Il avançait d'un pas lourd mais régulier. Le gravier crissait sous ses chaussures vernies. Il essayait de ne plus penser à rien mais les événements de ces dernières semaines ne cessaient de lui revenir en mémoire. Pourquoi un tel acharnement ? Qui lui en voulait ? Il semblait qu'un monumental complot se tramait dans l'ombre pour le faire tomber. Dans l'ombre… Etait-il possible qu'une ombre soit trompée par une autre ? Il avait été trahi mais l'organisation tentaculaire de la Shinra empêchait quiconque de désigner un coupable. Il était l'engrenage d'une administration dont la complexité en était le moteur le plus efficace. Seuls ceux qui tiraient les ficelles avaient assez de recul pour s'orienter dans un tel dédale. Et encore…
Il n'y avait personne auprès de qui se plaindre, personne qui aurait pu le sortir de ce pétrin. Quelque chose était à l'œuvre et il ne pouvait plus l'arrêter. Il connaissait des gens dans la Compagnie mais stopper une procédure nécessitait l'arrêt complet du système. C'était cela le secret Shinra : un réseau d'informations indépendant qui ne laissait aucune chance à ses victimes.
Il avait souvenance d'un livre dans lequel le personnage principal était mis en procès sans qu'il sache pourquoi. Tout le monde était plus ou moins contre lui et personne n'était en mesure de faire face à la machine bureaucratique de son pays.
Jéricho essaya de se souvenir de la fin.
Après plusieurs heures perdues dans ses pensées, il arriva enfin dans le secteur 7. L'air était saturé par la pollution et il respirait avec peine. Ses yeux le brûlaient derrière ses lunettes noires et il lui prenait l'envie de pleurer. Il toussa puis se reprit rapidement. Décidément tout allait de travers… Il se dirigea aisément entre les multitudes de néons qui éclairaient ce secteur et continua d'avancer d'un bon pas.
Cela n'avait rien à voir avec le Wall Market. Le secteur 7 était un endroit plutôt sympathique pour qui s'était habitué à la crasse, la pollution et l'odeur des Taudis. Les gens y étaient normaux et l'atmosphère était conviviale, quasi-familiale. Jéricho accrocha son regard aux différentes enseignes lumineuses avec une certaine nostalgie et tenta un instant d'oublier ses soucis.
Il arriva sur ce que l'on pouvait appeler une placette, un espace dégagé entouré par des habitations, un hôtel et le bâtiment qu'il cherchait. Il sourit : ce dont il avait besoin se trouvait là, au cœur du secteur 7. Il tourna la tête et vit, devant la porte, un groupe d'enfants qui jouaient en criant. L'un d'eux campait fièrement le rôle du général Elyr, héros légendaire d'une guerre passée, pendant que ses camarades mimaient un combat dont les troupes dudit général devaient ressortir vainqueurs. La guerre, la violence et la mort étaient donc inévitables, symboles glorifiés d'un mode de vie qui avait fait de la Shinra la première puissance mondiale.
Il posa la main sur la poignée et entra dans le bâtiment.
Ellepac saisit le torchon et entreprit d'essuyer le verre qu'il venait juste de laver. Le jeune homme contempla son travail avec satisfaction : tout ce qu'il faisait, il le faisait bien. C'est ce que disaient ses professeurs au lycée d'Elapo. Il avait pourtant arrêté les études pour trouver un travail qui lui rapporterait un peu d'argent. A cette époque troublée, il n'avait pas vraiment d'autre choix que de trouver un emploi pour survivre et personne ne lui reprochait vraiment d'avoir quitté le lycée. D'autant plus que les Taudis n'étaient pas connus pour former l'élite de Midgar au niveau culturel. C'est ainsi qu'il avait fait le tour des petites annonces pour finalement devenir serveur dans ce bar du secteur 7. Il avait hésité mais le nom de l'endroit lui avait plu : « Le Septième Ciel ». Le patron, un géant répondant au nom de Monsieur Wallace, était en voyage d'affaire et avait décidé de laisser l'endroit à trois personnes : lui et deux serveuses.
