Lévi me transporta à la sortie de cette chimère. Son épaule enfoncait mes délicates entrailles trop pleines de liqueur. Ayant la tête plus proche du sol qu'à mon habitude, je ne pu m'empêcher de déverser la contenance de mon estomac. Vu l'état dans lequel je me trouvais, je ne pouvais apprécier l'expression de son visage. Il devait être pétrifié de dégoût et m'imaginer comme une des choses les plus écœurantes du monde. À cette réflexion, je m'étais mis à rire, mais malgré cela, je ne comprenais toujours pas pourquoi j'étais encore sur son épaule. Qu'importe, soupirais-je. Les caresses du vent faisaient frissonner mes joues écarlates. Puis elles disparurent subitement. J'entendis Lévi discuter avec une voix qui m'était familière. Je cherchais sur les murs de ma mémoire, un visage auquel attribuer cette intonation singulière. Mais avant même de trouver, j'entendis le bruit sourd d'un coffre qu'on ouvrait. Des mains étrangères saisirent mon torse afin de me transporter. Même en ayant conscience des événements, mes lèvres semblaient se rebeller contre ma volonté et refusaient d'obéir. Je ne pouvais ni hurler, ni parler, mais par contre, j'étais devenu expert dans les sourires imbéciles. Cela ne m'empêcha pas d'être enfermé dans le coffre d'une auto. Quand les vibrations vinrent chatouiller mon oreille engourdie, la mémoire me revint avec un visage à ajouter à cette voix. Le chauffeur ! C'était le chauffeur qui m'avait emmené aux Argonautes. Me ramenait-il chez moi ? Sans doute. Ackermann devait être au fond un être sensible et bienveillant qui dissimulait son cœur sous l'indifférence de la raison. Mais pourquoi m'avoir mis dans le coffre ? La banquette arrière était tout à fait convenable… La conscience me quitta au crépuscule de ce questionnement pour laisser place aux tourments de la nuit.

« Connie. Aide-moi à le déplacer. »

Mes yeux s'entrouvrirent. Je commençais à m'éveiller en pensant que la nuit allait enfanter le jour. Mais rien, il faisait toujours aussi sombre, nous étions simplement arrivés à destination.

« Dépose-le là. Je m'occupe du reste. » rétorqua Lévi.

« Passez une bonne soirée, mon lieutenant. » acheva le chauffeur.

J'avais été posé sur le sol rigide. Dès que Lévi eut réussi d'ouvrir la porte il me reprit sur ses épaules et pénétra dans la demeure. Au début, j'avais pensé qu'il m'avait conduit à mon domicile. Mais lorsque je m'aperçus de la sobriété des murs, je pris conscience de ma situation. Je me retrouvais dans ses appartements. J'étais sur le territoire d'un homme dont j'avais offensé l'arrogance.

« Brr...brr… Brourquoi je suis ici... » interrogeais-je avec difficulté.

Il me posa sur les rebords d'une baignoire. Son visage était face au mien. Je tentais désespérément de fixer le carrelage qui étincelait sous l'éclat d'une bougie. Mes sourcils se relevaient légèrement, mes yeux se gorgeaient d'un éclat humide qu'il m'était difficile de retenir. Mon souffle s'apparentait à la volupté délicate d'une bulle. Il suffisait de l'effleurer pour la faire éclater. Tandis que j'étais la proie de tourments indicibles, le lieutenant déboutonna ma délicate chemise. Du premier jusqu'au dernier bouton, j'avais gardé mes yeux ensevelit derrière une de mes mains. Et lorsque mes épaules furent vulnérables, j'éclatai en sanglots.

« T'es vraiment répugnant comme type. Calme toi. Ta chemise est pleine de vomi. »

Je m'étonnai. Les abysses de l' imagination avaient enchaîné ma raison à l'absurde. Pendant que les larmes traçaient leurs chemins le long de mes joues sulfureuses, j'esquissai un sourire arrogant et gêné. Je déposais le haut de mon visage sur l'épaule du lieutenant et plaquais la courbe de mon nez sur celle de sa nuque. J'étais soulagé. Cet homme n'était pas aussi mauvais et corrompu que l'avaient dessiné les tableaux de ma pensée. Tandis que la chemise libérait mon corps et que mes doigts passaient l'extrémité de mes manches, je crus apercevoir un sourire méprisant sur les lèvres du lieutenant. Mon expiration creusait sa trajectoire sur son cou diaphane. Dans cette expiation éphémère, je découvrais ma nuque chancelante et laissais transparaître le creux de mon omoplate. Du bout de son nez, Lévi effleura cette peau frissonnante. Puis ses lèvres accrochèrent l'épiderme de mon cou. Je sentais une étrange pression, souple mais pénible. Ma peau blême se teintait d'un rouge cardinal. Les mains de ce jeune homme remontaient jusque dans le haut de mon dos, et là où elles avaient laissé leurs empreintes, la palpitation de ma membrane faisait hérisser ma chair. Je mis du temps à saisir ce qui se passait. Mais lorsque je revins à moi, une poussé d'adrénaline me poussa à saisir les avant-bras de mon agresseur. Durant ces quelques secondes de folie, je fis éclore ma mâchoire et j'attrapai avec mes dents la membrane de son cou. Les mains tendres qui faisaient languir ma chair venaient désormais étourdir mon souffle. Je pensai mourir sous les doigts de cet homme. Mais quand il me fit lâcher prise, il me jeta dans la baignoire et alla regarder son reflet. Il semblait être offensé et enflammé. La déflagration de ma morsure avait bousculée son assurance. Mais malgré cela, il quitta la pièce tout en m'abandonnant dans le gouffre de sa blanche baignoire.

