Sans réellement comprendre pourquoi, la créature courut elle aussi, entraînée par le mystérieux personnage. C'était son premier contact avec un humain, si on exceptait les soldats.
Dans sa course, elle repensa à sa blessure qui lui faisait mal mais qui saignait un peu moins. Les terroristes… Ils l'avaient agressée sans raison. Elle ne savait pas exactement ce qu'elle avait ressenti quand ce fou s'était jeté sur elle. Elle essayait de se souvenir du mot correspondant mais « peur » ne lui venait pas. La scène avait été très confuse, elle n'avait pas eu le temps de demander pourquoi, pardon ou quoi que ce soit, elle s'était défendue instinctivement. Elle regrettait un peu de ne pas être entré en contact avec cet homme mais en y repensant, elle se disait qu'il ne l'avait pas mérité et qu'il ne fallait pas écouter la langue perfide des ennemis du Créateur. D'où tenait-elle cette phrase ? Etrange, elle lui était venue toute seule.
Et ce terroriste l'avait blessé, elle, la créature à qui le monde appartenait. Pourquoi ? Il ne connaissait pas son statut ? Il ignorait qu'elle était maîtresse de tout ? Cela ne se voyait toujours pas malgré ses efforts ? Elle abandonnait peu à peu la thèse de la jalousie, sans s'en rendre compte.
L'homme entra dans une petite maison en retrait de la rue.
-« Tu es donc revenu. C'est la crise ici, je ne sais pas où tu étais passé mais beaucoup de choses ont changé depuis la dernière fois. D'abord il faut te dire qu'ils ont assassiné le chef. Et puis il y a Avalanche et leurs attentats et… Et… »
La créature le regardait, un peu déconcertée. Voyant qu'il s'en apercevait, elle dit :
-« Qui êtes-vous ?
- Co-comment ça ? Tu ne me reconnais pas ?
- Je ne vous ai jamais vu.
- Je faisais partie des sauveurs du peuple, les gardiens de la liberté… »
Voyant qu'il ne l'avait pas convaincu, il ajouta :
-« Tu cherches toujours le Créateur ?
- Comment le sais-tu ? »
C'était maintenant à son tour d'être stupéfiée. Peut-être avait-elle réellement perdu la mémoire malgré ce que lui avait affirmé sa conscience ?
-« Ta mission est de retrouver le Créateur, c'est bien ça ?
- Et d'assurer que Sa Justice s'applique.
- Ca en revanche, c'est nouveau.
- De quoi me parliez-vous tout à l'heure ? Les gardiens, le chef,…
- Tu as donc tout oublié ?
- Non, nous ne nous sommes jamais connus. »
L'homme était désemparé, il ne pouvait pourtant pas y avoir de méprise : si ce n'était le monstre blanc, il reconnaissait parfaitement la créature.
-« Tu m'as dit qu' « ils » avaient tué le chef ? De qui parlais-tu ?
- De nos ennemis, les oppresseurs du peuples et les adversaires de la liberté. »
Les yeux de la créature brillèrent : « Les terroristes… » Pensa-t-elle.
-« Il m'a envoyé pour cela, pour les éliminer.
- Ils ont assassiné le chef, ils voulaient nous anéantir. Mais nous résisterons jusqu'au bout, il nous faut désormais suivre notre nouveau leader. Maintenant que tu es revenu, ce sera plus facile, nos motivations n'ont pas changé.
- Se débarrasser des terroristes ? »
L'autre crut à l'ironie et répondit simplement : « Oui. »
« Nous étions Silent Blast, nous nous battions pour le peuple de Midgar. J'étais l'un de ses membres.
Quand nous avons rencontré la créature pour la première fois, elle était aussi désemparée qu'aujourd'hui, elle disait qu'elle cherchait le « créateur ». Je suppose qu'elle appartenait à une secte démantelée par la Shinra ou tout simplement que c'était sa façon à elle de parler de son père.
Ce qui nous a d'abord surpris était le fait qu'elle n'avait pas de nom. C'est pour cette raison que je pensais à un membre de secte : elle avait perdu son identité, elle cherchait un groupe auquel se rattacher. Mais elle était parfaitement sensée, parlait clairement même si le jugement qu'elle portait sur le monde était quelque peu naïf et déroutant. Je n'ose pas lui reposer la question.