C'était un job tranquille, pas trop foulant et le service ne connaissait que deux moments de pointe : l'un entre midi et deux, l'autre le soir, précisément à cet instant. Les clients étaient en majorité des habitués que sa présence n'avait pas perturbés. Ils continuaient de commander de l'alcool, de manger et de rire bruyamment. Tout allait bien.
Une des serveuses passa devant le comptoir et demanda à Ellepac de préparer deux cocktails avant de se diriger vers une table à nettoyer. Le jeune homme se retourna, le sourire aux lèvres. « Tout allait bien ». Mais au moment où il saisit une bouteille de liqueur qui trônait sur l'étagère, la clochette de la porte d'entrée tinta. Quelque chose le retint. Soudainement, il avait l'impression que le temps avait ralenti sa course et il sentait le vent froid, venu du dehors, sur sa nuque. Plus aucun bruit ne lui parvenait, il se sentait plus lucide que jamais et imaginait que ce tintement si cristallin pouvait se transformer tout à coup en une lente mélopée, écho d'un glas sombre et intemporel. D'où pouvaient lui venir de tels pressentiments ? Il n'osa pas faire face à la porte d'entrée et ne détourna que la tête. Un homme se tenait dans l'encadrement. Il semblait immense, comme un golem né de la terre. A travers la vitre, on put voir un éclair zébrer le ciel du soir. L'homme venait avec l'orage.
Ellepac réalisa qu'il était la seule personne que cette présence étrangère dérangeait. Aucun client ne leva les yeux, le bruit commença à résonner de nouveau dans les oreilles du barman. L'étranger avança à pas lent, tout en jetant un regard circulaire sur la pièce. Chaque fois que son pied frappait le sol, il semblait s'imposer un peu plus dans le bâtiment. Il arriva devant le comptoir et s'assit sur un tabouret. L'autre restait debout, immobile, comme s'il avait peur de faire vibrer l'air. Il le regardait : un cache-poussière vieilli, un peu usé, une paire de coudes massifs appuyés sur le faux marbre qui maintenaient cette masse droite, et quand Ellepac arriva au visage, il se retrouva devant un roc impénétrable mais qui paraissait pourtant effrité à certains endroits. Des lunettes noires empêchait quiconque de le sonder. Le barman croyait deviner que ce n'était pas vraiment un client.
Soudain Jéricho, qui ne l'avait pas lâché des yeux, entama :
-« Où est Monsieur Wallace ? »
Il aurait du s'en douter. Son patron ne pouvait pas être aussi honnête qu'il en avait l'air. Ellepac réfléchit à toute vitesse : cet homme venait au bar pour chercher Monsieur Wallace. C'était sûrement un membre de la milice qui venait faire régner la justice. Quel crime avait bien pu commettre le patron ?
Ou alors était-ce un tueur à gage engagé par un gang rackettant les commerçants ? Il devait sûrement de l'argent à quelqu'un.
Pour l'instant, il fallait trouver une réponse à la question de l'étranger. Le barman n'eut pas vraiment le choix et, pour éviter que les problèmes rejaillissent sur lui à cause d'un mensonge, dit la vérité :
-« Il est en voyage pour affaire, Monsieur. »
Jéricho fit une grimace. Le roc se désagrégea un peu plus. Il fallait qu'il trouve Barrett.
