« Chapitre 7 : Sang, sueur et larmes. »
Il faisait bien froid cette nuit la. Blottie sous ses couvertures, les yeux clos et une expression sereine peinte sur son visage délicat à la joue entaillée, la gryffondor dormait paisiblement. Mais qui l'aurait observée de plus près aurait constaté le léger tic nerveux qui agitait sa main droite dans un geste qui devait signifier « Va t'en ! » ou tout simplement ses sourcils en bataille froncés par une quelconque incompréhension. Tout d'un coup, elle se retourna, poussa un petit cri aigu a peine audible, ouvrit grand ses paupières, révélant des iris noisette qui trahissaient angoisse et effroi. Elle se saisit brusquement de sa baguette reposant jusqu'à présent sur la table basse, et, dans une grimace de douleur, bondit sur ses pieds. Scrutant l'obscurité, la longue section de bois brandie au bout de son bras éraflé, elle fit un pas, puis deux vers l'avant, sur ses gardes. Soudain prise de panique, elle courut le plus vite que ses jambes mutilées le lui permettaient, et se rendit compte avec horreur qu'elle n'avait aucune idée d'où son professeur pouvait bien dormir.
Elle ouvrit une porte qui s'avérait être celle de la cuisine, puis une autre qui découvrit une pièce ressemblant a une salle de bain carrelée et tomba enfin sur une chambre tapissée de vert sapin d'après ce qu'elle pouvait distinguer dans l'ombre et aperçut un lit double a l'autre bout de la pièce, encadré de deux tables de nuit travaillées dans le même bois. Et dans ce lit, la silhouette mince du serpentard, lui aussi couvert jusqu 'au cou. Elle se rua en direction de l'homme et lui secoua l'épaule, la peur coulant dans chacune de ses plus petites veines. Rogue sursauta et pointa sa baguette droit vers le cœur de son élève, qui battait la chamade.
« - Que vous arrive-t-il, Miss Granger ? fit-il, la respiration saccadée. Et d'abord, puis-je apprendre ce que vous faites debout alors que je vous avais ordonné de rester tranquillement allongée ?
- Mon oncle… la ceinture… puis un tiroir… essayé de l'ouvrir… pouvais pas… rire rauque… la poignée en miroir… porcelaine rouge… coupé le pied… et mon oncle… et la ceinture… mal au dos... me battait jusqu'au sang… et puis l'… haleta Hermione, hors d'haleine.
- Miss Granger, retournez dormir…
- Oui mais…
- Ce n'était qu'un mauvais rêve ! s'exclama le serpentard, perdant patience.
- Non ! C'était vrai, je l'ai vu ! L'ombre, elle était la… elle me disait…
- Rien de ce que vous avez vu ne s'est réellement passé. Allez vous allonger avant que vos plaies ne s'ouvrent a nouveau.
- Mais si je vous dit que… »
Elle n'eut pas le temps d'ajouter un mot de plus que Rogue sauta hors du lit, et lui montrant la porte de son index :
« - Dehors !!! Et je ne veux plus entendre parler de vos sottises ! »
Elle sortit alors de la chambre miteuse, tremblant de tous ses membres, sanglotant silencieusement dans l'ombre. Le serpentard claqua la porte derrière la jeune fille d'une simple ondulation de baguette, et s'étendit pour la seconde fois de la soirée sur le matelas aux ressorts grinçant de mécontentement. Au bout d'une vingtaine de minutes, le professeur de potions ne parvenait toujours pas à retrouver le sommeil, et se retourna vers la grande et magnifique pendule au coin de la pièce. Sculptée dans du bois brut, touchant presque le plafond à la peinture écaillée, c'était vraiment le seul meuble de la maison tout entière à être beau. Et même bien plus que beau : mystérieuse et imposante, cette pendule au balancier d'or massif enfermé derrière une petite porte vitrée allant régulièrement de gauche a droite sans aucun bruit, au cadran ou des chiffres romains calligraphiés en noir indiquaient les heures et aux trois aiguilles manufacturées dans un or tout aussi pur et étincelant se déplaçant au rythme du temps qui passe, dans un léger cliquetis agréable a l'oreille.
