« C'est la nuit. Non, pourtant ce n'est pas l'heure. Alors quoi ? Je suis… Mort ? C'était donc ça qu'ils appelaient « mort » ? C'est étrange, j'ai l'impression d'avoir déjà vécu cela… Avant de me réveiller dans la rue. J'étais donc mort avant d'ouvrir les yeux ?

Ce n'est pas désagréable, il ne fait pas froid, je ressens une vague de bien-être réconfortante. Il n'y a plus de but à atteindre, on ne peut plus rien attendre de moi. C'est tellement facile, je pourrais me laisser flotter ainsi indéfiniment. Je ne touche même pas le sol, comment le pourrais-je d'ailleurs, puisqu'il n'y a rien autour de moi, même pas de vent ? J'ai l'impression d'être statique et mobile à la fois. Je n'ai plus de repère. Je ne sais si je m'achemine vers une nouvelle sortie ou si cela n'aura jamais de fin. Je dérive… Peut-être vais-je me réveiller dans une ruelle ? Je ne me souviendrai probablement de rien. Ce serait le secret de la vie : une succession de sommeils comme celui-ci et de réveils brumeux. Aurais-je le même corps si je me réveille ? Oui. C'est pour ça que cet homme croyait me reconnaître, c'était bien moi en fait mais j'avais du dormir entre temps. Mais quelle importance après tout ? Je ne veux pas me réveiller, il fait trop bon de ce côté-ci. Aucune contrainte, nulle peur de voir le jour être écourté, la fatalité n'est plus rien, elle ne peut même plus exister. Plus rien n'est inexorable désormais, je suis maître du destin. Je n'aurai plus jamais peur de la nuit car c'est elle qui m'a délivré.

J'ai le contrôle de tout ici. Pourquoi devrais-je revenir dans ce monde où les gens me haïssent s'ils ne m'ignorent pas ?

Qui était-il ? Le gardien de la Justice ? C'est étrange : il semblait savoir parfaitement ce qui était juste mais ce n'est pourtant pas ce que j'avais défini comme tel. Je n'étais pas le maître, il pouvait vivre en dehors de moi et il n'était lui-même le maître de rien, il obéissait. Il a tué tous mes amis et cela semblait naturel pour lui. Après tout, ses arguments étaient valables. J'ai du mal à admettre qu'il avait tort.

Est-il concevable qu'il y ait deux justices ? Ou plusieurs ? Ou une infinité ? C'est impossible. Comment les faits pourraient-ils révéler deux vérités ? Il voit pourtant les mêmes choses que moi, c'est évident. Deux choses identiques peuvent être vues de la même façon mais perçues différemment ? Parce que nous avons les mêmes yeux mais des esprits différents. Nos corps sont dissemblables mais la confrontation vient de quelque chose de plus profond. Nous avons chacun conscience de notre Justice et nous cherchons à l'appliquer, en tenant plus ou moins compte de celles des autres. La Justice la plus forte l'emporte. C'est en contradiction avec sa nature même !

Dans ce cas, tout le monde est juste ? Oui, mais seulement à ses yeux. Ce que faisaient mes amis me semblait juste pourtant… Parce que je n'ai pas cherché la Justice, j'ai attendu qu'elle vienne à moi et j'ai accepté tout ceci sans discerner le bon du mauvais. Comment l'aurais-je pu ? Je croyais tout contrôler mais la vérité n'était finalement pas issue de ma pensée, elle est là, parmi les autres. Je ne devrais même pas dire « la » vérité. Elle est de nature identique à cette « justice ». Elles n'existent pas en elles-mêmes, seulement par les yeux des êtres vivants.

Il a parlé des « dirigeants »… Peut-être sont-ils capables de montrer le chemin le plus juste aux yeux de tous ? Et lui il obéissait pour que le monde soit meilleur. Il a donc essayé d'éliminer les vérités parasites qui entravent la voie menant… Au Créateur ??? Il recevait ses ordres du Créateur ? Il est parfait, il ne peut donc être que le seul à détenir la vérité ? Et il m'a châtié pour ne pas avoir suivi sa voie. Pourtant c'est ce que je croyais faire. Cela ne compte pas ?

Le Créateur m'a abandonné, tant pis. (Il te reste une chance de démontrer le contraire.) ??? (Tu veux vraiment tout laisser tomber maintenant ?) Il est trop tard, je n'ai plus le choix. (On a toujours le choix. Et le Créateur te regarde encore.) ??? (Tu vas le décevoir ?) »

L'odeur de mort se mêlait à la chaleur de la pièce. Tout était immobile, à l'exception de perles écarlates glissant le long des murs, inexorablement, jusqu'à atteindre le sol pour grossir la flaque de sang qui s'y trouvait déjà. La créature gisait par terre, inerte, le cadavre du monstre blanc à ses côtés. Cela faisait un peu plus d'une minute que Jéricho avait quitté la maison quand une onde imperceptible agita l'air ambiant. La créature bougea, tous ses muscles se contractèrent. Ses paupières s'ouvrirent sur des yeux exorbités. Ses membres supérieurs battirent l'air dans un mouvement saccadé. Elle roula sur le ventre et, au bord de l'asphyxie, régurgita l'énorme caillot de sang qui lui obstruait les voies respiratoires. Elle aspira profondément et s'écroula de nouveau sur le sol, pantelante. Un filet rougeâtre coula sur ses lèvres, trop mince pour gêner sa respiration.

