De la buée sortait de sa bouche chaque fois qu'il expirait. Il faisait froid. Un froid mordant, persistant, qui ne voulait pas tomber de l'arbre hivernal. Le ciel lui-même semblait froid. La grisaille immobile qui perçait à travers la couche de pollution était comme gelée, une pellicule de glace sale recouvrant le dôme céleste. Le froid déposait sur chaque chose une couche d'immortalité, comme s'il pouvait arrêter les dégâts du temps en le faisant ricocher sur le givre insensible des rues. Tout semblait plus lisse, plus doux, enveloppé d'un film transparent glacial mais agréable. Mais ce froid était vicieux, il s'insinuait partout et pondait ses œufs sous l'apparente tranquillité qu'il avait déposée sur le monde. Il rongeait les poumons, tuait les sens sans que cela se voit, ralentissait ses proies jusqu'à les immobiliser totalement pour mieux s'en délecter. Mais il n'était jamais repu, et s'attaquait à tout ce qu'il pouvait. Il transperçait l'esprit et paralysait doucement les nerfs, empêchant ainsi une transmission capitale vers les centres nerveux, une information qui signalait que le corps mourait et qu'il lui fallait se prémunir de cet ennemi insidieux.

Rendu insensible, le corps continue d'avancer et s'enfonce encore plus dans une torpeur muette, des sables mouvants qui vous aspirent lentement, tellement lentement que l'on ne pense pas à se défendre. C'est une marche aveugle vers un but qui s'éloigne toujours plus. Car pour chaque mètre à parcourir, il faut d'abord faire cinquante centimètres. Mais pour parcourir ces cinquante centimètres, il faut d'abord en faire la moitié. Et le froid vous fait sentir ces divisions à mesure que vous progressez. Il vous freine et vous incite à penser de plus en plus à la fraction infranchissable qui ne sera pas parcourue tant que sa moitié ne l'aura pas été elle aussi. Et au fur et à mesure que vous vous éloignez de la réalité pour penser à ce paradoxe, le froid fait se refermer sur vous le complexe de Zénon afin que vous ne puissiez pas en sortir. Plus vous l'imaginez et plus il s'empare de vous. Enfin, quand il éclot définitivement à l'intérieur, vous ne sentez plus rien, vos doigts ricochent sur les surfaces sans pouvoir en distinguer la matière ; votre visage semble de pierre et pourtant vous sentez des particules liquides qui ruissellent dans vos narines, inexorablement, et vous n'avez pas la force de sortir la main de votre poche ; les membres deviennent gourds et les jambes s'activent par réflexe plus que mues par votre volonté. Cesser le mouvement, se laisser faire, abandonner un combat que l'on n'a pas l'impression de mener : c'est ce qu'il ne faut pas faire pour éviter d'être piéger par le froid.

Quand le but est atteint, le froid s'est emparé de vous et retourne votre esprit contre la chaleur que vous êtes venus trouver. Vous vous sentez mal à l'aise, incommodés par l'air étouffant qui vous entoure, qui vous oppresse et vous repousse dehors. Le froid, trahi, se venge alors en tirant la peau de votre visage, en rougissant vos mains et en vous brûlant le corps tout entier. Puis on s'habitue, la douleur passe et les sens reviennent. On se sent libéré, on rouvre les yeux et on se laisse aller.

Il marchait dans les rues de Midgar d'un pas lent mais déterminé. Il connaissait le froid et il savait que l'on acquérrait jamais d'expérience avec lui, il était toujours aussi fort et le combat repartait à chaque fois de zéro.

Le vent léger qui parcourait les rues au milieu des passants n'arrangeait rien, charriant les particules toxiques générées par les usines de la ville. Jéricho avançait sans faillir, bien que le froid lui fit de plus en plus mal. Il respirait avec peine et sentait ses bronches s'enflammer. Il réalisait que les hommes, même les plus forts, étaient finalement vulnérables aux moindres obstacles que la nature pouvait mettre sur leur chemin. Il ne montrait pas sa douleur et serrait les mâchoires, en pensant à ce qui allait arriver. Il sentait déjà le goût du sang dans sa bouche.

Enfin, il atteignit le secteur des Taudis que l'on nommait le Wall Market, un lieu de débauche sur lequel brillaient les enseignes lumineuses des magasins comme les cierges éclairent perpétuellement les bancs d'une église. Il se mit à haïr les gens, non pas seulement ceux qui se trouvaient ici mais tous les habitants de la cité, toutes les personnes qui vivaient sur cette planète. Ce qu'il voyait dans ces Taudis reflétait la vilenie du monde, la bassesse des esprits qui le compose. Ce n'était pas un condensé de ce qui se faisait de pire, mais un échantillon représentatif d'un univers chaotique qui plongeait un peu plus chaque jour vers sa propre mort. Il désirait voir cet endroit disparaître, il s'imaginait une main divine qui réduirait ce secteur en cendres et qui transformerait en statues de sel ceux qui afficheraient leurs regrets.

