« Je suis. Je ne sais pas pourquoi mais je suis.

J'ai l'impression de m'être réveillé après un long sommeil sans savoir ce qu'est dormir.

J'ai l'impression de continuer à vivre sans avoir jamais vécu.

J'ai l'impression de découvrir un monde que je connais.

J'ai l'impression de tout connaître sans avoir jamais rien appris.

« Je »… Pourquoi est-ce que je ressens ce besoin de dire « je » ? Rien ne semble anormal et pourtant je ne reconnais rien. (Pourquoi ?) « Je » c'est moi, et ce n'est pas le reste. Je ne suis pas ce qui m'entoure.

« Moi »… ? Il y a toutes ces choses et je sais que je n'en fais pas partie. (Comment ?)

Tout est clair à l'intérieur mais il fait sombre ici. (La nuit ?) Le Soleil va se lever, cela paraît évident bien que je ne sache pas à quoi il ressemble. (La lumière ?)

« Choses »… ? Je n'en suis pas une ? Je n'en suis pas une. Je n'en suis pas une… (Vivant ?) Oui, c'est ça, je suis vivant. (Qu'est-ce que cela veut dire ?) Tout ce monde ne l'est pas. Il n'y a que des choses. Les choses ne vivent pas ? (Pourquoi pas ?) Si je ne suis pas une chose, que suis-je ? (Vivant ?) Non, ce n'est plus assez pour me définir.

« Etre »… ? Je lui donne un sens mais pas de signification. Moi, je suis. (Vraiment ?) Oui. Donc ce monde « est » ? Est-ce que les choses « sont » ? Et si oui, le savent-elles ?

« Savoir »… ? Je sais que je suis, cela suffit à dire que j'existe, que je suis vivant. (Comment le sais-tu ?) C'est cela le plus étrange, je ne sais pas pourquoi je sais. Tout a été défini avant… (Avant quoi ?) Avant tout ceci. Le monde a été créé pour moi, il ne peut vivre que par moi.

« Créer »… ? Le monde ne s'est pas créé tout seul, quelqu'un l'a fait. Donc il y a des êtres au-dessus de moi. (Le Créateur ?) « Le Créateur »… (C'est lui ?) Oui, sûrement. (Il faut le trouver ?) Oui, c'est ce qu'il faut.

Il se passe quelque chose. (Le froid ?) Où est-il ?

« Ressentir »… ? Le froid n'existe pas mais je le ressens. (Donc il existe). Cela n'a pas de sens ! (Peut-être en va-t-il ainsi de tout le reste). Il faut que je fasse quelque chose pour ne plus avoir froid. (Tu peux ?). Oui. (Dans ce cas fais-le).

Le monde bouge ?! Non, c'est moi. Je me dissocie du monde ? (Non, tu vis dedans.) Les choses ne bougent pas, mais moi je les fais changer de place.

« Voir »… ? Oui, c'est cela, je vois et mes yeux se posent partout. Seules les images se meuvent, pas les objets. Alors il doit y avoir des choses que je n'ai pas vues, ou que je ne peux pas voir. (Est-ce important ?) Oui, il faut que je sache. (Encore lui ?) Oui, il faut trouver le Créateur.

Quand je baisse (le regard ? Les yeux ? Ce sont des parties de toi ?), je vois ce corps et je sais que c'est moi, tout comme je savais que le monde n'était pas moi. C'était donc vrai, je suis. Je suis un corps avec la faculté de (voir ? Regarder ?). J'existe…

Il ne me reste plus qu'à bouger. (C'est instinctif). J'ai encore l'impression que c'est la première fois que je vais accomplir un acte.

Et si… (Non, nous le saurions).

« Mémoire »… ? Et si j'avais perdu la mémoire ? (Lève-toi). Cela expliquerait tout pourtant. (Oublie ça). Pourquoi ? (Parce que nous ne saurions même pas parler si nous étions amnésiques.)

Au fait : qui es-tu ? (…) »

La créature était adossée à un mur et monologuait depuis déjà plusieurs minutes. La ruelle était déserte et personne ne venait ainsi déranger ce flot de paroles. Elle était restée immobile tout ce temps puis avait commencé à remuer la tête, visiblement effrayée par le monde qui l'entourait. Elle se tut enfin et bougea tout son corps avant de se lever complètement. Elle semblait déçue, sûrement par le fait qu'elle était aussi grande debout qu'assise.

C'était un être frêle ne mesurant pas plus d'une quarantaine de centimètres et dont les pupilles luisaient dans la pénombre. Elle se frictionna mais sans apparaître tellement gênée par le froid hivernal qui recouvrait Midgar. La créature baissa le regard et observa longuement son corps. Elle marmonna quelque chose puis se décida à avancer, mettant maladroitement un pied devant l'autre. En l'espace de quelques secondes, elle avait adopté une démarche normale bien que ce fût la première fois à sa souvenance qu'elle marchait. Elle regarda les deux extrémités de la rue, cherchant apparemment son chemin, doutant de la route à suivre pour rentrer chez elle. Mais elle n'avait pas de « chez elle ». Elle aperçut un piéton à sa droite dans une rue transversale et se décida à prendre cette direction, ne sachant pas exactement ce qu'il pouvait y avoir d'autre que des murs grisâtres et des poubelles éventrées. Elle se sentait guidée par le hasard, même si cela était en vérité faux.

Malgré la petitesse de ses membres inférieurs, elle avança d'un pas déterminé jusqu'à ce qu'elle se retrouve sur une place large mais déserte. Elle examina les réverbères qui s'y trouvaient et décréta que ce n'était pas le Soleil.

Et puis il y avait cette voix dans sa tête…

« Pourquoi suis-je aussi petit ? Ou alors les choses sont-elles grandes ? Non, j'ai croisé d'autres êtres vivants comme moi qui était de la même taille et qui semblaient normaux. (Des humains ?) Oui, il y en a peu, je me demande pourquoi. (Il devrait y en avoir plus ?). Je pense oui, enfin… Non, je ne sais pas pourquoi je pense cela. (Il fait nuit : ils dorment). Et moi, je ne dors pas ? (Tu viens de te réveiller).

Les gens n'ont pas fait attention à moi, ça doit être bon signe, ça veut dire que je suis comme eux : vivant, normal, un être. (Ou bien es-tu trop petit). Je ne peux pas supporter d'être aussi minuscule, tout le monde m'est supérieur. (Et alors ?). Je ne sais pas pourquoi mais je me sens vulnérable.

Quelque chose doit arriver… Ca y est, je me souviens : il va se passer quelque chose, je suis en danger, il faut que je puisse me défendre. (La peur ?). La frustration. Je dois agir, c'est pour ça que je suis ici. (Et faire quoi ?). Devenir fort. (Et ensuite ?). Trouver le Créateur. (Pourquoi as-tu besoin d'être fort pour le trouver ?). Je ne sais pas, c'est ce qu'il faut faire. (Est-ce notre ennemi ?). Je ne sais pas, mais je ne tiens pas à rester faible devant lui. »

La créature sourit malicieusement. Après avoir marché sans cesse dans les rues de la cité, sans s'en apercevoir, elle avait trouvé de quoi la satisfaire. Elle regarda droit devant elle, fixant la vitrine d'un magasin de jouets encore fermé.

Sa conscience se tut.

Elle avait eu une idée, la première.

Loin de là, une phrase sibylline courut le long d'un réseau de fils électriques. Une communication parmi les milliers qui se transmettaient dans la ville. Ce message anodin concernait la créature : « Le projet Génésis 24 fonctionne parfaitement, il répond à tout les critères requis ; succès de la phase un, nous le lâchons. »