« - Deux heures du matin ! N'a-t-elle pas honte d'ameuter les populations a cette heure-ci ! s'écria-t-il pour lui-même.
Il s'installa en position assise sur le bord de son lit a l'encadrement d'acajou, et alluma une bougie afin d'y voir plus clair. En effet, il ne pouvait pas la laisser pleurer comme une madeleine durant toute la nuit. « Mais que m'arrive-t-il ! » pensa Rogue, le célèbre directeur de serpentard réputé pour son irascibilité et son acariâtreté. C'était bien la première fois qu'il s'inquiétait du sort de quelqu'un. La première fois de sa vie que laisser quelqu'un pleurer alors qu'il avait le pouvoir de consoler cette personne lui semblait impossible, lui rongeait les entrailles. Il se souvint alors de lui au même age, recroquevillé dans un coin de sa chambre, écoutant les beuglements de son père, et les cris de sa mère pour laquelle il n'avait jamais rien pu faire et se leva d'un bond. Elle implorait silencieusement le ciel que quelqu'un vienne sécher ses larmes, il le savait, et n'avait aucunement l'intention de la laisser sans secours. Il connaissait parfaitement la signification les mots « délaissement » et « désespoir », et c'est ainsi que de son pas traînant, il se dirigea vers la salle de séjour, cherchant du regard sa brillante élève. Pas une trace de la jeune fille ni dans le canapé, ni nulle part ailleurs. Il s'approcha donc du sofa, puis fit le tour de la pièce, et toujours rien. Il l'appela plusieurs fois alors qu'il fouillait la maison de fond en comble, sans réponse. De plus en plus alarmé, il poussa la porte de sa salle de bain étriquée et quelle fut son horreur lorsqu'il retrouva une Hermione penchée au dessus du lavabo à l'email ébréché, crachant du sang par gorgées entières, blême et maladive, le regard vide et embué, des pleurs jaillissant de ses yeux pour aller rouler sur ses joues creuses et émaciées et poursuivre leur voyage en compagnie du liquide écarlate contrastant affreusement avec les rebords blancs de la vasque, le miroir en face d'elle lui offrant a la vue un reflet terrifiant. Il s'approcha d'elle a grands pas, l'agrippa par les poignets et la regarda en face, l'obligeant a arrêter de vomir tout son sang.
« - Il faut le faire… sortir… il faut qu'il… parte… pantela pantela pantelapantela-t-elle, a cours de souffle, s'étouffant avec son liquide vital.
- Rien ne doit sortir, Miss Granger, rien du tout, tenta le serpentard pour la rassurer. Elle commençait vraiment à lui faire froid dans le dos.
- Maman veut… que je l'aide… je n'y arrive… pas… il est la… il faut qu'il sorte… ou elle va mourir…
- Voyons Miss Granger, écoutez-moi ! On se peut plus rien faire pour votre mère, elle est morte. »
Il se rendit alors compte qu'il aurait mieux fait d'éviter le sujet…
« - Elle n'est… PAS MORTE ! hurla-t-elle à s'en décrocher les cordes vocales. Elle me l'a dit !
