December 21th
"... Mais pourquoi il saigne toujours autant ... " murmura dans un souffle Anoki, d'une pâleur effrayante.
Sirius était étendu sur l'un des petits lits en fer de l'infirmerie, toujours inconscient et recouvert de plaies et de contusions. L'essence de dictame fumait sur sa peau et brillait en petites étincelles d'un vert glauque dans le rayon de lumière matinale qui se frayait un chemin à tâtons par la fenêtre.
" Je ne sais pas ce qui il est encore allé ennuyé celui-là, mais il y est pas allé de main morte... Je vais devoir essayer autre chose. " soupira Mme Pomfresh en s'emparant d'une bouteille de potion Wiggenweld sur l'étagère.
Rémus se reposait sur un autre lit, caché par un paravent blanc, et les autres avaient déjà traité et pansé leurs blessures plus bénignes.
"Qu'est-ce que vous avez encore fait, les enfants ? Répondez-moi tout de suite avant que j'appelle Minerva ! " interrogea la matrone d'un ton autoritaire.
Grace à l'empressement qu'elle avait montré jusqu'ici à cacher l'état de Lupin et à améliorer celui de Black, ils n'avaient pas encore eu à trouver une explication plausible au résultat catastrophique de la nuit, "Nous sommes des animagi non-enregistrés en recherche de near-death experience " ou "Nous nous baladons de nuit dans la Forêt Interdite car nous sommes des sottes inconscientes" ne leur semblant pas être des propositions envisageables.
Andraste ouvrit des yeux grands comme des soucoupes et lâcha un " Tranchesac Ongubulaire ! " d'une voix étrangement aigüe et étranglée dans le calme ambiant et sous l'œil interrogateur de ses codétenus.
" On voulait voir s'il y avait bien des tranchesacs ongubulaires à l'orée de la forêt."
Pomfresh la regardait d'un air qui l'invitait à développer, et Andy avala sa salive avant de poursuivre à toute vitesse :
"Non mais, parce que les tranchesacs on ne peut les voir qu'à l'aube d'après mon ami Xenophilius et on voulait préparer un exposé en Soin aux créatures magiques mais au fait les tranchesacs nous ont attaqués et surtout Sirius parce qu'il a un shampooing à l'alchémille, et tout le monde sait que les tranchesacs détestent ca, l'alchémille."
L'infirmière soupira en se demandant quels hallucinogènes ces adolescents avaient encore dégotés, Andy soupira en se demandant pourquoi elle savait que les cheveux de Sirius sentaient l'alchémille, et James soupira en se demandant comment il était humainement possible d'inventer une histoire aussi improbable et de mentir aussi mal.
Peter s'était endormi en boule sur un fauteuil, exténué, et Anoki, elle, n'écoutait pas.
Elle laissait son regard glisser sur la silhouette qui se dessinait en ombre chinoise derrière le paravent, et dont le torse frémissait au rythme de sa respiration irrégulière. Elle écoutait les gémissements d'animal blessé qui entrecoupaient le silence comme une chanson triste. Plus que jamais, elle aurait voulu pouvoir l'entendre, le lire, même si elle savait désormais pourquoi elle n'y arriverait pas.
" Mais cette nuit ? Entre toutes les nuits, les garçons, vraiment ? Ca n'aurait pas pu attendre demain les tranches... réprimanda Pomfresh.
-...sac ongubulaires. Ils ne sortent que les soirs de pleine lune tri-sextiles et les veilles de jours fériés." ajouta Andraste, l'air plus sûre d'elle.
James leva les yeux au ciel, se jurant à lui-même de ne jamais, sous aucun prétexte, se retrouver avec la serdaigle sous l'interrogation de Rusard ou du Magenmagot.