Il allait répondre quelque chose quand une nouvelle alerte résonna dans la tête d'Ellepac. Il tourna les yeux et vit Marlène, qu'il pensait être la fille de Monsieur Wallace. Celle-ci courait entre les tables et se dirigeait, insouciante, vers l'homme. Le barman paniqua : la petite fille représentait une cible idéale si le patron n'était pas là. Il fallait agir. Mais Jéricho n'était qu'à quelques centimètres de lui, de l'autre côté du comptoir. Ellepac tourna la tête et vit son arme appuyée contre le mur, mais hors d'atteinte pour le moment. Cette lame ne le quittait habituellement pas mais il était obligé de s'en défaire pendant le service (en fait par commodité plus que par respect envers les clients). Du haut de ses vingt ans, il se sentait invincible quand il s'agissait de se battre avec. Mais il lui fallait faire un mouvement latéral pour s'en saisir. Devant l'imminence du danger, il préféra tenter l'impossible et entama un quart de tour sur sa gauche. C'était instinctif, il devait défendre cette enfant. Il refoula sa peur, prit une grande inspiration et…
-« Jéricho ! »
Le cri enfantin le stoppa net. Marlène se précipitait sur l'inconnu bras ouverts en appelant son nom. Ebahi, Ellepac regarda la scène : l'homme, surpris par cette note aiguë, détourna le regard puis se fendit d'un large sourire en prenant la petite fille dans ses bras. Ils se connaissaient.
Le barman se demanda s'il n'aurait pas mieux fait de poursuivre ses études au lycée d'Elapo.
Il ne réalisa pas que toutes ses craintes étaient venues uniquement de lui et qu'il était le seul à avoir vu Jéricho comme un agresseur. Les apparences avaient failli lui coûter la vie…
-« Vous êtes un habitué du bar, Monsieur ?
- Je ne vous avais jamais vu ici. Qui êtes-vous ?
- Je remplace le patron pendant son voyage.
- Vous ne savez vraiment pas où je pourrais trouver Monsieur Wallace ?
- Non, je suis désolé. Je vous sers quelque chose ?
- Oui, comme d'habitude. »
Mais avant que le serveur ait pu ouvrir la bouche, Jéricho réalisa que l'autre ne pouvait pas savoir ce qu'il voulait. Il secoua la tête. Il était un peu fatigué et l'absence de Barrett le contrariait beaucoup. Il commanda un verre d'alcool fort, dans l'espoir que cela puisse le réconforter.
Il fit sauter Marlene sur ses genoux en discutant avec elle. C'était la nouvelle génération, celle qui vivait dans le même monde que lui pour succéder à la sienne. Ou la remplacer. En attrapant son verre, il jeta un œil sur Ellepac et remarqua qu'il était plus serein. En arrivant au comptoir, il avait vu la peur (la haine ?) dans les yeux du jeune homme et il se demandait encore ce qu'il avait eu l'intention de faire.
Puis, écoutant d'une oreille distraite ce que racontait Marlène, il regarda la pièce, ou plutôt ses occupants. Depuis combien de temps venait-il ici ? Des années, depuis qu'il avait commencé ce travail. Il connaissait chacun des clients et était capable de dire qui il était. Mais aucun d'eux ne faisait partie d'Avalanche, ni ne savait rien à ce sujet.
Il prêta attention aux serveuses. Jeunes, elles aussi. Il nota tout particulièrement le tatouage qu'elles portaient sur l'épaule gauche : la première arborait un quatre vingt treize fin dont les courbures exagérées entouraient son bras ; la seconde laissait apparaître un quarante et un plus trapu qui s'étalait avec des formes gothiques. Etaient-elles sœurs ? Il fut un temps où il aurait recherché la signification de tout cela. Mais aujourd'hui il réalisait la futilité de ces efforts.
Il prit Marlene dans ses bras, lui donna une bise sur la joue et la posa au sol. Il passa la main dans ses cheveux et sourit. Puis il commença à arpenter le bar. Il longea d'abord le comptoir, perdu dans ses pensées. Et dire que le terroriste de Silent Blast lui avait dit qu'Avalanche se trouvait dans le secteur 7. Voilà pourquoi il ne l'avait pas cru un instant. Il connaissait par cœur ce secteur. Il avait même fait la connaissance d'un homme exceptionnel : Barrett Wallace. Il regrettait que son ami ne fût pas là. Il tenait tant à lui confier ce qui lui arrivait. Mais personne ne pouvait l'écouter. Il était décidemment seul.