En approchant de son but, il vit un tas de déchets métalliques qui venaient sans doute du magasin d'arme tout proche. Il se mit à haïr encore plus.

Il se retrouva devant le bâtiment qu'il cherchait. Il était venu là des années auparavant et notait que le propriétaire des lieux s'était enrichi si l'on en croyait la peinture fraîche et les somptueuses décorations qui tranchaient avec les souillures du reste du secteur. Le Parrain des Taudis était donc devenu un homme puissant depuis tout ce temps. Mais il ne servait pas les intérêts de la Shinra, et ça c'était mal.

Jéricho remarqua qu'il n'y avait pas de garde à l'entrée et que la porte principale était entrebâillée. Il poussa l'un des battants et se retrouva à l'intérieur. La première pièce qui s'offrait à lui était vaste et on pouvait voir deux escaliers dont l'un montait vers les appartements du Parrain. Il valait mieux ne pas emprunter l'autre, Jéricho le savait. Il descendait vers une salle de torture lugubre dans laquelle le propriétaire jouait avec ses victimes avant de les achever lui-même. Elle se situait très loin sous la surface pour empêcher que les cris puissent être entendus. Mais cela n'avait pas d'importance, étant donné que personne ici n'aurait osé se plaindre de cet influent voisin.

C'était trop calme, et Jéricho savait que le Parrain n'aimait pas le calme. Soudain quelque chose attira son attention. A sa gauche se trouvait un renfoncement dans lequel se tenait habituellement un homme chargé d'accueillir les visiteurs. La chaise était renversée et on pouvait voir à côté un corps ensanglanté. Jéricho s'aperçut qu'il lui restait un souffle de vie. Il le saisit et entreprit de lui poser des questions. Mais l'homme n'arrivait pas à sortir un son, il se contentait d'ouvrir et fermer la bouche comme un poisson hors de l'eau. C'était un spectacle pitoyable, un rebut d'humain s'accrochant désespérément au radeau branlant qu'il appelait la vie. Un homme faible qui croyait pouvoir faire oublier ses péchés en alléguant l'agonie. Jéricho ne tint plus : il le laissa tomber et lui décocha un coup de pied. Puis un second. Puis un troisième. Il s'acharna sur le malheureux qui n'avait pas la force de se défendre. Il lui prit les cheveux, le souleva de nouveau et lui cogna violemment la tête contre le mur à plusieurs reprises. L'homme avait déjà expiré depuis longtemps quand il le lâcha, et le visage en bouillie vint heurter le sol avec un bruit sourd. Jéricho contempla la scène, un peu essoufflé. Cela lui avait calmé les nerfs, il se sentait plus serein.

Il monta l'escalier et se dirigea vers une pièce apparemment vide. Jéricho entra et trouva trois cadavres sur le sol. Chacun d'eux présentait les mêmes blessures : des entailles profondes dues à une très grosse lame. Il était sur la bonne piste. Il s'agenouilla près d'un corps en tâchant d'éviter les flaques de sang encore frais. Les trois victimes étaient habillées de la même façon et portaient les mêmes armes. Quand Jéricho mit les mains dans les poches intérieures des vestes, il trouva trois billets d'avion identiques. Le reste n'avait pas grand intérêt mais ces billets avaient attiré son attention. Ils indiquaient pour destination Utaï, bien que cette ville n'ait pas d'aéroport. Celui-ci était situé un peu plus loin dans une plaine, mais c'était plus une piste unique qu'un complexe de pointe, étant donné le nombre minime de voyageurs. Le fait qu'ils portaient tous les mêmes billets indiquait la prochaine escale du Parrain. Jéricho sourit.

Il ressortit et se dirigea vers la seconde pièce de l'étage qui, sans doute possible, était la chambre même du Parrain. Il s'essuya la bouche du revers de la main et poussa le battant. Aucun bruit ne provenait de l'intérieur et quand il entra, il trouva un homme debout au fond de la pièce, en train de farfouiller dans un tiroir. Celui-ci n'avait pas entendu Jéricho.

-« Bonjour Don. »

L'homme se retourna brusquement. Il avait l'air terrorisé et épuisé. Il s'appuya à un meuble et demanda, effaré :

-« C'est un défilé ou quoi ? »

Il devait avoir une quarantaine d'années, à moins que les circonstances n'aient vieilli ses traits. Ses habits et son embonpoint trahissaient une condition de riche, et le lit défait qui séparait les deux hommes témoignait d'une récente visite.