Son cœur venait de repartir, deux minutes après son décès.

-« Evidemment : s'il y a un attentat, c'est Avalanche, s'il se passe quelque chose d'étrange qui ressemble fort à une expérience scientifique ratée, c'est la Shinra.

- Calmez-vous, Monsieur Jéricho. Que vous arrive-t-il ?

- Vous le savez très bien ce qui m'arrive, Monsieur Shinra. Je suis tombé sur un rebut d'une de vos expériences foireuses.

- Je ne sais pas de quoi vous parlez.

- Oh que si vous savez. Il n'y a que la Shinra pour se faire appeler « Le Créateur ». C'a n'a pas été très dur de deviner qui avait assez d'ego pour se faire adorer comme un dieu. Mais le pire, c'est que cela semble contagieux. Vous avez lavé le cerveau de ce pauvre animal ? Il se croyait assez fort pour me donner des ordres. »

Le directeur du département scientifique de la Shinra sourit. Il croisa les mains sur son ventre et voulut basculer en arrière le dossier de son fauteuil mais une main gantée le saisit au col et le tira par-dessus le bureau. Il fit une grimace, incapable d'articuler un mot. Jéricho poursuivit sur un ton calme :

-« C'était pour m'éprouver, n'est-ce pas ? Vous voulez que je fasse mes preuves, comme à mes débuts ? Vous n'avez plus confiance en moi ? Et vous avez besoin d'une telle « chose » pour voir de quoi je suis capable ?

- Oui, j'ai entendu dire que votre dernière mission n'a pas été une réussite…

- Quoi ? Qui vous a dit ça ?

- Je trouve que vous posez beaucoup de questions ces derniers temps, Monsieur Jéricho. »

Jéricho le lâcha, blême de rage mais aussi et surtout parce qu'il se sentait tout à coup désemparé devant la mauvaise foi du directeur qui le rappelait à l'ordre en frappant là où cela fait mal. C'était comme si un château de cartes venait de s'écrouler à cause d'un geste brusque. Jéricho se reprit, faisant en sorte que la situation ne lui échappe pas totalement :

-« Je n'ai jamais posé de questions, c'était le contrat. Je l'ai toujours respecté et vous n'avez jamais eu à vous plaindre de moi. Mais aujourd'hui vous l'avez rompu, vous avez trahi ma confiance. J'obéis, je n'ai plus de conscience, je suis un soldat aveugle, le bras armé que vous pointez sur la cible de votre choix. Que voulez-vous de plus ?

- Que vous réussissiez vos missions.

- Je les ai toutes réussies.

- Vous avez démantelé Avalanche ?

- Pas tant que vous me mettez des bâtons dans les roues. Il faut savoir ce que vous voulez. Moi j'attend toujours que vous teniez votre promesse : me donner un vrai statut dans votre corps d'élite, afin que je ne sois plus une ombre au service d'autres ombres. Je n'existe nulle part, pour personne, vous niez même me connaître. Je suis administrativement mort. Bien plus que ça, je ne suis jamais né. J'attends l'heure où je projetterai ma propre ombre sur les murs.

- Pour l'instant vous êtes en sursis, après cette série d'échecs.

- Quoi ?

- Vous pouvez disposer.

- Très bien, mais sachez que je tuerai votre prochain jouet comme j'ai tué celui-ci. »

Le scientifique se leva brusquement, interdit. Il fut pris de panique. Il aurait dit toute la vérité à Jéricho, à savoir que la créature s'était retrouvée par hasard sur son chemin, si seulement cela lui avait permis de la ressusciter. Mais la stupeur l'avait rendu muet. Sa tête se jouait aussi, avec l'échec de sa propre mission.

Jéricho quitta la pièce d'un pas lourd, dans un silence oppressant. L'autre réalisa qu'il en avait peut-être trop fait. Il saisit le téléphone.

Le tueur de la Shinra se retrouva dans la rue, remonta son col et se dirigea rapidement vers le cœur de Midgar, afin de rendre visite au Parrain des Taudis, sa seule piste pour l'instant.

La créature avait appris à s'orienter dans la ville. Elle retrouva le magasin de jouet sans difficulté. Les dégâts n'avaient pas été réparés, signe que le propriétaire avait dû, probablement, se retirer des affaires. Elle ne fut pas le moins du monde gênée d'avoir ruiné quelqu'un et entra, cherchant un remplaçant à sa monture décédée. Le fait d'avoir délaissé le cadavre du monstre ne la tourmentait pas, vu qu'elle ne le percevait que comme une « chose », donc bien inférieur à elle. Il n'était pas réellement mort puisqu'il n'avait jamais vécu.

Elle trouva le même jouet dans le magasin et lui donna la vie, un geste devenu rituel. La question ne se posait pas de savoir les implications que cela avait de donner vie. Elle ne se sentait pas sa mère, tout au plus son maître. Elle n'imaginait pas un seul instant que le monstre puisse ressentir la douleur, éprouver des sentiments. Elle n'avait pas le recul nécessaire pour faire le parallèle entre elle et lui. Pourtant, tout comme le monstre, la créature n'était qu'un jouet.