« - Je te jure que j'ai entendu quelque chose.
- Je sais, moi aussi.
- Qu'est-ce qu'on fait à ton avis ?
- Ben il faudrait aller voir quand même, non ?
- Non.
- Allez, fais pas la fillette. Je vois pas de quoi tu as peur, si ça se trouve c'est juste un chien ou un chat qui est resté enfermé à l'intérieur et qui cherche à sortir.
- Ou alors c'est un terroriste armé qui va nous buter.
- Dans un magasin de jouet ?
- Tout est possible ces derniers temps. Je ne veux pas risquer ma vie inutilement.
- Oui mais si on n'agit pas dans une situation comme celle-ci, on n'agira jamais.
- Pour être franc, ça ne me dérange pas vraiment.
- C'est dans des moments comme celui-ci que je voudrais être muté dans un bureau pour tamponner de la paperasse. Dommage que la liste d'attente soit aussi longue.
- De toutes façons, il y a autant de risques de se faire tuer dans un bureau, il font tout exploser ces foutus terroristes. Ils attaquent n'importe quoi, au moins nous on a la possibilité de s'enfuir en courant… Pour se faire fusiller ensuite par la Shinra. C'était vraiment pas ce à quoi je m'attendais en m'engageant comme soldat.
- Ben techniquement on est formé pour se battre, non ?
- Mais justement, on ne se bat pas, on est juste bon à se faire assassiner ! Moi je me suis engagé pour protéger la population et leur offrir la liberté, j'essaye de les défendre et ils veulent ma mort.
- Et on ne peut même pas démissionner.
- Tu m'étonnes : qui voudrait nous remplacer ? On ne sait même pas pourquoi on meurt. C'est quoi cette histoire d'éco-guerriers ? Je ne comprend pas ce qu'ils défendent ces mecs, comment veux-tu que les gens les soutiennent ? Alors avant ils nous détestaient parce qu'on représentait la répression et maintenant ils nous haïssent parce qu'on n'arrive pas à choper ces types.
- Je sais, t'as raison. Rien qu'en pensant à tous ces pauvres types de l'usine…
- Tu te rend compte que j'ai du envoyer mes gosses à Kalm ?
- Tu penses que c'était nécessaire ? Je veux dire : faudrait pas sombrer dans la paranoïa.
- Ma femme a insisté. Elle ne supporte plus Midgar, elle ne supporte plus de savoir que tous les jours des soldats comme nous se font tuer dans les rues.
- Tu crois qu'elle va te quitter ?
- Je n'en sais rien, je n'ai même pas la force de penser à un futur plus éloigné que ce soir.
- …
- Tout ça à cause de ces terroristes. Au moins avant il y en avait mais ce n'étaient pas des assassins et ils pouvaient au moins se targuer de défendre une cause valable.
- Ouais mais la Shinra s'en est occupé, on a au moins servi à quelque chose.
- On a au moins fait quelque chose de bien.
- C'est notre devoir de faire le bien, nous sommes des soldats Shin…
Un rugissement tonitruant résonna dans le magasin et les vibrations provoquées par celui-ci firent trembler les murs de la rue dans laquelle se trouvaient les soldats. Une bête monstrueuse devait se terrer à l'intérieur, détruisant tout à en juger par les bruits qui en provenaient. Les vitres alentours avaient volé en éclat. Le premier soldat crut à un attentat, le second à la fin d'une ère.
Le milicien qui s'était senti attaqué empoigna son arme et mitrailla en hurlant la devanture du magasin jusqu'à épuisement du chargeur. Il n'était pas prêt à mourir, et même si cela devait arriver, il comptait vendre chèrement sa peau. Il pensa à sa femme, ses enfants, rechargea et tira de nouveau.
Le second, qui était moins nerveux, était d'abord resté immobile, tétanisé par le choc. Puis quand il vit son compagnon vider toute sa haine sur le bâtiment, quand il vit les balles crépiter sur la grille de métal, quand à son tour il sentit cette frénésie envahir ses veines, il saisit une grenade mais hésita avant de la lancer, craignant qu'elle ne ricoche sur le rideau de fer. Des larmes coulèrent sur ses joues : il avait peur, il était désespéré, il n'avait pas pensé une seconde à appeler des renforts mais dans un cri déchirant, il prit lui aussi sa mitraillette et fit feu de concert, rajoutant des notes d'une furie pathétique sur la partition que jouait son ami. Ce que les passants virent fut une dramatique symphonie orchestrée par la peur de mourir, la haine et une multitude de sentiments mêlés qui dansaient un ballet confus dans les têtes des jeunes miliciens, une catharsis sous forme de requiem, un exutoire à toute cette amertume refoulée, transformée en un chant funèbre que nul n'aurait osé interrompre. Ce concerto où les cris avaient autant d'impact que les balles semblait ne jamais devoir s'achever, comme si le métronome universel avait tout à coup décidé de battre la mesure à jamais, dans l'espoir vain que toute la haine du monde puisse s'évacuer dans cette mélopée brûlante.
« Qu'est-ce que… ? On m'agresse ? Juste au moment où je commençais à m'amuser avec toutes ces choses, alors que je commençais à comprendre l'utilité de ces pierres.
Bon sang mais… Ils font tout exploser ? Du bruit, les objets qui éclatent… C'est après moi qu'on en veut ?