Sa maîtrise de la magie était un atout majeur pour notre faction. Je connaissais les pouvoirs de la matéria mais je n'avais jusqu'alors jamais vu de magie pure comme celle-ci, à laquelle elle donnait n'importe quelle forme, sans avoir au préalable à choisir précisément sa pierre. Elle était une ébeniste-magicienne, elle façonnait cette force comme un menuisier travaille le bois. Je suppose que cela venait de sa naïveté : elle n'avait pas conscience des limites de la matéria et son esprit n'était pas sclérosé.
Le gros monstre blanc est en revanche une énigme pour moi. Je ne sais pas d'où il vient ni ce qu'il a à voir avec elle. Elle m'a dit qu'il venait du magasin. Si ce n'est pas une image, j'ai peur de connaître la vérité. Je n'ose imaginer qu'elle lui a donné la vie… Ce monstre est totalement dénué d'intelligence et suit ses ordres aveuglément sans mot dire. Elle se serait créée un esclave ? Ceci m'inquiète et je commence à douter sur le fait de l'avoir fait rentré une nouvelle fois dans le groupe.
Sa perte de mémoire me laisse elle aussi perplexe : on dirait qu'elle a recommencé une nouvelle vie, avec la même base mais en changeant de route. La signification de tout cela me dépasse et je n'ai pas tellement envie de savoir. Elle ne reconnaît rien mais apprend toujours aussi vite, notre combat est le sien et elle continue d'appeler la Shinra « terroriste ». Les autres membres ont beaucoup apprécié et reprennent le mot volontiers pour qualifier la compagnie. Mais j'ai l'impression d'être le seul à voir les zones d'ombre planant au-dessus et autour de cette créature. Peut-être est-ce de la paranoïa due à la mort du chef.
Ils l'ont accusé d'avoir fait explosé le réacteur mais nous savons tous que c'est faux : il se rendait à une réunion. Il ne faut pas chercher loin pour trouver les vrais coupables…
Heureusement nous avons retrouvé une activité, même si j'ai bien l'impression que cela s'éloigne de notre domaine privilégié. Elle s'acquitte de cette tâche de façon exemplaire et met un point d'honneur à respecter les ordres. Elle pense faire la justice et servir son « créateur »… J'ai l'impression que nous l'écartons de sa voie.
Nous collectons désormais de l'argent pour subventionner la rébellion contre la Shinra et amenons des prisonniers soupçonnés d'être à la solde de la compagnie et d'espionner le peuple. Mais quand j'y repense, il me semble qu'il n'y a que des prisonnières… »
-« Ca fait plusieurs semaines que tu travailles avec nous. Tu te souviens de tout maintenant ?
- Non, vous me l'avez appris pour la première fois. »
L'homme et la créature étaient dans la petite maison, à quelques minutes du début de la réunion. C'était le moment de se reconcentrer sur les buts de Silent Blast. Il avait été le plus actif ces derniers temps afin que la flamme de l'ancien groupement ne s'éteigne pas. Les autres avaient oublié les buts premiers, la défense du peuple, la résistance face à l'hégémonie Shinra. Lui tentait chaque jour d'entrer en contact avec d'autres terroristes, notamment avec Avalanche. Il courait les rues pour raviver l'espoir dans le cœur des gens et les inciter à la révolte. Il rêvait du jour où les Taudis se lèveraient. Ce jour viendrait quand le carcan de peur et de mort se dissiperait dans la brume de Midgar. Il devait pactiser avec Avalanche, c'était le seul moyen.
Tout le monde était dans la salle de réunion qui jouxtait celle dans laquelle ils se trouvaient tous deux. Il se leva le premier et se dirigea vers la porte.
A ce moment, un craquement aussi puissant qu'une explosion se fit entendre de l'autre côté. L'homme ne bougea plus, attendant la suite.
La porte donnant sur l'extérieur avait littéralement éclaté. Rapidement, le pied qui avait réalisé cet exploit dépassa le chambranle fissuré et écrasa les échardes de bois qui gisaient par terre. Un second le suivit. Ils étaient tout deux vêtus de chaussures cirées.
Un homme entra, c'était une statue carrée, une brute taillée dans le roc sur laquelle battait un cache-poussière que le courant d'air faisait claquer comme un étendard. Debout dans l'encadrement de la porte, il posa son regard sur la pièce. Ses yeux cachés derrière une paire de lunettes noires ne firent que renforcer l'impression qu'il donnait.
