Involontairement, mon visage se crispa de la plus hideuse des manières. Armin, m'observant, me le fit remarquer discrètement en me montrant le sourire à afficher. Il est de tradition dans une civilisation policée de cacher tout imprévus derrière la blancheur d'un rire. Comme les autres, je me soumettais à la règle et je pris place sur le sofa grey leather qui m'offrait généreusement sa charogne voluptueuse.

« Eh bien, si cela ne vous dérange pas messieurs… reprenons là où nous en étions. » reprit Armin.

Le sol, couvert d'un revêtement en bois fort élégant, captivait mon regard. Mais pour être honnête, je redoutais de croiser celui d'Ackerman. Était-ce de ma faute ? Nous sommes toujours les acteurs de nos propres malheurs. Mais de là à les faire face de cette manière…

« Donc dites-moi, quelles sont les relations qui prédominent dans votre régiment ? » demanda Armin.

Tout en prononçant ses mots, il se tourna vers moi pour vérifier ma prise de notes. Mais lorsqu'il m'aperçut, le regard flottant dans les vapeurs de l'imagination, il posa délicatement sa main sur mon épaule.

« Attendez, je pense que mon collègue a oublié son rôle ! » ajouta-t-il d'une voix exquise qui mêlait humour et bienveillance.

Je sursautai.

« Oh oui, oui ! Excusez-moi, j'étais perdu dans mes pensées ! »

Lévi était assis sur le siège, les jambes croisées, la main au menton et l'autre tenant un cigare bolivar. Sa position impériale n'était qu'une étincelle comparé à son regard, insolent et grandiose, explosif et calme. Je sentais les gouttes de sueur tracer leur cascade dans le creux de mon dos. J'implorai le temps, les minutes, les secondes. Enfer ou ciel ? Qu'importe… L'encre déferlait sur le nacre du papier. Les paroles de Smith embaumaient mon esprit tourmenté.

« Pour être honnête avec vous, nous entretenons des relations purement professionnelles... »

« Vous devez être très proche de vos hommes... notamment sur les terrains d'opérations ? »

« Oui, mais cela reste strictement professionnel. » rétorqua le capitaine Smith.

« Pourtant, des cas d'homosexualités ont dernièrement été réprimandés... »

La valse de ma plume s'arrêta brutalement. Le blanc de sa robe de velours venait se teintait de l'encre indélébile.

« Excusez-moi, j'ai fais tomber ma plume. » dis-je en tentant de cacher les palpitations de ma poitrine.

« Ce n'est pas grave. Reprenons. Qu'avez-vous donc à dire face à ces accusations. » reprit Armin.

Un lourd silence assiégeait cette pièce de vent. Je relevai calmement mes pupilles pour tomber précipitamment sur l'iris de mon assaillant. Cauchemar ? Le grondement d'un tonnerre avait frappé la chaire incandescente de mon cœur.

« Ces cas se produisent rarement, ce n'est pas une généralité. Ils apparaissent notamment après des soirées ardentes où l'odeur des liqueurs fait tourner la tête des débutants. Ce sont des jeunes, qui par admiration, se perdent dans les ténèbres de nos bordels... »

« … les ténèbres de vos bordels... » lâchai-je inconsciemment.

« Oui, c'est bien cela. Il arrive que sous les vapeurs des meilleurs alcools, les plus braves s'entichent de corps frêles. » ajouta Smith avec un élégant sourire dans le coin d'une joue.

« Pardon ?! » m'exclamai-je.

L'ensemble des visages se tournèrent vers moi.

« Vous savez que la loi condamne ce genre de relation malgré la défaillance de notre époque. L'Église parle même de satanisme, de blasphème. D'ailleurs, avez-vous déjà expérimenté ce genre de relation ? »

Mon souffle venait de s'écrouler sous la chaleur de mon corps. Je contemplais avec nervosité, la veste sombre, taillée d'épaulettes couleur or et achevée par son encolure rouge, mais je ne pouvais remonter au-dessus, au risque d'égarer ma raison. Les lèvres semblaient pointer vers moi leur arme fatale. Je levai les yeux et fixai le plafond. Une toile représentait, à la manière de Botticelli, une femme voluptueuse, aux cheveux de miel, qui sombrait amoureusement dans les flots. Qu'il m'aurait plu de faire de même !

« Alors ? Pouvez-vous répondre à ma question ? » demanda Armin.

Le soupir d'un rire trébucha sur la robe du silence.