Peut-être qu'il ne fallait pas entrer. Cela expliquerait pourquoi tout était barré devant. Ou peut-être qu'il ne fallait pas faire de bruit. Le bruit est interdit, à moins que ce ne soit à cause du fait que je me sois amusé avec ces choses sur les rayons. Je n'aurais peut-être pas du les brûler toutes, avec la magie…
Le mal…
Ce sont des choses, il n'y a aucune raison de les respecter, je peux en faire ce que je veux… Non ? Rien n'est vivant ici, j'ai le droit de faire tout ce qui me plait. Après tout, c'est mon monde, il a été créé pour moi.
Ah, ce bruit, c'est insupportable, je ne peux même pas penser. Je veux que cela cesse… Je veux que cela cesse… Pourquoi est-ce que le monde ne m'obéit plus ? Arrêtez ce vacarme !
Je ne savais pas qu'il y avait des interdits, arrêtez ! Vous ne pouvez rien m'interdire de toutes façons…
Ce sont des objets. Ils n'ont pas de vie propre, qu'est-ce qui peut justifier qu'on m'en veuille ?
Je n'ai pas le droit. Comment pouvais-je le savoir ? C'est la punition du Créateur ? Non, le Créateur est bon, miséricordieux, il ne saurait me faire cela à moi, sa création.
Mais alors quelqu'un d'autre accorde donc de l'importance à ce qui ne vit pas. Et pas à moi ? On ne peut plus m'ignorer désormais, je suis grand et fort, et grâce à l'entonnoir je peux faire encore plus de bruit. Voilà un objet spécialement adapté à mes besoins : je parle et il crie pour moi.
Donc s'ils ne m'ignorent plus, ils me jalousent : je suis le préféré du Créateur, et pas eux.
Ils m'agressent, moi un innocent, moi la créature frêle qui découvre le monde. C'est un acte que le Créateur vengera, mais quand ?
Cela n'en finit plus, ils m'attaquent, ces monstres sans scrupule. Ils veulent écourter le jour après tous les efforts que j'ai faits. Je ne sais pas si ce monde est cruel ou s'Il cherche à m'éprouver mais ce que je sais, c'est que je dois agir.
Les terroristes… Les assassins du monde donc mes assassins. Le Créateur m'a mis en garde contre eux, ce sont nos ennemis, et ils sont venus aujourd'hui pour me prendre. Mais les meurtriers ne triompheront pas, ils ne triompheront jamais car Il m'a fait maître de tout et eux ne peuvent rien.
Le bruit a cessé. Si je ne contre-attaque pas tout de suite, je ne pourrais pas Le retrouver. C'est pour cela que je devais être fort : pour faire respecter sa justice. »
Soudain, une déflagration retentit. La façade du magasin vola en éclat et le rideau de fer fut projeté contre le mur d'en face, heurtant au passage l'un des soldats. Le second, pétrifié, ne pensa même pas à aller secourir son ami inconscient. Il attendait avec des yeux ronds de voir la faction terroriste débarquer pour raser le secteur. Mais au lieu de cela, il ne vit qu'une peluche obèse sur le sommet de laquelle se dressait une petite bête. Celle-ci le regarda un peu effarée elle aussi mais son étonnement laissa vite place à un sourire narquois. Une lueur maligne brûlait dans ses yeux. Elle était la bête traquée dont l'instinct sauvage se réveille tout à coup et qui fait face sans prévenir, décidant que la fuite ne résoudrait rien, se résolvant à l'attaque. Il était le chasseur infortuné, ne devant ce titre qu'au fait qu'il s'était trouvé là au mauvais moment, un trappeur improvisé qui se voyait lui aussi comme une proie innocente.
Désespéré, il tourna les yeux vers le corps de son compagnon tué par le choc. Il ne pensait toujours pas aux renforts qu'il aurait pu demander, enfermé dans son délire paranoïaque, pressentant une fin qui pouvait pourtant être évitée.
Ce sont dans de tels moments, quand la bataille tourne à notre désavantage, que l'on tente des gestes stupides ou irréfléchis, comme si ces occasions les transformeraient en actes salvateurs. Les exploits, les actions héroïques naissent pourtant de ces folies, coups imprévisibles du destin auxquels ne s'attendent pas les adversaires, malheureuse victoire qui entre dans les livres d'histoire sans changer les titres de chapitres.
Le soldat ne voyait plus rien, il ne pensait plus à rien, il vivait, c'est tout. Et pour la dernière fois pensait-il. Il saisit alors son couteau et se jeta en hurlant sur le monstre terroriste. Celui-ci, stupéfié devant tant de fureur, n'évita le coup qu'avec peine, ne maîtrisant encore que difficilement ses pas. La lame avait entaillé sa chair au niveau du flanc. Reprenant appui, la créature fit de nouveau face à son agresseur. Il haletait, son couteau dégoulinant du sang volé au monstre.
Mais au deuxième assaut, alors que le soldat se portait à sa hauteur, elle leva son membre supérieur vers lui et lança une boule de feu dans sa direction. Repoussé par le choc, le corps du soldat vola jusque dans le magasin et s'écrasa brutalement sur des débris épars. Il s'y était attendu, il avait rejoint son compagnon sans appréhension.
La créature attendit et sentit l'air vibrer. Des gens avaient assisté au spectacle et donnaient l'alerte. Devant ce vent de panique grandissant, elle ordonna au monstre de courir. Mais au détour de la ruelle, une main le saisit et l'entraîna sur le côté. La créature se retrouva face à un homme de taille moyenne et aux traits tirés qui manquait sûrement de sommeil. Il découvrit ses dents sales dans un sourire qui se voulait accueillant et s'adressa rapidement à elle :
-« Tu es revenu. Juste quand nous avions besoin de toi. »