Il chercha aussi Mademoiselle Lockheart mais elle devait être partie elle aussi avec son patron. Dommage, il appréciait cette jeune fille serviable et souriante.
Le Septième Ciel était le meilleur endroit possible pour venir raconter ses histoires, discuter avec quelqu'un. Pour oublier son travail, un simple échange sur le temps qu'il faisait suffisait. Il regarda à travers la vitre : le ciel noircissait et les nuages grondaient. Barrett était si gentil avec lui qu'il se disait qu'il était la seule personne dans Midgar sur qui l'on pouvait compter. Même quand il ne pouvait pas payer, l'autre lui faisait crédit. De temps en temps, il lui offrait un verre ou lui faisait goûter un nouveau cocktail de sa composition.
Il s'imaginait le visage des gens voyant deux ours, deux monstres en train de bavarder calmement.
Car oui, il était un monstre. Cela se reflétait dans les yeux du serveur, dans les flaques d'eau que laissait la pluie, même dans les paroles de la créature qui le poursuivait. Et dire qu'elle était le nouveau monstre de la Shinra. Le jeune barman remplacerait Barrett, la créature le remplacerait lui : les choses allaient ainsi.
Il était arrivé de l'autre côté du bar sans s'en rendre compte. Il sourit faiblement en voyant le flipper. Il ne l'avait jamais connu en état de fonctionner. C'était une des bizarreries du patron : il disait à chaque fois qu'il allait le réparer et quand Jéricho revenait, l'écriteau « En panne » trahissait le peu de soin qu'on lui apportait. Il posa les mains de chaque côté de la machine et regarda le panneau lumineux qui était tout de même éclairé. Au centre, trois « F » multicolores clignotaient, invitant le joueur à se mesurer à ce mystérieux adversaire.
Sous le flipper, les lattes du plancher étaient cassées. Jéricho était assez observateur et ce détail ne lui avait pas échappé. Certaines planchettes de bois étaient en décalages par rapport aux autres et la fissure dans le sol faisait le tour de la machine de jeu. Il l'avait signalé à Barrett mais là encore, rien n'avait été fait. S'il avait été bricoleur, Jéricho serait venu un jour et aurait réparé cela. Mais ce n'était pas le cas et le flipper resterait encore longtemps la boîte inutile qu'il était. Avait-il jamais servi à quelque chose ?
Puis il revint sur ses pas et décida de s'en aller : il n'avait plus rien à faire ici. Et il ne voulait pas inquiéter le barman plus que ça. Il posa la main sur la poignée de porte et attendit une fraction de seconde. Mais personne ne le retiendrait. Après tout, pourquoi aurait-ce été le cas ? Il tourna la tête, adressa un regard le plus amical qu'il put au serveur et sortit.
Deux perles luirent d'un éclat malsain dans l'obscurité du soir. Elles étaient toutes proches d'un carreau qui donnait sur l'intérieur du bar. Personne ne les avait remarqués. Un peu de buée apparaissait par intermittence, rendant la vitre opaque. La créature avait vu la scène et souriait : « Un bar ? C'est donc cela ? Intéressant. Pourquoi ne l'avait-il jamais signalé au Créateur ? Il connaît des gens, ici. Il nous cache des choses. Il faudra faire une descente. Et puis cette petite humaine pourrait se montrer utile. Je Lui dirai tout ça, Il sera content de moi. Mais mon rôle n'est pas encore terminé ici. »
Le ciel noir grondait. Quelques gouttes tombaient sur le sol déjà humide. Jéricho marchait indifféremment dans les flaques et sur le sec. L'histoire contée dans le livre lui revenait en mémoire. L'homme ne savait pas de quoi il était accusé et n'avait aucun moyen de le savoir. Mais sa plus grosse erreur venait du fait qu'il se croyait innocent. Il semblait honnête, intelligent, respectueux de ses supérieurs et cela lui suffisait pour se dire innocent. Il ne concevait pas un instant sa culpabilité et c'est ce qui, selon Jéricho, déterminait finalement son sort. Au lieu de faire son introspection, il se montrait arrogant. Il n'avait peut-être en effet rien à se reprocher par rapport à lui-même, mais qu'en était-il de son attitude par rapport aux lois implicites dictées par l'Etat ?