-« On m'a précédé ? »

L'homme regarda Jéricho d'un œil méfiant avant de lui répondre :

-« Des importuns.

- Tu as donc changé tes habitudes, tu invites aussi des hommes ?

- Qui êtes-vous ?

- Tu ne me reconnais pas, Cornéo ? »

L'homme avait peur. Il cherchait désespérément à se souvenir mais cet inconnu caché derrière une paire de lunettes noires ne lui disait rien.

-« Cela fait des années maintenant qu'il a fallu te chasser de la lumière pure de Midgar que tu souillais de tes actes. Et tu t'es réfugié dans les Taudis ? Tu n'as jamais eu honte de rien, vivre dans les immondices ne te gênerait même pas.

- Tu es l'Ombre, n'est-ce pas ?

- Il n'y a pas qu'une seule ombre ; des ombres, il y en a autant que d'éclairages. »

Don Cornéo eut un regard mauvais. Il commençait à se rappeler.

-« Que me voulez-vous ?

- Qui sont ceux qui m'ont précédé ici ?

- Ce ne sont pas vos affaires.

- Non effectivement, ce sont celles de la Shinra.

- Depuis quand s'intéresse-t-elle à des voyous du Wall Market ?

- Ne te fous pas de moi, on sait très bien que tu as des liens avec Avalanche. On a chopé les restes de Silent Blast que tu avais repris à ton compte. Ils ont avoué.

- Les incapables. Je ne sais pas à quoi ils jouent, s'ils essaient de se faire embaucher ou quoi que ce soit, mais sachez que je n'ai jamais cherché à entrer en contact avec Avalanche.

- Tu peux parler d'eux au passé de toutes façons. »

Don Cornéo fit une grimace. Il savait pertinemment que ses précédents visiteurs, dont le jeune blond déguisé en femme, faisaient partie d'Avalanche.

- De quel droit tuez-vous mes hommes ?

- Tes fournisseurs, tu veux dire.

- Quoi ?

- J'avais un minimum de respect pour ces types. Ils défendaient une cause et ils se battaient jusqu'à la mort pour ça. C'étaient des adversaires loyaux qui ne tuaient pas. Et toi tu as profité de leur faiblesse pour les « aider ». Ils étaient certains de continuer à se battre pour un avenir meilleur et tu as perverti leur mission. Tu en as fait des êtres méprisables qui kidnappaient les jeunes filles pour te les livrer. Ils croyaient démasquer des espions de la Shinra alors qu'ils servaient en fait les volontés de tes bas instincts. Combien en as-tu violées grâce à eux ? Espèce de sale porc lubrique ! »

Jéricho dégaina un fusil et le pointa vers Don Cornéo. L'autre recula, pris de panique.

-« Calmez-vous. Vous voulez de l'argent ? J'en ai. Vous voulez une fille ? Non, bon, d'accord…

- Je veux savoir où est Avalanche. Dépêche-toi de répondre avant que cela devienne personnel. »

Jéricho entendit un bruit mais ne broncha pas. Quelqu'un venait d'entrer à son tour dans la maison.

-« Vous m'épargnerez ?

- Je t'éviterai de souffrir. »

Des pas légers se faisaient entendre dans les escaliers. Jéricho esquissa un sourire : il ne se ferait pas surprendre, cette fois.

-« Je ne sais pas qui ils sont ni où ils sont. Pourquoi vous le dirais-je de toutes façons ?

- Pour sauver ta misérable vie. »

Les pas se rapprochaient doucement.

-« Qu'est-ce qui vous dit que je les ai déjà vu ?

- Je sais qu'ils étaient là, j'ai reconnu les marques sur les corps de tes hommes. Je ne pense pas que deux ou trois adolescentes aient pu faire ça. »

L'étranger était là, derrière la porte. Jéricho dégaina son deuxième fusil et se tourna lentement. Don Cornéo se tut.

Quand la porte s'ouvrit, Jéricho vit apparaître la créature montée sur le monstre blanc. Il eut un moment d'hésitation. « Ils les fabriquent à la chaîne ? »

La créature quant à elle fut surprise de se retrouver immédiatement avec une arme braquée sur elle. Devant son air ahuri, le tueur entama :

-« Que viens-tu faire ici ?

- Il avait parlé du « Parrain » alors je me suis renseigné et je suis venu. Je savais que tu serais là. »

Jéricho oublia complètement Don Cornéo qui n'osait de toutes façons pas bouger.

-« Tu es venu pour moi ?

