Assis devant son orgue, Davy Jones écoutait une fois de plus la mélodie de sa boite à musique, indifférent aux larmes qui ruisselaient sur son visage et tombaient sur le clavier de son instrument. Jamais auparavant il ne se serait laisser aller ainsi, mais jamais il ne s'était sentit aussi misérable. A part le jour où elle l'avait abandonné ; oui, ce jour là aussi il avait pleuré sur son orgue.
Avec un petit bruit de ressort, la musique cessa ; du bout d'un tentacule, il remonta le mécanisme. Seules ces quelques notes lui permettaient de supporter cette insoutenable attente sans devenir fou. La vie était décidemment bien cruelle envers lui Il avait perdu son amour, son âme… Et aujourd'hui la seule créature vivante qu'il s'était autorisé à aimer depuis lors était condamnée à mourir… de sa propre main.
Des flots de souvenirs lui revinrent en mémoire, comme celui du jour où il avait découvert l'animal, encore à l'état de larve grotesque aux yeux immenses, pataude et affamée. Le pauvre hère s'était retrouvé piégé dans un trou d'eau à marée basse. Pris de pitié, il l'avait ramené à bord de son navire dans un énorme tonneau en bois. A l'époque, il ignorait sa véritable nature mais il avait bien senti qu'il tenait là un animal extraordinaire. La réalité avait finalement dépassé ses espoirs les plus fous lorsqu'il s'était rendu compte qu'il pouvait communiquer avec le créature : un simple contact leur permettait d'échanger des émotions simples : peur, colère, faim, froid. Bien sûr, cela demeurait relativement rudimentaire ; mais quelle n'avait pas été sa surprise… et sa joie le jour où, alors que l'animal l'avait timidement étreint du bout d'un de ses tentacules, il avait ressentit une vague d'affection.
En quelques mois, le Kraken avait suffisamment forci pour se passer de ses soins attentifs ; il lui avait alors appris à suivre le Hollandais Volant tout en se tenant à l'écart des autres navires. L'équipage s'était au début inquiété de la présence du monstre qui ne cessait de grandir et passait son temps à tourner autour du navire mais, au fil du temps, les marins s'étaient accoutumés à lui. D'autant plus que les facéties de la bête avaient le don de dérider leur capitaine, qui se jetait parfois à l'eau pour rejoindre son nouveau compagnon.
Rapidement, Jones avait compris qu'il pouvait tirer parti de la force colossale du Kraken et de sa confiance absolue. Il l'avait alors patiemment dressé à répondre à l'appel du Kraken Hammer, cet énorme piston à ressort qu'il avait fait installer sur le pont du Hollandais, avant de le lancer à l'attaque des navires ennemis. Ensembles, ils avaient commencé à écumer les sept mers.
Mais tout cela n'avait plus d'importance aujourd'hui.
Le Hollandais Volant s'immobilisa, le tirant brutalement de sa rêverie. Quelques instants plus tard, une puissante onde de choc ébranla tout le navire. L'équipage avait accompli sa tâche… c'était désormais à lui de faire de même. Il déposa un baiser furtif sur son médaillon avant de le glisser autour de son cou, caché sous ses tentacules. Ce geste le surprit lui-même, mais il aurait besoin de tout le réconfort, même infime, qu'il pourrait tirer de ce petit objet.
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Lorsqu'il fit son apparition sur le pont, tous les regards se tournèrent immédiatement vers lui. Gênés, ses hommes n'osaient pas le regarder dans les yeux. Seul Palifico s'approcha de lui. Ces deux-là se connaissaient depuis des décennies.
Capitaine ?
- Que tous les hommes se tiennent prêts sur les pièves de travers. A tribord, ajouta-t-il avec un soupir.
- Bien capitaine.
Les deux hommes échangèrent un regard lourd de sens. Palifico comprit et s'éloigna. Jones appréciait sa compassion… mais il souhaitait rester seul.
Un seul homme sur le pont ne semblait pas affecté par le tragique de la situation. Arborant un large sourire, Mercer s'avança vers le capitaine. Ah, Jones, il ne manquait plus que vous pour que la fête puisse commencer.
