Il faisait nuit. Mais les ténèbres ne recouvraient pas la planète. Surtout pas le Gold Saucer. Les enseignes lumineuses aux couleurs criardes déchiraient l'uniformité opaque du monde. Les néons s'acharnaient à faire reculer la nuit en un combat inégal. Car on ne se débarrasse jamais du noir, on le contient. Il reste là, à la limite de cette aura brillante qui tente de faire oublier que le jour a encore une fois disparu. Il n'attend qu'une panne, qu'un simple instant de flottement pour s'emparer des choses et des gens.
La nuit, en tant que mère créatrice du noir, est la réciproque du jour. Cette bijectivité est l'antagonisme fondamental sur lequel s'est bâti le monde.
Mais quand il fait nuit, seule la lumière ou le feu sont là pour rassurer. Et quand il fait jour, seules les ombres peuvent obscurcir les routes. Ils sont complémentaires, tant en ce qui concerne leur genre que leur nature, mais ils ne se rencontrent pas. Ils se croisent, rien de plus.
Que trouve-t-on alors entre les deux ? A priori, rien. Il y a le jour et la nuit. Mais où s'arrête le jour ? Où commence la nuit ? Nul ne saurait le dire. Et c'est là qu'il faut chercher.
La lumière, même celle du jour, a des limites. Arrivée en bout de course, ricochant sur les arêtes des objets, elle file en ligne droite sans se préoccuper des éventuels recoins inexplorés qui, une fois mis à jour, pourraient révéler tous leurs secrets. Elle se contente d'avancer, mais son champ d'action est restreint. Un cercle brillant autour d'une ampoule, et au-delà un néant obscur. Pourtant la frontière est indiscernable. Impossible de dire à quel moment on est dans la lumière et à quel moment on est dans l'obscurité, si ce n'est aux extrêmes. Rien n'est donc certain quand on voyage à mi-chemin. Il y a une zone grisâtre, intensément confuse dans laquelle la majeure partie des vies se déroule. Mais attirées par la facilité, celles-ci penchent d'un côté ou de l'autre, vers des espaces plus distincts et plus accessibles. C'est ainsi qu'on se masse autour d'un feu, le plus près possible, sans détourner les yeux, sans s'éloigner. Car l'obscurité totale fait moins peur que cette semi clarté qui nimbe les abord d'un camp, comme si le doute et le compromis étaient plus douloureux qu'une franche conviction, quelle qu'elle soit.
Dans le noir, on est ébloui ; dans la lumière, les yeux ne peuvent rien voir d'autre que la clarté pure. A la frontière, on a prise sur chaque univers, sans toutefois faire partie de l'un ou de l'autre. Il devient possible de juger, de comparer et de choisir : choisir un côté, choisir de demeurer dans le doute.
Le téléphérique avançait lentement dans les airs, balancé de temps à autre par une bourrasque de vent. Malgré l'épaisseur de la nuit qui s'imposait en maîtresse souveraine sur le désert alentour, les voyageurs voyaient parfaitement le chemin qui les menait au Gold Saucer. En effet, de puissants projecteurs éclairaient la route aérienne de la cabine, elle-même illuminée par plusieurs ampoules.
Par la fenêtre, on avait du mal à discerner les étendues sablonneuses qui cernaient cet espace de loisir construit sur les hauteurs. Le vide immense. Paradoxalement, la vacuité remplissait l'espace. Les câbles grinçaient pour rappeler aux voyageurs qu'il ne fallait pas y penser. Ne penser à rien, sinon aux loisirs qui les attendaient. Loin, là-haut, on pouvait apercevoir les premiers néons et entendre quelques notes des musiques braillardes diffusées dans les haut-parleurs du Gold Saucer. Tout était fait pour conditionner les consommateurs et les guider chaleureusement vers un état de béatitude passif qui leur ouvrirait les portes du bonheur à petit prix, une drogue euphorisante dont l'absorption correspondait à la grosseur des portefeuilles. Des jeux, des paris, des hôtels et des montagnes russes, tout un panel conçu pour flatter les instincts primaires d'une population ovinisante que l'on ne cherchait surtout pas à éduquer.
La créature, assise sur la tête du monstre blanc, balançait ses jambes avec un air d'ennui. La peluche, elle, continuait de sourire bêtement. Ils n'étaient de toutes façons pas venus ici pour parier sur des chocobos ou remplir les machines à sous. La Shinra (le Créateur !) leur avait ordonné de venir pour trouver quelqu'un. La créature savait exactement qui elle devait chercher mais sa mission n'avait pas pour but de l'abattre. Il s'agissait de quelque chose de plus subtil, qui collait parfaitement avec la personnalité du Créateur…
Elle ne réfléchissait pas. Tout allait bien.