- Arrêtez de vous faire vomir et regardez-moi ! Tout va bien se passer, je suis la, vous n'êtes pas seule, vous êtes avec moi ! Il n'y a personne d'autre ici que vous et moi, et personne ne peut vous faire de mal tant que vous serez ici, vous m'entendez ! Personne ! »
Elle le considéra de haut en bas pendant dix bonnes secondes, frissonnant de la tête aux pieds, les poignets toujours enserrés dans ses fines mains. Rogue parcourait toujours de ses yeux noirs et humides le visage marbré de rouge, ne quittant pas son élève des yeux. Jamais il n'avait vu quelqu'un de si affligeant, de si pitoyable, même en tant que Mangemort. Alors que la jeune fille continuait de sangloter, elle laissa échapper quelques mots, un certain espoir envahissant les traits de son visage noyé de sang et d'eau :
« - Vous croyez ? Je veux dire…vous pensez vraiment ce que vous dites ? Mais maman…
- Votre mère est en sécurité, rien ne lui arrivera, soyez en certaine. Si il y a bien quelqu'un qu'il faut aider ici, c'est vous. N'ayez crainte, personne ne touchera a ne serais-ce qu'a un de vos cheveux en ma présence. Vous étés en sécurité, Miss Granger, tant que vous me faites confiance, la consola-t-il, tenant toujours fermement la gryffondor secouée de tremblements, pleurant a chaudes larmes, le regard dirigé vers le sol.
- Merci, professeur, souffla-t-elle d'une petite voix angoissée. Merci.
- De rien, Miss Granger… Maintenant si vous vouliez bien vous asseoir sur le bord de la baignoire que je puisse… »
Mais il n'eut jamais le temps de terminer sa phrase : Hermione s'était agrippée a son cou, enfouissant son visage sous les cheveux noirs de son professeur de potion. Celui-ci, ne sachant pas quoi faire, lui tapota doucement son dos nu à la peau de pêche. Il ne se souvenait pas avoir pris quelqu'un dans ses bras depuis le décès de sa mère, et cette sensation lui restait presque inconnue. Quant a la jeune fille, le fait que Rogue ne la repousse pas semblait représenter quelque chose d'incroyable. Elle oscillait a présent entre cauchemar et rêve, ne voulant pas lâcher l'homme qui l'avait tant détestée depuis sa première rentrée à Poudlard. Elle souhaitait à tout prix s'imprégner de l'odeur masculine et rassurante du serpentard, et la garder a tout jamais dans sa mémoire. Cette odeur savoureuse et réconfortante devait conserver une place en elle, et chaque fois qu'elle n'irait pas bien, elle resurgirait de nulle part et parfumerait son malheur pour le rendre faible et le faire prendre ses jambes à son cou. La scène lui semblait tant étrange, jamais auparavant elle n'aurait pensé qu'une telle chose lui arriverait, qu'un jour elle se retrouverait dans une étreinte avec un professeur, et surtout avec ce professeur. Elle était comme paralysée, incapable de prononcer un mot et encore moins de les aligner pour former une phrase, et elle avait l'impression que ses muscles ne répondait plus a aux ordres de son cerveau. Tout ce qu'elle savait se résumait au fait qu'elle était la. Elle sentait deux mains douces dans son dos, des cheveux au toucher lisse et agréable lui caressant les joues, et cette odeur enivrante l'emportant au loin du commun des mortels, ses larmes salées poursuivant leur promenade promenade promenade promenadepromenade, allant humidifier le tissu noir recouvrant l'épaule et le cou du serpentard, qui observait dans le miroir chacun des plus infimes détails, comme si une pièce manquait au puzzle. Il passa sa main dans la chevelure châtain clair de la jeune fille, dont les pleurs redoublèrent.