« Ne pas être coupable » ne signifie pas « être innocent ».
Alors Jéricho se mit à réfléchir sa propre personne. Il prit le problème dans l'autre sens. Il fit de la Shinra les plaignants, de lui l'accusé et du secteur 7 l'Enfer. Il n'avait pas atteint ses objectifs, il n'avait pas retrouvé Avalanche. Don Cornéo lui avait échappé. Il avait agressé puis guidé la créature malgré les interdictions. Ils avaient tout lieu de se plaindre de lui.
Puis il regarda le secteur 7 d'un œil nouveau : et si le terroriste de Silent Blast avait dit vrai ? Il n'était jamais allé vérifier, il n'avait rien dit à la Compagnie. Il croyait bien faire, il était certain que cela était un mensonge. Et maintenant ? Il n'avait pas respecté ses devoirs les plus élémentaires. Il réfléchit. Tout le monde avait peur de lui sauf… Barrett et Mademoiselle Lockheart… Pourquoi ? Parce qu'ils connaissaient le danger et la peur mieux que personne et savaient qui il était. Alors ils ont sympathisé pour ériger une défense efficace. Et la Shinra n'irait jamais fouiner ici.
Non, c'était impossible… Jéricho repensa à l'histoire de l'homme qui se croyait innocent. Il ne cherchait même pas à se défendre tellement cela lui semblait évident. Il ignorait le problème en pensant que cela le ferait disparaître. Alors Jéricho se força à y penser. Et tout devenait cohérent. Lui qui vivait dans un monde incompréhensible ouvrait enfin les yeux et cherchait la vérité et non ce qu'il voulait trouver.
Barrett s'était servi de lui pour se protéger. Il était un terroriste, le plus dangereux peut-être, et pourtant Jéricho n'avait rien vu. Et s'il l'avait su ? D'un côté le terroriste, de l'autre l'ami. Là encore il faisait semblant d'hésiter : il savait pertinemment qu'il aurait appliqué les ordres de la Compagnie.
Tout allait trop vite dans sa tête. Les pensées fusaient sans qu'il put s'appesantir dessus. Il n'arrivait pas à déterminer la culpabilité des gens, sa culpabilité. Il était clair qu'il avait trahi la Shinra. Elle lui avait fait confiance et il l'avait trahie. Mais pouvait-on réellement le blâmer pour ses fautes ? La Compagnie était l'institution la plus détestée de Midgar. Y avait-il du mal à la trahir ? Aux yeux du peuple, certainement pas. Mais à ses yeux ? Aux yeux de sa conscience ? Même si l'on travaille pour le Mal, est-ce une raison pour le trahir ? Il n'avait pas le droit d'attribuer de la valeur à ceux qui plaçaient leur confiance en lui.