- Oui. Je crois que tu sais où est le Créateur.

- Encore lui ?

- Oui.

- Je sais quelle est ta mission alors ce n'est pas la peine de rester. Je vous tuerai tous s'il le faut.

- Si tu connais ma mission, alors tu sais que je suis venu pour t'aider. »

Jéricho fronça les sourcils. Ca sentait la syntaxe Shinra.

-« Vraiment ?

- Oui, tu as voulu trouver la Justice mais j'ai découvert qu'elle n'existait pas. Il n'y a pas qu'une justice mais une infinité.

- Je ne cherche pas la justice, je la fais.

- Et tu comptes punir cet homme pour ses crimes ?

- Oui.

- Tu n'as pas le droit. Tu ne peux pas décider de ce qui est juste. Personne ne le peut. Si tu tues cet homme, il va falloir que quelqu'un te punisse à ton tour. Il n'y aura jamais de fin si l'on agit de la sorte.

- Ce sont mes ordres.

- Même si ce sont des ordres, il faut que quelqu'un d'autre juge, quelqu'un qui soit plus grand que nous.

- C'est le Créateur qui m'envoie si tu veux savoir.

- Tu mens. Tu dis ceci pour ne plus être responsable. Même en te disculpant en Son nom, tu seras toujours un assassin pour Lui.

- Ecoute. Tu ne sais rien. Et moi non plus d'ailleurs. Qui es-tu pour dire que cet homme ne mérite pas la mort ? Comment peux-tu juger que je suis un assassin alors que tu dis toi-même que LA justice n'existe pas ? Ces choses ne sont pas de notre ressort, il ne nous appartient pas de décider ce qui est juste ou non. Tu l'as compris. Mais ce que tu n'arrive pas à saisir, c'est que nous ne pouvons pas chercher une justice, fut-elle la meilleure, car ce n'est pas notre raison d'être. Ni pour moi ni pour toi. Tu veux défendre cet homme parce que tu as pitié, parce que face à une brute comme moi tu te dis qu'il ne peut être qu'innocent. Qu'en sais-tu ? C'est un violeur, un assassin et un tortionnaire. Tout le travail que tu as effectué avec ces compagnons que j'ai tué sous tes yeux, tu l'as fait pour lui : tu lui as apporté des victimes pour qu'il s'amuse avec. Laissons à d'autres les décisions, à ceux qui ont du recul, qui voient dans la durée comme dans l'espace. Et ainsi ils te jugeront peut-être comme coupable toi aussi. Et moi avec… Je ne cherche pas la justice, je la fais. J'exécute les ordres de ceux qui savent car moi je ne sais rien. Je n'agis même pas en me disant que c'est bien, je le fais parce qu'il faut le faire. »

Il se tut. La créature le regardait, interdite. Il réalisa que ces derniers temps, il n'avait plus vraiment agi selon ce code de conduite. Tout cela le dépassait, et il se demandait à partir de quand ça avait commencé. Depuis toujours. Mais il ne s'en apercevait que maintenant. Il aurait préféré ne jamais s'éveiller de ce long cauchemar.

Quand il se retourna, il ne vit plus Don Cornéo. Celui-ci avait fui pendant que Jéricho était occupé avec la créature. Décidément, elle était vraiment là pour le perdre. Pourquoi lui avait-il parlé ? Peut-être parce qu'il avait besoin de se justifier après tout ce temps. Etait-il coupable ?...

La créature reprit :

-« Seul le Créateur peut trancher.

- C'est ça, va voir le créateur.

- Où est-il ?

- Va au siège de la Shinra, tu verras bien. »

Jéricho ne devait pas aider la créature à s'orienter, on l'avait prévenu. Mais si c'était le seul moyen de s'en débarrasser, cela valait la peine qu'on court le risque. Il regarda encore une fois en arrière pour s'assurer que le Parrain s'était échappé puis ouvrit la bouche pour conclure ce qu'il avait à dire à la créature. Mais elle n'était plus là. Jéricho se retrouvait seul. Sa mission était un échec : Cornéo était parti sans lui donner un seul renseignement sur Avalanche. Une vague de fatigue le submergea (du désespoir ?). Il faillit s'asseoir sur le lit mais réalisa au dernier moment à qui il appartenait. Il préféra rester debout. Il était de toutes façons mal-à-l'aise dans n'importe quelle position.

Il sortit de la maison vide et s'arrêta devant la porte principale. Il leva les yeux au ciel et remarqua que le Soleil déclinait. Le Jour touchait à sa fin.

Au moins il savait que Cornéo était parti à Utaï, et il connaissait quelqu'un que cela intéresserait…