Le téléphérique arriva enfin sur la plateforme. Les portes s'ouvrirent et les passagers descendirent. La créature se dirigea lentement vers le guichet, dévorant avec des yeux avides l'espace scintillant qui s'offrait à elle. Rien de semblable ne s'était jamais présenté dans sa vie et elle savourait cet instant comme s'il se fût agi d'un premier jour de vacance. Car la créature ne concevait pas la mission autrement que comme une récréation. Après tout, elle ne pouvait pas échouer.
Dorénavant, elle était le bras droit du Créateur, la chose en qui Il avait le plus confiance. Elle était là pour remplacer l'homme aux fusils, les groupements de l'ombre et bientôt les Turks.
La créature, après avoir payé, rentra dans le Gold Saucer et emprunta un tunnel au hasard. Elle avait un peu de temps devant elle et voulait en profiter. Mais intérieurement, sans parvenir à l'admettre, quelque chose la gênait. Peut-être cette boule à l'estomac qu'elle sentait depuis plusieurs heures. Ou bien cette difficulté à respirer. Ou peut-être encore cette impression qu'un événement inéluctable et qu'elle redoutait allait se produire, comme si elle savait pertinemment que ces moments passés ici ne seraient qu'un préambule à un destin douloureux et sans joie. Son présent était gâché par une vision obscure de son futur, et ce sentiment était totalement nouveau pour elle.
Un pressentiment.
Elle commençait à réfléchir, sans en être consciente, et cela lui faisait mal. Car elle distinguait des nuances de gris entre les clartés apaisantes du blanc et du noir. Mais ce n'étaient que des idées, ou plutôt des images qui lui traversaient l'esprit. Elle ne faisait correspondre cela à rien de concret.
La créature repensait à sa vie. Mais plus particulièrement à l'homme de la Justice.
« Je me demande qui il était. Je ne regrette pas d'avoir obéi mais j'aurais bien aimé avoir des réponses avant de... Le Créateur m'a interdit de poser des questions. Mais pas à moi-même. Il n'en saura rien de toutes façons.
Que voulait-il me dire au final ? Il affirmait que celui qui ne sait rien ne peut rien comprendre et qu'il ne nous appartient pas de chercher à savoir. Non, il a dit quelque chose de plus important. Il parlait de l'homme du Wall Market, qui n'était pas une victime malgré les apparences. Voilà, c'était cela : adopter une vision d'ensemble pour juger. Il n'a pas été explicite mais je comprends maintenant le message.
Comment pourrais-je l'appliquer à mon échelle ? Je ne peux rien faire d'autre que suivre les directives du Créateur…
Je n'ai pas le choix…
Le Créateur a toujours raison…
??? »
Cela ne collait pas… L'homme s'était levé contre le Créateur, le Créateur avait puni l'homme. Si on suivait la logique de la brute, on avait le droit de se demander qui avait raison. Et plus encore de se poser la question : « Et si ce n'était aucun des deux ? »
Mais la créature n'osa pas y penser, de peur que Son esprit omniscient le découvre. Elle réalisait les interdits qu'elle était en train de braver. Pourtant, quelque chose en elle réclamait une justification de ses actes et les opinions du Créateur ne satisfaisaient plus entièrement sa curiosité. Elle ressentait un vide que les prêches de son maître comblaient difficilement, un besoin de savoir où était la justice et pourquoi l'homme devait être puni.
Puis elle se souvint : il ne fallait pas chercher à savoir. La brute l'avait dit elle-même. Obéir car c'était son seul travail et que rien ne pourrait fonctionner si elle ne le faisait pas correctement. Mais alors pourquoi l'autre avait-il changé de ligne de conduite ? Qu'avait-il découvert qu'elle ignorait ?
Décidemment, il était difficile de s'empêcher de penser…
Elle se tourna mentalement vers Créateur. Sa confiance revint et un sourire apparut sur ses lèvres. Il avait raison, un point c'est tout.
Ces sautes d'humeur correspondaient à une difficile maîtrise de son propre esprit. La créature détenait en elle une force mystique que la Shinra avait presque réussi à rendre muette. Mais en fait, tout le monde l'utilisait, chaque jour.
Et sans même savoir qu'elle existait, la créature l'avait vue ce soir-là, dans la rue… Elle l'avait entendue, sentie. Elle avait mesuré sa puissance mais ne la reconnaissait pas…
Sa conscience…
Elle était désormais à son poste et attendait. La cible n'allait pas tarder.