Une autre histoire lui revint en mémoire. Celle de soldats prisonniers par l'ennemi qui sont obligés de construire un pont. Ils décident alors de donner le meilleur d'eux-mêmes pour montrer ce dont ils sont capables face à l'adversité. Le chef des militaires qui les retenaient captifs leur fait petit à petit confiance et l'ouvrage est achevé dans les délais. Mais les prisonniers avaient coopérés avec l'ennemi ! Ils avaient trahi leur patrie ! Tout finissait tragiquement quand les bâtisseurs décidaient de faire exploser le fruit de leurs efforts…
Et devant la population civile, que devenait-il ? Un tueur, un assassin, c'est-à-dire un coupable. Pourtant, étant donné le fait qu'il ne travaillait que sous les ordres de la Shinra, pouvait-il être considéré comme responsable ? C'est tout du moins la seule excuse qu'il avait. Mais là encore, ce n'était plus suffisant. Il avait vu la créature, il avait mesuré les limites de son libre-arbitre. Etait-il à ce point un esclave manipulé pour refuser d'assumer quoi que ce soit ? C'était le but ultime de la Compagnie mais, à long terme, on finissait toujours par se réveiller pour réaliser les conséquences de ses actes. Cela expliquait peut-être son comportement inhabituel de ces dernières semaines. Et la créature avait quelque chose à voir avec tout ça, elle avait tout déclenché.
Jéricho réalisait qu'obéir aux ordres ne constituait pas une excuse.
Au final, il était coupable de tout envers tous.
La Shinra… Elle tentait de faire régner l'ordre, il avait saboté son œuvre. Il avait fait le jeu d'Avalanche. De tous côtés, on l'avait manipulé. Il aurait voulu parler à la créature et lui donner son opinion sur la justice.
La Justice, ce n'est pas ce qui est juste dans l'absolu. La Justice, c'est ce que l'Etat établit comme nécessaire à la survie du peuple. Peu importe que les gens trouvent cela bien ou mal, ils ne peuvent pas comprendre et c'est pourquoi il ne leur appartient pas de décider.
La Justice n'est pas une valeur, c'est un point de vue.
Il en va de même pour la liberté.
Deux perles brillèrent plus fort dans l'obscurité. Elles avançaient depuis plus d'une heure, arpentant les rues, se tapissant dans l'ombre. Elles suivaient quelqu'un.
Jéricho marchait en ligne droite passant indifféremment de l'ombre des rues aux lumières des réverbères.
Les deux billes brillantes s'arrêtèrent. Elles perdaient leur temps. Leur mission devait se terminer le plus rapidement possible.
Ses paupières se fermèrent et la créature se concentra : elle effleura son poignet droit et murmura quelque chose. Mais elle ne sortit pas de la pénombre.
Le ciel s'assombrit encore plus, si tant est que cela fût possible, et les nuages s'amoncelèrent au-dessus de sa tête. Jéricho ne prit même pas la peine de lever les yeux. Il savait très bien ce qui se passait. Ce n'était pas lui qui amenait l'orage…
On entendit un grondement sourd. Le ciel se déchira dans un flash de lumière aveuglant et un éclair naquit en son sein. Une foudre maudite, engendrée par la Mako, vint s'abattre sur lui, une décharge d'une puissance exagérée qui tombait avec une précision mortelle.
Jéricho fut percuté de plein fouet. Il vacilla et posa un genou à terre.
Dans l'ombre, une rangée de dents blanches apparut. Un sourire.
Mais Jéricho se releva presque immédiatement. Il ne pouvait pas mourir, du moins pas maintenant. Il lui restait une tâche à accomplir.
Il se remit en route : le sort n'avait eu aucun effet sur lui.
Puis il se souvint, enfin, de la fin de ce livre qu'il avait lu il y a bien longtemps. L'accusé n'avait pas cherché à se défendre, assuré de son innocence. Mais il était finalement condamné. Pourquoi ? Par qui ? Ce n'était pas là ce qu'il fallait retenir. Il avait cru à une Justice universelle qui le reconnaîtrait innocent sans intervention de sa part. Une inspiration mystique pour guider une notion encore floue. Car chacun imagine la Justice comme une force naturelle indépendante alors qu'elle n'est qu'un mot pour englober des systèmes administratifs certes complexes mais entièrement dirigés par des humains. Et c'est devant eux qu'il faut répondre de ses actes, devant des gens qui ont évalué ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. N'étant pas omniscients, ils ont besoin de preuves pour transformer un suspect en innocent.