« Pourquoi tu ne demandes pas à ton camarade ? Au lieu de nous poser tes questions inutiles, pourquoi tu ne viendrais pas sur le champ de bataille faire dandiner ta carcasse ? » demanda Lévi avec une formidable arrogance.

« Lévi, calme toi. » répliqua tout bas le capitaine.

Armin était étonné de ses paroles. À cause de la vulgarité, sans doute, mais ce qui lui avait transpercé les entrailles… c'était la véracité de ses mots. Le lieutenant jeta un œil sur sa montre à gousset paré d'un froid revêtement argenté et se leva. Il fut suivi par le capitaine qui nous esquissa un sourire courtois. Nous restâmes, Armin et moi, dans l'immense salle d'inspiration italienne pendant plusieurs minutes. Nos lèvres ne semblaient pas vouloir décrocher la moindre syllabe. Que venait-il de se passer ? Les grandes fenêtres aux courbes victoriennes laissaient entrer la lumière grise tant connue de Paris. On pouvait entendre le bal des klaxonnes qui serpentait sur les grands boulevards. D'un coup vif et contrôlé, Armin se leva, les yeux déterminés par une volonté qui m'était inconnue.

« Allons chercher Mikasa ! Ce soir c'est moi qui paie la tournée. » s'exclama-t-il avec une étrange ardeur, à la fois pitoyable mais si contemporaine.

Chapitre 5

C'est ainsi que le trio des trois mousquetaires armés de leurs esprits vaporeux vinrent s'échouer sur les bords de leur campement. Ce n'était rien d'autre qu'un café qui avait planté sa graine dans une ruelle de la capitale. Cette structure s'apparentait aux petites fleurs des champs égarées sur les pieds d'une rivière blonde, le Tigre Block. Bien que celle-ci avait élu domicile dans nos verres, les paroles révolutionnaires d'Armin semblaient être à l'origine de nos chimères. Mikasa riait avec son rire sobre et élégant habituel, quant à moi, j'oubliais bien vite l'amertume des tourments dont j'avais été le martyre. La lumière ocre apaisait nos mœurs. Elle remplaçait l'aurore, salutaire de nos âmes perdues, qui avait disparu dans la pollution parisienne, et qui n'en était jamais revenue. Les faux palmiers, quant à eux, donnaient une esquisse des paradis orientaux. Armin disait toujours qu'ils avaient dû s'égarer sur cette terre de béton où la déflagration du soleil ne brûlerait plus leurs feuilles indolentes. Tandis que je me perdais dans mon observation, Armin s'emballa.

« Je sais ! Je sais! On va aller le voir ! »

« Aller voir qui ? » demanda Mikasa en riant.

« Mais Lévi ! Le camp des officiers est à deux-cent mètres d'ici... » répondit-il.

Le liquide passa au travers de ma gorge.

« Pourquoi n'allons nous pas voir ce qu'il en ait de nos propres yeux ! »

« Armin, s'ils nous trouvent, c'est à la rue que nous finirons nos vies. » rétorquai-je.

« Mais c'est ça qui est excitant ! Et puis, si on obtient ce que l'on cherche, nous deviendrons LE journal parisien ! Le succès n'est-il pas fruit de l'audace ?! » s'exclama-t-il avec une excitation explosive.

« Hors de question » opposa Mikasa.

Armin s'approcha de moi, saisit mon épaule, et me fit les yeux d'un félin désireux.

« Et puis, au pire, on pourra dire que tu étais parti lui rendre visite. Vous étiez ensemble hier soir, non ? »

Mon regard cherchait un asile parmi les décorations murales. Mes lèvres esquissèrent un sourire gêné, maigre, face aux émotions considérables qui prenaient en assaut le siège de ma pensée. Mikasa se leva brusquement.

« C'est lui qui te l'avait fait, non ? » demanda-t-elle.

Je cachais la marque pour la dérober à leurs regards inquisiteurs.

« D'accord Armin ! Viens on y va ! » m'exclamai-je pour fuir le calme ardent de Mikasa.

« Je viens avec vous ! » ajouta-t-elle.

Avec un sourire niai, Armin refusa.

« Voyons Mikasa ! Tu sais bien que s'ils voient une femme dans un campement de la Légion… ce n'est plus la rue que nous redoutons, mais la pendaison ! »

Nous passâmes la porte du café pour nous noyés dans la voltige d'une ville nocturne.

« Je vais devenir fou ! » m'exclamai-je avec un délicieux désarroi.