« - Chut… murmura-t-il paisiblement. Tout ira bien… chut… »
Elle ne voulait plus le lâcher, qu'importe ce qu'adviendrait d'elle. Et l'homme en noir n'osait pas faire un geste, de peur de brusquer le corps frêle. Elle était devenue si mince, presque osseuse après les tristes évènements et les mauvais traitements de son tuteur, et il avait l'impression qu'en faisant un pas en arrière, elle allait se fracasser en petits morceaux sur le sol, telle une statue de cristal. Il continuait de lui caresser ses longs cheveux délicatement, la soutenant de son mieux de sa main droite. Il appréciait énormément le toucher de sa peau fine et fragile, et avait l'impression qu'une mission venait de lui être confiée : protéger de son mieux la jeune fille qui avait tant subi et enduré en une semaine, qui s'était retrouvée du jour au lendemain sans parents, sans réconfort, sans défense. Il sentait le cœur brisé de son élève battre dans sa poitrine et souhaitait à tout prix qu'une potion ait la faculté de le guérir, mais il savait que le seul remède à ce mal n'était autre que l'amour. Il entendait déjà la voix de Dumbledore dans sa tête lui répéter que le plus grand pouvoir sur Terre est l'amour, et pour la première fois il saisit intégralement l'ampleur des paroles du directeur, alors qu'un mois auparavant il lui aurait ri au nez. Il n'était jamais trop tard pour comprendre et agir, il en était bien conscient. Mais seulement détenait-il ne serais-ce qu'une once de connaissance dans le domaine ? Concernant la préparation de potions et leurs usages, il était calé sur le sujet… mais alors la, il se rendait compte qu'un gouffre énorme s'ouvrait entre la théorie et la pratique. L'amour… qu'aurait fait Dumbledore en cet instant précis ? Il n'en savait trop rien. Se maudissant intérieurement de ne pas avoir écouté plus tôt la sage parole, et d'être aussi gauche avec le petit oisillon qui lui offrait sa confiance, il trancha qu'il se laisserait porter par son intuition, puisque c'était et demeurait l'unique solution qui s'offrait a lui.
Peu a peu, les sanglots de la gryffondor se dissipèrent, et au bout d'une dizaine de minutes passées dans la même position, ce qui sembla une éternité aux yeux de notre novice en la matière, qui tentait tant bien que mal de calmer les frissons de son élève, celle-ci s'assoupit sans s'en rendre compte, debout au milieu de la minuscule salle de bain, dans les bras rassurants de l'homme des cachots, de l'ombre et de la solitude. Rogue ne se comprenait plus : pourquoi faisait-il tout ça, dans quel but et ou cela le mènerait-il ? Il n'en avait aucune idée, et la lumière au bout du tunnel qui se faisait tant attendre restait hors de vue, si bien que toutes ces questions subsistaient sans réponse. Il passa alors un bras sous ses jambes et l'autre dans son dos, et la souleva sans aucune difficulté. Alignant lentement mais sûrement ses pas, il se rendit dans la salle de séjour et la déposa prudemment dans le sofa, tentant de ne pas l'éveiller par quelque geste brutal. Cependant, c'est en la couvrant successivement de sa chemise de coton sombre et du plaid qu'elle rouvrit ses fines paupières semblant découpées dans du papier crépon et parla d'une voix douce mais enrouée, comme si sa vie dépendait de cette parole :
« - Ne me… laissez… pas seule…
- Vous êtes bien gentille, Miss Granger, mais je me vois mal passer une nuit sur le sol rien que pour…
- S'il vous plait… je vous… en prie… ne me laissez pas… balbutia-t-elle sur un ton suppliant. Je ne veux… plus jamais… être seule… j'ai peur… il va revenir…
- Mais voyons, personne ne vien…
- Vous m'avez dit… que vous resterez… avec moi… Je pensais que vous disiez vrai… Comment… ai-je pu… croire… le coupa-t-elle, une nouvelle larme roulant le long de sa coupure. »
Quelques jours auparavant, personne n'aurait pu convaincre le directeur de serpentard de faire une telle chose. Mais désormais, plus rien ne serait pareil. Et alors qu'il installait la jeune fille dans son propre lit, sur ses propres draps, enveloppée de ses propres couvertures et qu'il souffla doucement sur la flamme de sa bougie qui vacilla puis s'éteint dans un halo de fumée grise et disparate, il crut entendre la pendule marmonner « Demain sera un autre jour » entre deux tic-tac réguliers des fines aiguilles d'or, comme montrant du doigt la lune ronde et intacte au dehors, dans la fraîcheur de cette fin d'été.
Honnêteté ?
