. Anoki, Black, et elle-même, ils étaient tous en train de nourrir leur propre gangrène : elle les mènerait à la tombe prématurément ou les laisserait salement amputés.
Mais il est des blessures qui prennent du temps à guérir, et Andraste ne connaissait pas de sortilège ou de potion pour celles-là. Andraste n'avait, pour la première fois de sa vie, pas les bonnes réponses.
Peut-être de tendre la main ?
Elle jeta un regard sur Sirius qui mâchonnait une plume en sucre d'un air morne au fond de la classe. Il lui sourit de cette façon qui faisait tomber les première années à la renverse, et elle lui rendit une tentative de sourire avant de se retourner.
Peut-être qu'elle devrait laisser une chance à ces Maraudeurs. Peut-être même qu'elle serait agréablement surprise de découvrir qu'ils étaient en vérité de jeunes hommes très civilisés sous leurs dehors facétieux et vaguement malodorants. Peut-être que Sirius avait un esprit aiguisé malgré sa dyslexie rampante de sang pur, que Peter n'avait pas vraiment développé un moyen de se rendre sans être vu dans le vestiaires des filles comme le disait la légende, et peut-être que James pouvait se concentrer plus de quinze secondes sur un sujet autre que Lily Evans ou le Quidditch. Peut-être que...
Quelque chose heurta sa nuque violemment et rebondit contre son sac, au sol.

Elle ramassa la petite boule de papier et la défroissa sur son pupitre.

Alors Andychouchou, on succombe ENFIN à mes charmes virils ? Patmol
Merci bien, à cause de ta faiblesse je viens de perdre un gallion. Cornedrue
Ah ces femelles, pas une pour rattraper l'autre ! Queudver
Sauf Lily. SAUF LILY. Cornedrue
Veuillez arrêter toute correspondance pendant les heures de cours et les paris stupides, merci. Lunard

Ou peut-être qu'il n'y avait pas de peut-être qui vaillent, et qu'Andraste avait juste signé son arrêt de mort en acceptant de mettre les pieds au bal des Potter.

"Sodding nitwits" marmonna Andy en enfonçant sa plume dans le parchemin avec un peu trop de conviction.


December 5th


L'horloge de la salle commune sonna deux heures, comme les dernières braises finissaient de rougir dans l'âtre de la cheminée.

Sirius Black était allongé sur le canapé de velours élimé et n'arrivait pas à trouver le sommeil. Sa main gauche jouait avec un petit miroir de poche au rythme de ses pensées.
Comment aurait-il pu dormir ? Il avait vu les marques apparaître, une par une, sur les avant-bras de tous les adolescents de son âge. Il avait entendu les murmures d'antichambre fiers et terrifiés à la fois qui parlaient de l'initiation, de sa seigneurie. Il en savait trop sans vraiment savoir, et l'incertitude était la pire part de cette fatalité.

La pendule le bercait d'un tic-tac sonore dans la nuit, lui rappelant que l'échéance se rapprochait.

La pureté, quel combat risible. De quel giron consanguin avait-il était expulsé, tel le ver d'un fruit pourri ? Il ne pouvait imaginer Mère mettre au monde quelque créature qui ne serait plus qu'os, haine et poussière. Il ne pouvait imaginer ses parents être capables d'assez d'enthousiasme pour concevoir un enfant.
Sirius frissonna. Il imaginait l'encre noire, si noire, entrer dans ses veines et la grimace satisfaite de Walburga Black.

Il aurait voulu lui arracher son sourire mesquin et aristocratique, il aurait voulu défier son père et tous ces crétins à noms d'étoiles qui composaient sa famille et leur cracher au visage.
Il ne voulait pas rentrer pour Noël. Poudlard était le seul endroit où il avait jamais été heureux, et il ne voulait pas revoir le 12, square Grimmaurd et sa paraphernalia morbide.

Sirius attrapa son Walkman dans son sac de cours, et appuya sur le bouton de lecture. La cassette s'enclencha, et entonna Crass dans ses oreilles :

They can stand on their corner
With their violence and their hate
Stand there and fester
Till they've left it too late
To realise it's themselves that they've put there on the spot
Cos they've wasted the one and only life that they've got !

Sa mixtape enchaîna sur Fight Back de Discharge. La guitare distordue et les hurlements le calmaient, paradoxalement. Le Walkman était l'invention la plus merveilleuse faite depuis le balai volant. Les moldus étaient certainement des êtres brillants pour être capables d'inventer la cassette audio, et Tobby Johnson, qui lui avait procuré cette merveille et les mixtapes de son grand frère, devait être béni sur sept générations.

Sirius était fatigué, il aurait aimé pouvoir dormir. Il était si fatigué de traîner son corps trop grand pour lui dans les couloirs de Poudlard et de prétendre avoir le moindre intérêt pour ses semblables, pour ses filles qui avaient toutes la même manière de se tortiller en lui demandant un rendez-vous. C'était la plupart du temps agréable, soit, que son nom soit un murmure sur toutes les lèvres, d´être le tristement célèbre S.O.B. qui faisait pleurer les éconduites, d'avoir une prétendue aura de nonchalence et de confiance en soi et une réputation quasi-légendaire de bourreau des coeurs (légende qu'il alimentait lui-même à l'occasion).
Mais pas ces derniers temps. Il aurait aimé que le monde le laisse tranquille, et que James arrête d'essayer de les encanailler avec des greluches qui allaient sûrement tout gâcher.
S'amuser d'une personne ou échanger quelques réparties de loin était une chose, les laisser entrer dans le cercles des Maraudeurs en était une autre complètement. Ils n'avaient besoin de personne d'autre que d'eux quatre, comme des mousquetaires spécialisés dans la facétie.

Il était fatigué de devoir écouter la litanie sans fin de ces cours censés lui faire ingurgiter des choses dont il n'avait absolument pas besoin. La guerre était en ébullition hors des murs épais du château : à quoi bon rempoter des mandragores ? À quoi bon se battre contre des pixies ?

C'étaient contre les siens qu'il fallait se battre. Contre ceux avec qui il avait partagé d'interminables repas dominicaux. Il aurait préféré rester à Poudlard pour toujours à chahuter avec James, se faufiler dans des passages secrets pleins de toiles d'araignées et boire trop de biéraubeurres. Il ne voulait pas être un héros, mais les choses semblaient prendre un tour qui ne lui laissait pas vraiment d'alternative. Et demain il faudrait sourire, comme si de rien n'était.

Son poing se ferma sur le miroir-à-double-sens si fort qu'il sortit de son cerclage d'étain et se brisa en longs éclats sombres. Il contempla le sang qui coulait de sa main sur le parquet, contempla ses longs doigts fins couvert de ce sang rouge, si rouge, si pur - Toujours pur - qui ressemblait au sang de n'importe quel cochon éviscéré sur l'étal du boucher de Pré-au-Lard. Comme Sirius aurait aimé pouvoir écraser de la sorte ses pensées maladives, ses peurs, toute cette noirceur qui grouillait en lui comme la vermine sur le dos des chiens errants.
Oui, un chien, il préférerait être un chien, un gros bâtard noir et galleux aboyant gaiement dans les impasses londoniennes.
Il se roula en boule sur le canapé, le poil hérissé et ensanglanté.
Tout semblait plus simple, à présent.
They can stand there and fester.


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