Le protagoniste de l'histoire devait finalement être mis à mort, jugé coupable parce qu'il n'avait pas su démontrer le contraire.
La créature laissa échapper un petit cri de surprise. Ses yeux brillèrent encore plus. Elle haleta dans l'ombre. Comment était-ce possible ? Elle rencontrait pour la première fois quelque chose de plus puissant que le Créateur.
Elle se reconcentra et invoqua de nouveau les perles multicolores accrochées à son poignet.
La foudre frappa avec une violence redoublée. La terre trembla, les pavés de la rue se fissurèrent. A nouveau, on put voir un sourire fendre l'obscurité.
Jéricho s'effondra. Non, il lui fallait achever ce qu'il avait commencé. La dernière chose qu'il avait à faire, c'était s'absoudre. Il se releva mais resta ensuite immobile. De tout ce qu'il avait fait, il ne regrettait rien : ni les meurtres, ni les agressions, ni les trahisons. Il assumait pleinement ce qu'il avait fait et avait conscience que rien ne le pardonnerait. Mais il n'avait pas honte. Au final, il réalisait que la Justice elle-même était vaine : ils étaient tous coupables, lui, la créature, Avalanche, les habitant du Wall Market et de Midgar, les arbres, les animaux, la terre, la Mako et la Shinra. Tous. Sans exception. Coupables.
Mais ce qu'il avait fait, que ce soit mal ou bien, il ne le regretterait pas. Car c'était son fatum, en tant que coupable, de jouer ce rôle dans l'univers. Il avait accompli sa tâche, cela avait été son grand principe de vie. Il l'avait respecté.
Il donna l'absolution à la planète toute entière. Il n'en voulait à personne. La Shinra faisait son devoir, comme la créature. Comme lui.
Ca y est, c'était fait.
Le ciel gronda. Les yeux s'enflammèrent. La haine les emplit, une haine qui se vida derechef dans une colère électrique, fléau des cieux sans scrupule.
Les étoiles s'effacèrent devant la menace. Un bruit sourd parcourut les ténèbres. Un éclair frappa Jéricho pour la troisième fois. Cette fois-ci, il ne bougea même pas. La créature était stupéfiée. Elle s'apprêtait à hurler quand, à quelques mètres d'elle, il s'effondra. Comme un bloc de pierre, il tomba d'un coup, sèchement, et heurta le bitume avec rudesse. Le sol résonna.
Il était plus lucide que jamais. Le monde s'éclairait. Il y voyait comme en plein jour et la clarté surnaturelle qui inondait la terre lui ouvrait la voie vers des lieux encore inconnus. Il percevait l'essence même des choses, son regard passait au travers de tout, son esprit avait conscience des milliards d'événements qui se déroulaient à ce moment et des probabilités infinies de futurs qu'ils pouvaient engendrer.
Allongé au milieu de la rue, il réalisa ce que le plus sage n'aurait su deviner. Son esprit parcourut l'univers et il comprit ce que serait le futur.
Des échos funestes emplirent la terre et il sembla à la créature que le ciel gémissait. Elle avait l'impression que des âmes vagabondes, errant depuis des millénaires, gravitaient autour d'elle. Elle ressentait les cris déchirants et les plaintes venues des tréfonds de l'abîme du temps. Terrorisée, elle oublia sa mission et s'enfuit.
Il était la seule personne au monde qui savait. Mais il allait s'éteindre. Il y avait bien plus en jeu qu'une enveloppe charnelle. Il y avait une pensée fugace et pourtant incroyablement lucide. Quand il expira, cette connaissance fut rendue à la rivière de la vie. C'est ainsi que disparut l'unique habitant de la planète qui avait compris que sa mort marquait… L'HEURE DE LA NUIT.
