La question était de savoir comment entrer. Cela n'avait pas l'air très dur en vérité mais quelque chose l'avertissait qu'il ne fallait pas faire de bruit. L'épaisse grille de fer lui interdisait l'accès à la porte principale. Pourtant c'est à travers les mailles de métal qu'il avait vu l'objet qui lui faisait défaut, l'élément essentiel qui lui permettrait de se débarrasser de son complexe d'infériorité. En réalisant que le temps jouait contre elle, la créature fit le tour du magasin de jouets pour chercher un moyen d'entrer. Les murs de bétons ne laissaient apparaître que des tags et une couche noire de carbone provenant des gaz d'échappements. La poussière et la crasse étaient les déchets produits par les usines Mako qui crachaient sans scrupules leurs résidus toxiques sur le reste de Midgar. Elles recouvraient tout, même les poubelles éventrées de la ruelle longeant le magasin dans laquelle la créature s'était engouffrée.
Scrutant l'obscurité, celle-ci découvrit une lucarne en hauteur. Elle donnait sûrement accès à l'intérieur mais présentait deux inconvénients : elle se situait à plus d'un mètre cinquante du sol et semblait plus qu'étroite. Si la petite taille de la créature lui permettait d'éluder le second problème, elle n'en restait pas moins un désavantage considérable pour le premier.
Les objets alentours devenaient de plus en plus visibles, signe que, quelque part, le disque solaire s'apprêtait à poindre. Il devenait urgent de trouver une solution. Inconsciente de ses capacités, la créature n'avait pas d'autre choix que de renoncer. Mais un sentiment étrange l'envahit, la prise de conscience du temps qui lui était alloué pour resté éveillé qui était directement lié avec l'objet qu'elle cherchait, comme si l'échec qu'elle devait subir aurait des répercutions non seulement sur son complexe mais aussi sur la durée du jour.
Il était désormais temps de paniquer. Mais le stress lui permit d'avoir une idée, la deuxième.
La créature s'approcha du mur et sauta sur une poubelle légèrement décalée par rapport à la lucarne. Puis, après quelques instants de concentration, elle se ramassa sur ses membres inférieurs avant de bondir avec une souplesse féline jusqu'au rebord de la minuscule fenêtre.
Un fugitif sourire traversa son visage.
Elle avait réussi. Elle avait triomphé de ce décor hostile pour asseoir sa volonté sur le « monde », qui se bornait pour l'instant à ce qu'elle voyait, c'est-à-dire une poubelle dans une rue sale. Elle était donc la maîtresse de tout, il lui suffisait de vouloir pour que les choses se réalisent. Elle possédait un pouvoir immense auquel seule sa petitesse imposait une limite.
« Le monde vit par moi et pour moi. »
La réussite d'un saut sur une poubelle semblerait a priori ridicule si l'on ne se replaçait pas dans le contexte. La créature n'avait en effet entrepris que peu de choses et toutes avaient été ponctuées de succès. Il n'était donc pas difficile pour elle d'établir un lien logique entre volonté et pouvoir. La victoire n'est donc qu'une question de point de vue, un fait ne dépendant que des objectifs que l'on s'est fixés ou que d'autres nous ont fixés.
La question était maintenant de savoir comment entrer. Comme elle avait pu s'en apercevoir, tout ce qu'elle voyait pouvait interagir avec elle et en conséquence elle était incapable de traverser la vitre. Elle découvrait enfin qu'une victoire ne dure que jusqu'à ce qu'on rencontre un nouvel obstacle. Le « monde » n'était donc qu'une suite linéaire de questions, d'idée, de succès et de frustrations. Du moins c'était là toute son expérience de la vie.
La créature leva un membre supérieur pour caresser les carreaux opacifiés par la saleté. Et ce fut en le portant à hauteur de ses yeux qu'elle remarqua pour la première fois un fin bracelet de métal qui cerclait son poignet. Sur le bijou étaient enchâssées plusieurs pierres de différentes couleurs visiblement faites de verre ou de cristal teinté. Leur faible lueur intrigua la créature à qui elles rappelaient de vagues souvenirs. Bleu, jaune, vert, violet… Elle associait à cette farandole irisée un sentiment de sécurité et de puissance. Instinctivement, elle effleura du doigt l'une des perles et se sentit submergée par une vague de chaleur plutôt désagréable. Des images confuses traversaient son esprit. Après un instant d'hésitation, elle toucha brusquement une pierre verte en marmonnant quelques mots. Un flash de lumière précéda un bruit sourd mais puissant. Un flot de matière scintillante jaillit alors de son membre supérieur tendu vers la vitre, qui se retrouva d'un coup couverte d'une fine pellicule de glace. Le choc du gel sur le verre fit vaciller la créature qui n'avait pas été un seul instant maîtresse de la situation. Hébétée, elle fixait la glace luisante avec la bouche ouverte. Elle se jeta alors sur la lucarne toute griffe dehors, pulvérisant l'obstacle fragilisé qui lui faisait face.