Chapitre 4

Lorsque le jour fit naître le chant des horloges, mes yeux embrassèrent une soyeuse clarté. Je levai délicatement ma nuque qui avait pris la courbe de la baignoire comme un modèle à part entière. La douleur s'acharnait sur l'ensemble de mes sens. Je prenais le temps d'assouplir mon dos et d'essorer mon esprit. Quel diable avait entraîné ma raison à pousser les portes de cet enfer ? Je ne cherchais pas à comprendre. Cependant, lorsque je remarquai la nouveauté des lieux, un frémissement arracha mes entrailles. Des bribes de mémoire remontaient à la surface. Mais leurs qualités déficientes ne me permettaient pas d'en déduire l'intrigue. Je me relevai en titubant. L'incompréhension submergeait mon entendement. J'attrapai ma chemise étendue sur le sol et couvrais mes épaules. Après avoir passé la porte de la salle de bain, je demandai nerveusement si quelqu'un séjournait dans ce lieu. Personne ne répondit. Je cherchai des yeux une horloge qui pouvait m'indiquer l'heure. Le tic-tac de sa danse me mena à destination. 10H38. Lorsque mon regard croisa l'information que je recherchais, mon visage rougi par la veille se mit à pâlir. J'allais être en retard à mon entrevue. Entrevue d'une importance colossale pour le journal… et ma carrière. J'apercevais la porte et la franchis d'une seule enjambée. En arrivant sous le porche de la demeure, je pris quelques secondes pour trouver le boulevard menant à ma maison. Après de longues minutes de marathon dans les entrailles de Paris, je saluai le chauffeur qui devait sûrement m'attendre depuis une demi-heure et le priai de patienter. J'eus seulement les instants nécessaires pour me passer un coup de peigne, changer de vêtements et pour me parfumer d'eau de Cologne. Je dévalai les escaliers dans une rapidité frissonnante et me glissai à l'intérieur de l'auto.

« Monsieur est en retard. C'est rare. » s'étonna le chauffeur sur un ton suffisant.

« Comme vous le dites, cela n'est pas souvent ! » m'exclamai-je en esquissant un sourire maladroit.

Nous arrivâmes sur les bords du boulevard Beaumarchais. Les esprits parisiens avaient déjà apprivoisé leurs songes aux fragrances de la flânerie mêlée de légèreté. Je me précipitai sur les portes de l'imposant bâtiment. Un grand homme, vêtu élégamment de couleurs sobres, vint m'accueillir avec le plus hypocrite des sourires.

« Monsieur a-t-il besoin de mon aide ? »

« Pas le moins du monde ! Excusez-moi, je suis très en retard. » m'exclamai-je en me précipitant vers le hall.

Il me barra la route avec ses bras colossaux et me retint à l'accueil.

« Je ne peux vous laissez passer monsieur. » rétorqua-t-il calmement.

« Mais c'est une blague ! » m'écriai-je.

« Je vous prie de sortir, monsieur »

« Attendez ! » riposta une femme.

« Mikasa ! »

« Veuillez le lâcher, je vous prie. »

En prononçant ces mots, elle me jeta un regard qui me fit sursauter. Elle me saisit par le bras et me fit pénétrer dans une salle éclatante dominée par un lustre exorbitant de lumières.

« Eren, qu'est-ce qu'il t'arrive ? »

Je l'a regardais de mes yeux rieurs et patauds.

« Je vais bien. J'ai juste passé une soirée un peu agitée... » répondis-je.

Elle m'observa avec son aire baigné d'une bienveillance sceptique.

« C'est tout droit. Surtout reste calme et écrit toutes les informations que tu juges nécessaires à l'article. Tu ne pourras pas tout saisir mais tente d'atteindre l'essentiel. »

Je lui esquissai un sourire et la serrai dans mes bras. Mais d'un coup brutal elle me repoussa. Je restai face à elle, étonné par cette réaction. Elle approcha ses doigts purs vers la sensible partie de mon cou et le dégarnit. Son visage s'assombrit et ses yeux semblaient vouloir dissimuler un sentiment considérable.

« Qui ta fais ça ? »

Je ramenai le bout de mes doigts sur l'objet de sa stupeur. Au touché de la marque gravée sur mon corps, un fragment de souvenir remonta à la surface.

« Je dois y aller Mikasa... »

Je l'abandonnai dans cette pièce étourdissante et me dirigeai vers le lieu de l'entrevue. Mes yeux étincelaient, je touchai du bout des doigts mes rêves d'ambitions et mes promesses d'enfant. Je poussai la porte avec un de mes plus éclatants sourires. Mon cœur palpitait et griffonnait les prémices d'une sueur froide.

« Ah ! Eren, tu es enfin là. » s'exclama Armin. « J'ai l'honneur de te présenter une légende vivante ! Lévi Ackerman accompagné de son camarade, Erwin Smith. »

« Bonjour monsieur. » ajouta Lévi avec un incroyable rictus.