C'était Lui… Ils ignoraient son nom mais devinaient qui il était : le tueur de la Shinra.
Avant que le vent de stupeur ne fût retombé, avant même qu'une parole n'ait pu avoir le temps d'être prononcée, Jéricho écarta les pans de son cache-poussière et dégaina deux fusils à canons sciés. L'air frais coulant sur sa nuque, il pointa ses armes sur l'assemblée et fit feu sans sommation. Il avança lentement sans s'arrêter de tirer, et chaque giclée de plomb était d'une précision mortelle, fauchant une vie à chaque pression des gâchettes. Aucun des terroristes n'eut le temps de se saisir d'une arme. L'un d'eux se leva pourtant brusquement et se jeta sur l'assaillant. Jéricho esquiva l'attaque et, laissant passer son adversaire emporté par l'élan, il lui lança son genou dans le ventre avant de lui asséner un coup de crosse sur la nuque. Dans la foulée, les autres tentèrent de se sauver, profitant de ce corps à corps inégal. Mais la pluie de mort reprit immédiatement, ne laissant que des éclaboussures rouges sur les murs. Jéricho aperçut l'un des terroristes qui tentait de passer par la fenêtre du fond. Il ajusta sa visée et transperça le dos de sa victime qui s'écroula dans un râle de l'autre côté.
Un second esprit téméraire se prit au jeu du combat rapproché et, pour désarmer la brute, décocha une violente manchette dans l'articulation du coude gauche de Jéricho. En un éclair, celui-ci pivota et frappa l'autre au visage avec le canon du fusil droit. Le choc fut tel, le coup si sec qu'on put entendre les os craquer. Sans se préoccuper du fusil qui était tombé, il tira sa dernière cartouche dans la table ruisselante de sang qui trônait au milieu de l'ex-salle de réunion. Le bois éclata, les échardes volèrent et un cri rauque se fit entendre, la plainte d'un terroriste qui avait trouvé refuge sous les planches polies mais qui n'avait pas échappé à l'œil du tueur.
Ramassant l'arme à terre, il sortit sa victime encore vivante de dessous la table et, l'empoignant par le col, entreprit de la faire parler. L'homme saignait abondamment. Jéricho le colla au mur et parla pour la première fois :
-« Où sont-ils ?
- Qui ça ? »
Le terroriste respirait difficilement.
-« Tu le sais très bien.
- Vous les avez tous tués.
- Je ne parle pas de ces minables. Où est Avalanche ?
- Comment puis-je le savoir ?
- Ne te fous pas de moi. Nous savons que vous cherchez à pactiser avec eux. Nous sommes certains que les avez trouvés.
- Nous ne les cherchions pas. »
Jéricho resserra son étreinte.
-« Quoi ?
- Aaah… Seuls quelques-uns d'entre nous voulaient…
- Et ?
- Nous ne les avons jamais rencontrés…
- Mais vous savez où ils se cachent ?
- Dans les Taudis. »
Jéricho s'impatienta et le frappa dans l'abdomen, au niveau de la blessure.
-« Ne me fais pas perdre mon temps.
- Le secteur 7.
- Ne me prend pas pour un imbécile, je sais très bien qu'ils ne peuvent pas être dans le secteur 7.
- Pitié, c'est tout ce que je sais.
- Tu mens ! »
Ses yeux s'étaient allumés. Ils rougeoyaient de colère.
L'autre terroriste, qui avait suivi toute la scène dans l'entrebâillement de la porte à côté de la créature se précipita soudain, les larmes aux yeux. Mais avant qu'il ait pu s'adresser au tueur, celui-ci, surpris, acheva sa victime d'un tir entre les deux yeux et fit face. Une goutte de sueur perla sur son front, il était légèrement décontenancé par cette intrusion. Cela faisait longtemps qu'on ne l'avait pas pris par surprise et il avait eu de la chance : l'autre n'avait pas l'intention de le tuer. Ses deux fusils braqués sur le nouveau terroriste, il avala sa salive, retrouva sa concentration et entama :
-« Qui es-tu ?
- Il disait vrai. Ils sont dans le secteur 7. Pourquoi l'avez-vous tué ?
- C'était un réflexe, il ne faut jamais faire de gestes brusques.
- Pourquoi nous avez-vous attaqués ?