" Avez-vous la moindre idée du risque que vous avez encouru ? " Reprit l'infirmière qui ne comptait apparemment pas s'avouer vaincue. " Jeunes filles, et spécialement vous messieurs, dois-je vous rappeler les conséquences de la moindre plaie infligée par M. Lupin durant ses métamorphoses ? Une telle inconscience, mon Dieu ! Nous sommes passés si près de la catastrophe ! En espérant que les blessures de M. Black aient effectivement bien été provoquées par des on...gugulaires... Vous irez voir le directeur dès que vous serez sur pied. Me suis-je bien faite comprendre ?"
Ses sourcils étaient froncés à l'excès, mais on pouvait lire une grande inquiétude sur son visage.
Anoki se leva comme une somnambule, et profitant du brouhaha provoqué par les protestations des maraudeurs encore valides passa discrètement derrière le paravent.
Rémus était davantage lui-même. Il avait retrouvé sa taille habituelle. Cependant, son visage portait encore les stigmates pileux de sa transformation. Et ses canines anormalement longues étaient dévoilées par un rictus douloureux.
Il avait les yeux clos, et gémissait pitoyablement en se tordant sur son matelas.
Anoki s'assit sur l'inconfortable chaise à son chevet.
"-Salut... murmura-t-elle la voix rauque.
Rémus ouvrit des yeux jaunes et fixes, si opposés aux iris bleus que la jeune indienne connaissait qu'elle en réprima un frisson.
-Je suis désolé Anoki...
-De quoi ? Je n'ai pas de mal. J'aurai juste voulu... Je ne sais pas... Que tu m'en parles ?
-Je ne sais pas si tu l'as remarqué mais c'est un sujet globalement assez délicat.
-Rémus, je n'ai pas vraiment encore eu le temps d'y réfléchir mais...
-Il n'y a rien à en dire Anoki. C'est trop dangereux. Je ne veux pas prendre le risque de te blesser, ou pire, de te transformer, par égoïsme. Je n'ai pas le loisir de vivre ce genre de chose. Je suis désolé. Je le savais et j'ai fait preuve de faiblesse... Tu es jolie, intelligente, tu trouveras quelqu'un de mieux... Tonks, par exemple, qui ne risquera pas de t'arracher des morceaux de viande une fois par mois...
-Je n'ai JAMAIS laissé qui que ce soit me dicter ma conduite Lupin. Alors, excuse moi, mais tu peux t'enfoncer tes conseils bienveillants là où je pense, avec ou sans poils. On est très loin d'en avoir fini.
Elle tenta de se lever superbement mais ses tremblements la firent chanceler et elle retomba à moitié sur le lit du convalescent. Il tendit une main vers sa joue avant de suspendre son geste et de lui lancer un regard suppliant.
-Va-t-en... S'il te plait... "
La jeune fille se leva doucement et quitta le chevet de Rémus à reculons, blessée et stupéfaite.
De l'autre côté du paravent, le silence c'était fait durant sa conversation avec Lupin et tous étaient tournés vers elle, comme s'ils avaient absolument tenu à lui signifier qu'il avaient tout entendu.
James alla même jusqu'à lui poser une main compatissante dans le dos.
En somme, une journée de merde...
Sorties de l'infirmerie, Anoki, Andy, Peter et James étaient partis penauds en direction du bureau de Dumbledore, accompagnés d'une Minerva McGonagall blême de rage et muette (ce qu'ils interprétèrent comme de fort mauvais augure).
Le directeur les attendaient et les reçut avec un calme détaché. Il fit d'étranges déclarations du type "chacun doit accepter sa part d'animalité" ou "M. Black a du chien, je suis certain qu'il s'en remettra, Minerva" qui avaient fait abondement transpirer Potter et Pettigrew. Anoki semblait en état de choc et fixait le mur d'un œil vide, entendant vaguement Andy peaufiner sa version de leur escapade nocturne. Ils furent sidérés de s'en sortir à si bon compte mais aucune sanction ne fût requise, et le directeur appela les deux jeunes filles à la plus grande discrétion et tolérance vis-à-vis de Rémus. Il tapota l'épaule d'Anoki qui éclata en sanglots inconsolables durant plusieurs minutes.