La créature atterrit souplement sur les dalles froides à l'intérieur du magasin. Contemplant avec fierté ce nouvel espace qui s'offrait à elle, elle chercha des yeux ce pour quoi elle avait enduré toutes ces épreuves.
C'était un monstre gigantesque et blanc qui faisait près de quatre fois sa taille, un géant difforme que seul son large sourire rendait sympathique. Mais la créature se sentant reine du monde, elle ne fut pas du tout impressionnée. Son premier réflexe fut d'essayer d'entrer en communication avec le monstre.
« Pourquoi ne répond-t-il pas ? Il a pourtant l'air bien vivant, comme moi. Il a une bouche : il peut parler. Il a des oreilles : il peut m'entendre. Il a des yeux : il peut me voir.
Suis-je si insignifiant ? Ou alors il ne parle pas la même langue ?
Je sais : il est comme moi, il dort. Il faut sûrement attendre qu'il se réveille et qu'il regarde le monde autour de lui pour pouvoir discuter avec la Voix et réaliser qu'il est vivant. S'il cherche le Créateur, je lui dirais que c'est moi.
Comment oses-tu m'ignorer ? Ne fait pas semblant de dormir, tu as les yeux ouverts. Je suis le Créateur, je suis celui par qui tout vit. Je suis l'alpha et l'oméga, le début et la fin. Tu n'as pas le droit de me mépriser, je suis le maître.
(Et s'il ne réagit pas, que dois-je faire ? Je suis trop faible pour le forcer à faire quoi que ce soit. Peut-être sait-il que je ne suis pas le Créateur. Peut-être est-il moins stupide qu'il ne le semble. J'ai le pouvoir : ma volonté devient à chaque fois réalité, pourquoi me résiste-t-il ? Ca m'énerve, j'ai envie de me jeter sur lui pour lui infliger ma colère. Mais il a l'air plus fort que moi, et s'il a deviné que je joue les usurpateurs, je n'aurais aucune chance.
Il doit donc y avoir une autre solution.)
C'est vrai, tu l'as deviné, je ne suis pas le Maître. Tu es aussi imperturbable que perspicace. J'ai éprouvé ton esprit et tu sembles digne de moi. Ta force et ton charisme font de toi un allié idéal et un ennemi redoutable. Aussi je te propose une association : je cherche le Créateur, et toi aussi sûrement. Prête moi tes muscles et ma connaissance du monde extérieur nous mènera à Lui sans encombre. C'est une occasion unique, qu'en dis-tu ? »
Le monstre ne bougea évidemment pas, tel le bon Cerbère du magasin de jouet qu'il était. Mais la créature ignorait la signification du mot « jouet ». Dérangée par l'impassibilité du monstre, elle se mit à jurer et pester à son encontre sans plus de résultat.
Soudain une pensée traversa son esprit. En effet, elle n'avait pas songé une minute que ceci pouvait être une « chose », c'est-à-dire un être qui existe mais qui ne vit pas. Elle avait eu tant de mal à différencier les choses des être vivants qu'elle voyait tout l'univers remis en cause et pour la première fois, elle eu conscience que la situation lui échappait.
Le jour se levait.
Elle eut une idée, encore une. Repensant aux pierres colorées, elle se concentra sur l'une d'elle et, sans appréhension, tendit la main vers le monstre qui fut immédiatement enveloppé d'une aura scintillante. La créature grimpa aussi rapidement qu'elle put sur le crâne de la chose rendue vivante par pouvoir de la matéria. Le monstre regarda autour de lui d'un air stupide mais sympathique puis, sa bouche ouverte laissant apparaître des crocs démesurés, il se mit en branle lourdement.
Ce n'était peut-être pas le succès escompté, mais la créature détenait maintenant le pouvoir, un pouvoir sous forme d'esclave aveugle et obéissant.