- Nous vous avions mis en garde dernièrement. Vous avez voulu continuer à faire les fortes têtes : tant pis pour vous. Le message était clair, la Compagnie a voulu vous donner une chance.
- Et c'est vous qui avez tué le chef ?
- Tu n'es pas en position de poser des questions. Où sont-ils ? Je ne le répèterais pas.
- Nous ne les avons pas rencontrés, pourquoi devrions-nous le savoir ?
- Et maintenant, pour qui travaillez-vous ?
- Le Parrain des Taudis. Il défend notre cause.
- Il vous a surtout bien bernés… Mais vous avez été héroïques jusqu'au bout.
Je me dois donc d'appliquer la justice. Je te condamne à mort pour attentats, meurtres, vols et dégradations de matériel public. »
A ce moment précis, la créature sortit elle aussi de la pièce d'à côté et s'adressa à Jéricho :
-« Je t'ordonne d'arrêter ! »
Deux fois en quelques minutes, il s'était fait surprendre deux fois et il était encore en vie. C'était un présage. Il avait maintenant un fusil pointé vers chacune des têtes. Il examina la créature :
-« Qui es-tu ?
- Ce n'est pas la Justice que tu appliques.
- Qu'en sais-tu ?
- Le monde a été fait pour moi, je suis le seul gardien de la Justice.
- Le monde est pour tous et tu es sûrement la dernière chose dont le monde ait besoin.
- Tais-toi, je peux te détruire d'un seul… »
Jéricho visa le plafond au-dessus du monstre et tira, faisant tomber du plâtre et de la poussière sur la créature. Elle tremblait et toussait.
-« Et moi je peux te tuer comme les autres.
- Non, la Justice c'est éliminer les terroristes.
- C'est ce que je fais.
- Non, nous sommes les défenseurs du peuple. Nous nous battons pour libérer la population du joug des méchants. Ils oppriment le peuple, l'espionne, le traque. Nous devons les arrêter. Ceci est la Justice.
- Et à quel prix ? Vous avez assassiné des innocents, détruit les outils de travail des gens qui vous faisaient confiance, vous les avez mis au chômage en poursuivant votre but égoïste. Nous avons tenté de vous faire comprendre mais vous êtes des sauvages, désormais vous capturez vos victimes pour les torturer.
- La Justice, c'est éliminer les méchants.
- Et vous pensez la faire en tuant ceux qui vous défendent ?
- Pourtant, le Créateur a dit que…
- Qui ?
- Il a dit de supprimer les terroristes.
- Je m'apprêtais à le faire.
- Dans ce cas où est la Justice ?
- Ici même.
- Mais si vous tuez vous aussi, ce n'est plus la Justice, c'est un meurtre. Et donc il faudra que quelqu'un vous punisse et vous tue et…
- J'obéis aux ordres des dirigeants, je fais donc la justice, donc personne n'a le droit de se venger.
- Mais si les dirigeants sont les méchants ?...
- Tais-toi !
- Comment savoir qui sont les gentils et qui sont les méchants ? Où est la vérité ? Le Créateur ne m'a laissé que des pistes floues…
- Je suis un « gentil ». Je protège les gens des assassins comme vous. Je fais mon devoir.
- Je n'avais pas vu les choses ainsi… »
Jéricho perdit patience et appuya sur les deux gâchettes. Une première balle traversa la boîte crânienne du terroriste qui était resté muet depuis que la créature avait pris la parole. Elle se ficha dans le mur arrosé de sang frais. La seconde atteignit le monstre obèse en pleine poitrine. Pas d'hémoglobine mais une giclée cotonneuse, le jouet éventré avait laissé échappé par la plaie béante une poussière blanche et légère qui s'était dispersé dans toute la pièce. La matière pelucheuse voletait dans l'air ambiant, répandant une odeur âcre de coton brûlé. La balle, éjectée à plus de trois cent quarante mètres par seconde, projeta sa victime contre un mur, faisant chuter la petite créature sur le sol. La puissance de l'impact avait été telle qu'elle fit un vol plané de plusieurs mètres avant de s'écraser mollement sur le sol, assommée.
Jéricho embrassa la scène d'un seul coup d'œil puis sortit de la maison. Il leva alors le regard : le Soleil était déjà haut dans le ciel mais quelque chose n'allait pas. La discussion avec ce monstre étrange l'avait mis mal à l'aise.