Puis, ils partirent vers le dortoir de Gryffondor avec exemption de cours pour la journée.
Mise à part Andy, qui reprit la direction de l'infirmerie, y ayant oublié dans son état de grande confusion sa besace contenant des ingrédients compromettants et des livres peu recommandables qui n'étaient pas vraiment censés être en sa possession.
Elle toqua vaguement à la porte avant de se glisser dans la pièce trop blanche, et localisa son sac en dessous de la chaise près du chevet de Sirius. Il semblait endormi, et le drap ne cachait qu'à moitié son dos lacéré de cicatrices plus ou moins vieilles.
" Ca n'est pas la première fois que ca arrive... " se dit-elle, et elle frémit en repensant au souvenir volé d'Orion Black infligeant un doloris à son propre fils. "... et certaines blessures ne laissent pas de traces physiques... "
Il avait l'air paisible - et presque vulnérable - sans son insupportable sourire en coin de celui qui en sait plus que vous. Elle se demanda si elle aurait fait la même chose, si Anoki ou Xenophilius avaient été des loups-garous : aurait-elle risqué sa vie pour prendre soin d'un ami dans le besoin ? Était-il possible de Sirius Black, crâneur issu d'une famille du gotha mangemort et play-boy notoire, soit une meilleure personne qu'elle ? Ou juste, pas entièrement une mauvaise personne ?
Elle se tournait dans un grand soupir d'incompréhension pour saisir sa besace quand une main saisit son poignet. Andraste sursauta et regarda le visage pâteux de Sirius encadré de ses cheveux noirs tombant en grosses mèches pleines de sang coagulé.
" Oui ?
- Eau. " réussit-il à articuler.
Elle trouva un verre propre qu'elle remplit sans ergoter - chose extrêmement rare - d'un aguamenti avant de lui tendre.
" Ca va ?
- Comme si j'étais passé sous le Poudlard Express. Et vous ? demanda-t-il, anxieux.
- Pas de morsure, pas d'envie subite de viande crue et pas de pilosité suspecte.
- Ca je demande à voir, ricana-t-il.
- Mais je vois qu'on reprend du poil de la bête, Black. T'as besoin d'autre chose ?
- Oui, non... Je vais juste demander à James de ramener des vêtements plus ... couvrants. Mais merci, Andraste.
- Quel dommage pour les visiteurs, dit-elle d'un air qui se voulait sérieux. Repose-toi bien, Sirius. " ajouta-t-elle avant de s'en aller vers son propre lit qui l'appelait avec force, sans réaliser qu'elle venait d'avoir une conversation courtoise avec son meilleur ennemi.
Après une sieste bien méritée, les deux complices s'étaient ruées sur la préparation de leur potion. Il était juste temps... Se concentrer sur quelque chose qui ne laissait aucune place aux réminiscences de la nuit cauchemardesque qu'elles venaient de passer était confortable, en dépit de la migraine qui les tenaillait au vu de la complexité de l'ensemble...
Ne manquait plus que le dernier ingrédient.
Et il faudrait la remettre a cuire en arrivant chez Andraste...
C'était samedi. Les élèves prendraient le train le lendemain pour rentrer dans leurs familles pour Noël. Le bal des Potters aurai lieu dans une semaine, et les adolescentes n'avaient décemment "rien à se mettre" pour l'occasion.
Une séance shopping et ramassage de crottes de chauve souris s'imposait : deux activités qui devraient plus souvent aller de pair.
Elles prenaient leur petit déjeuner dans un silence comateux, à la table Serdaigle encore vide au vu de l'heure matinale. Si Anoki s'était fait une joie de cette sortie quelques jours auparavant, les évènements de la veille avaient sévèrement entamé son enthousiasme. Elle se sentait tout à fait dépassée par la situation et ne savait plus ni quoi penser, ni ce qu'elle ressentait, ni même si elle était encore capable d'éprouver quoi que ce soit...