La créature se trouvait au centre du Gold Saucer, cernée par des centaines d'ampoules dont la lumière agressait ses pupilles. Le monde s'enfonçait dans la nuit et les ténèbres tentaient désespérément de s'emparer de l'endroit. Mais rien ne pouvait avaler le parc d'attraction qui devenait plus fort à mesure que les clients se vautraient dans la débauche.
Les étoiles, loin, très loin au-dessus des têtes, regardaient avec désolation ce spectacle. Leur lueur baignait sans distinction le Gold Saucer, Midgar et Canyon Cosmo, de manière égale, comme si les péchés des hommes étaient à chaque instant pardonnés par les instances supérieures de l'univers.
Il y avait, quelque part, des décideurs plus grands que ceux de la Shinra, qui régissaient des territoires bien plus vastes et commandaient aux plus infimes particules de matière. Leur existence dépendait de la foi que l'on plaçait en eux mais tout le monde y croyait plus ou moins. Car la mako, matériau concret et commun aux yeux des humains, faisait toujours appel à une part de surnaturel que chacun avait peur de déranger. Et même les moins religieux évitaient de blasphémer en parlant de la Rivière de la Vie tant le mythe était présent dans les esprits.
Ainsi il faisait nuit. En levant le nez, on pouvait sonder l'univers infini, c'est-à-dire se perdre dans un tourbillon sans reflet jusqu'à en avoir le vertige, jusqu'à réaliser ce que représentait une telle masse de vide. Le seul vide qui écrase. Alors, par humilité peut-être, il faut se forcer à baisser le regard pour se rassurer auprès du monde connu, étriqué certes mais tellement plus confortable grâce aux limites distinctes que l'on peut y tracer.
La créature commença à s'agiter, c'était bientôt l'heure. Mais elle se rendit compte tout à coup d'une chose : elle n'avait pas de nom. Comme elle avait pu le constater, les gens avait un nom par lequel s'appeler, et sa mission d'infiltration au cœur d'Avalanche nécessitait qu'elle en choisisse un. Le Créateur ne lui en avait pas donné : que faire ? Inventer… Improviser… C'était là des notions qu'elle ne connaissait pas, qu'on lui avait appris à ignorer.
Elle regarda autour d'elle et lut les différents panneaux lumineux qui faisaient vivre le Gold Saucer. Elle remarqua qu'ils étaient écrits dans plusieurs langues différentes mais qu'elle les comprenait indifféremment.
Alors la créature réfléchit, fouilla dans son esprit en tentant de s'inspirer des enseignes. Mais c'était trop dur, et puis elle avait l'impression de violer un des principes enseignés par Lui.
Une vague de fatigue la submergea, comme du désespoir.
Soudain, elle vit s'avancer un jeune homme dans l'allée du Gold Saucer. Elle reconnut ses cheveux blonds dressés en pointes vers le ciel. Sa mission allait débuter et il lui manquait un nom.
La créature soupira. « The cat sighs ».
Et ce soupir était beaucoup plus qu'une simple réaction physiologique. C'était l'appel désespéré de son âme qui cherchait par tous les moyens à s'opposer au conditionnement Shinra. Pas un cri, seulement un souffle. Mais il était tellement puissant. Et la Compagnie n'avait aucune prise sur lui.
La créature eut alors une idée. La première. La première véritable idée qui venait d'elle et non d'un programme scientifique quelconque. Pourtant quelqu'un d'autre en était plus ou moins à l'origine. Quelqu'un qui se trouvait désormais très loin mais qui lui avait montré la voie.
En levant les yeux, les gens de canyon Cosmo auraient pu voir la nuit pleurer et les étoiles sourire. Car à travers toute la noirceur du monde, un faisceau mystérieux traçait un chemin sinueux mais pur. Et rien ne pouvait l'arrêter car, n'étant ni ombre ni lumière, il pouvait se déplacer de l'un à l'autre sans difficulté. Dans l'opacité du monde, il guidait les hommes vers l'innocence, convaincu que la culpabilité n'était pas un destin inéluctable.
L'heure de la nuit était venue avec lui, et il prouvait que cela ne représentait surtout pas la fin, mais un commencement.
La créature se dressa et marcha en direction de l'homme aux cheveux clairs. Elle soupira encore une fois (« the cat sighs » !) et se sentit parfaitement sereine.
Elle s'appellerait Cait Sith.
FIN.