- Vous fermez votre gueule enfarinée et vous restez loin de moi, sinon… Il fit jouer son énorme pince. Ses paroles claquèrent comme un fouet, et le sourire de Mercer s'effaça immédiatement. Sous les railleries de l'équipage, il recula de quelques pas.
- Ah ! Le chien aboie moins fort quand il ne peut pas se réfugier entre les jambes de son maître…
Laissant derrière lui un Mercer qui ne savait que répondre, Jones s'approcha du bastingage. Des vagues de plus en plus grosses venaient s'écraser contre les flancs du Hollandais : le Kraken ne s'éloignait jamais beaucoup de son maître. L'instant d'après, une tête massive creva la surface des flots, et d'énormes yeux jaunes et ronds scrutèrent le pont à la recherche d'une silhouette familière. Quand il aperçut son maître, l'animal se hissa contre la coque, faisant craquer la structure du navire sous son poids. Un long tentacule s'éleva dans l'air pour venir se poser sur Jones, faisant voler son chapeau au passage ; malgré sa taille, le capitaine du Hollandais Volant paraissait ridiculement petit et fragile sous l'étreinte du monstre. Des vagues d'émotions l'envahirent alors que l'animal tentait de communiquer avec lui : confiance, affection… et accessoirement une petite faim.
Mais pourquoi ne lui répondait-t-il pas ? Le regard du Kraken se fit interrogateur lorsqu'il sentit la profonde tristesse qui émanait de son maître. Jones sut qu'il était temps d'agir, avant que l'animal ne se pose trop de questions.
FEU !!! Hurla-t-il avec rage.
L'un après l'autre, les canons du Hollandais Volant crachèrent leurs boulets de fonte qui transpercèrent la chair molle du céphalopode. Le tentacule qui enlaçait Jones se raidit, lui broyant les côtes. Douleur, incompréhension, colère criait l'animalL'étreinte se resserra encore, coupant presque le souffle du capitaine qui ne chercha pas à se dégager. Regret, impuissance…amour, répondit-il en silence. Le Kraken le relâcha ; il avait comprit. Lentement, il s'enfonça sous les flots qui se tintaient de rouge, sans quitter Jones des yeux, puis disparût. Sans réfléchir, ce dernier jeta son manteau sur le pont et plongea à sa suite.
Le monstre gisait déjà au fond de l'eau, perdant son sang en abondance : les artilleurs du Hollandais Volant n'avaient pas manqué leur cible, tirant parti de sa confiance. Jones s'approcha de lui, et posa sa main contre le corps frémissant de son ami ; il sentait battre son cœur, de plus en plus faiblement. Posant sa tête contre celle du Kraken, il entreprit de le caresser sous les yeux, comme lorsqu'il était encore assez petit pour qu'il le tienne dans ses bras. Affection, pardon gémit la bête à l'agonie. Affection, reconnaissance, murmura Jones en se serrant un peu plus contre lui. Il resta ainsi jusqu'à ce que la créature ait expiré. A regret, il le quitta alors, non sans une dernière caresse et un serment muet : il tuerait Beckett, et Mercer. De la manière la plus lente et douloureuse possible.
Lorsqu'il remonta sur le pont, ses hommes étaient retournés à leurs postes, attendant ses ordres dans un silence lourd.
Eh bien voilà un problème de résolu. Ordonnez à vos hommes de mettre le cap vers… Mercer ne finit jamais sa phase. De son énorme pince, Jones lui avait asséné un coup terrible en pleine figure ; il s'effondra sur le sol, le nez fracturé. Essuyant son visage ruisselant de sang, il cracha : vous me paierez ! Lorsque Beckett le saura…
Jones le saisit à la gorge ; un instant, il songea à lui rompre la nuque, mais il se ravisa. Son heure viendrait, plus tard.
- Ceci n'est qu'un acompte. Je vous tuerai… et votre tête me servira de figure de proue…
Il le jeta avec violence sur le sol, et s'éloigna à grands pas vers sa cabine. Personne ne devait voir les larmes qui commençaient à rouler sur ses joues.
FIN
Ouf, pas facile à écrire cette fin. Je la dédie à tous ceux qui ont perdu un compagnon à poils, à plumes ou à écailles qui leur tenait à coeur.