Son amie était aussi loquace que de coutume.
Elles prirent en silence le chemin de Pré-au-Lard. La nuit blanche qu'elles venaient de passer avait drainé toute leur énergie. et la peur et l'incompréhension les rongeaient toutes deux.
Le malaise qu'elles ressentaient fut presque dissipé à l'approche des vitrines en éveil. Il avait neigé et leurs traces dans la poudre immaculée comptaient parmi les premières. Tout semblait propre, enveloppé d'un silence réconfortant, d'odeur de feu de bois, de sablés à la cannelle et de lait de poule.
Les commerçants s'étaient surpassés en décorations et les deux jeunes filles se sentirent envahie du plaisir enfantin d'admirer les vitrines lumineuses et animées.
Dés lors qu'elles franchirent la première boutique, la vie et la normalité de l'inconséquence juvénile reprirent leurs droits. Leur humeur s'améliora, les exclamations de dégoût et d'appréciation fusèrent en nombre.
Elles ressortirent de la rue commerçante une bonne dizaine de sacs encombrants sous le bras à l'heure où leurs condisciples commençaient seulement à affluer.
Elles allèrent boire une Bièraubeurre aux 3 Balais en faisant l'inventaire de leurs acquisitions.
Anoki n'avait trouvé aucune robe à son goût, mais avait dégoté des cascades de tissus chatoyants dont elle avait âprement négocié les prix. En revanche, elle avait trouvé une élégante cape d'occasion pour remplacer celle que Sirius avait taché de sang de loup-garou. Aucun sortilège ménager n'était parvenu à en venir à bout. Elle évita d'y penser en montrant une ravissante paire de bottines de cuir à son amie, elle-même plongée dans l'examen de ses nouvelles plumes, d'un alambic immense dont Anoki se demandait à quoi il allait bien pouvoir lui servir (l'anglaise n'avait pas l'air d'être bien sûre non plus elle-même.)
Son choix vestimentaire avait été un moment assez douloureux. En effet, Andraste n'avait jamais considéré que les habits - en dehors d'un col juste assez amidonné et une jupe d'uniforme aux plis tombant bien - étaient une chose dont elle devait se préoccuper. Quand Anoki, pleine d'enthousiasme, avait commencé à babiller taffetas, organza et soie sauvage, Andy s'était soudain mise à transpirer plus que de raison. Elle se sentait comme quelqu'un qui n'a pas révisé avant un examen, chose qu'elle exécrait par dessus tout. Elle avait donc religieusement consulté Sorcière Hebdo et avait appris que se crêper les cheveux et les imprimés fantaisie était à la mode, ce qui l'angoissa profondément.
La majorité de ses propositions avaient été fermement refusées par son amie : "trop noir", "trop triste", "non mais vraiment tu te déguises en Détraqueur !?" et elle avait fini par jeter son dévolu sur une robe bleue marine arrivant juste au dessous du genou qui avait reçu un "passable" de l'inquisition couturière.
Elle soupira un peu en pensant à tous les livres qu'elle aurait pu acheter à la place d'un chiffon qu'elle ne porterait sûrement qu'une fois dans sa vie.
Des bijoux, écharpes, parchemins fantaisie, rouges à lèvre, ingrédients, matériel de potion, aiguilles à tricoter, laine, étoles, livres et manuels divers vinrent rejoindre la pile de nouveautés qui s'amoncelaient sur la petite table ronde du pub.
Les amies échangèrent un long regard sans mot par-dessus ce bric-à-brac et chacune su que l'autre avait fait le nécessaire pour ne laisser aucune place à l'amertume qui menaçait de resurgir à tout moment, brisant le fragile espace de paix qu'elles avaient créé dans le chaos de leurs idées.
Les bras chargés, elles prirent le chemin menant à la grotte, planifiant leurs vacances communes avec une précision militaire et rassurante.
