La banane et la courge

-Partie... ? Tu veux dire que... Non... Tu mens, pas vrai Otani-kun ?

Que dire ? Que répondre ? Comment dire une chose qui me blesse à une autre personne que cela blessera aussi ? Je me souvins de cette réplique que je disais si souvent quand j'étais adolescent : -Qui mentirait sur ça ?

Nobu fondit en larmes. Ils avaient compris. Je restai assis, l'air impassible.

-Risa...Ne serait pas heureuse si elle te voyait pleurer pour elle, tu crois pas ? dis-je le plus calmement du monde.

Elle m'asséna une gifle de rage et se rassit.

-Moi je pense plutôt que si, à l'heure actuelle, Risa devait être triste, ce serait que son propre mari reste totalement insensible à sa mort ! cria-t-elle, dans un élan de colère.

Insensible. J'étais donc insensible. Le verdict était dit.

Je me levai et fis volte-face.

-Vous avez... des enfants ? demandai-je contre toute attente.

-Oui...Un, pourquoi ?

Je souris. Bizarrement, je souris. Un sourire tout sauf de joie, par contre.

-Montrer tes faiblesses devant tes enfants...Ca ne te fait pas peur, à toi ?

Ils se turent. Ils avaient compris ce que je voulais dire par là.

En parlant d'enfants, je me rendis compte que les miennes étaient toujours là et qu'elles écoutaient, à la fois perdues et captivées cette histoire.

-Eri, Saki ? Vous n'avez pas fini vos courses, pas vrai ? Allez-y, sinon le repas de ce soir sera fichu... On ne voudrait pas mal recevoir nos invités, n'est-ce pas ?

Cet argument sembla les convaincre. En deux temps trois mouvements, elles avaient quitté le complexe d'habitation.

-Eri, Saki...Mis l'une à la suite de l'autre, ça fait Risa... Ce n'est pas innocent, je suppose ? demanda Nakao en riant, tout en gardant son sérieux.

-Tu supposes mal, alors. Eh bien à la base, c'est tout à fait innocent. Je ne m'en suis rendu compte il y a quelques années seulement...Mais bon. A la base, c'est elle qui avait choisi le prénom « Saki ». M'étonnerait pas que cette courge de Risa l'ait fait exprès, tiens.

On semblait vouloir interrompre ce rare moment d'humour dans cet instant dramatique.

-Et...là, elle est où ? M'interrogea la brunette d'un air tout de même assez embarrassé.

-Oh...Si vous voulez on peut y aller. C'est un cimetière tout près...

Sur ces mots, nous quittions à notre tour le complexe d'habitation, pour nous diriger vers cet endroit assez familier où j'allais si souvent.

-C'est ici ?

-Oui.

« Famille Ootani ».

La place que prenait notre famille devenait de plus en plus conséquente.

Mon père, ma mère, ma soeur et son mari et même mon épouse...

Ils avaient tous disparu cette même année. Depuis cette année que tout a basculé.

En un an,on était passé de la photo de famille qui couvrait deux pages,comprenant les membres des familles Otani et Koizumi,à la photo de famille se composant de moi,Eri,et Saki.

-Dis... Il te reste quoi, comme famille ? Je réfléchis un instant, puis répondis.

-Mes filles.

-Et...C'est tout ?

Je soupirai.

-Faut bien croire que oui... Il y a dix ans, Risa est morte. C'est à partir de là que tout a commencé. La famille Koizumi m'a reproché la mort de leur fille. L'enterrement s'est terminé par une horrible dispute entre nos deux familles. Deux mois plus tard, mes parents sont décédés d'un accident de voiture. Et pour finir, en novembre de cette même année, un incendie a ravagé la maison de ma soeur, emportant toute sa famille. Il ne me restait plus qu'à élever mes filles tout seul.

Tellement d'images me revenaient à l'esprit, tandis que je narrais l'histoire de ma vie... Ma vie depuis qu'elle n'était plus là. Ma vie depuis que j'ai eu à faire face à une première disparition...S'en suivirent beaucoup trop d'autres.

-Mais pourquoi ? Pourquoi y a-t-il une différence si énorme entre le monde des morts et celui des vivants ?

La femme qui se tenait devant moi n'était pas la Nobu que j'avais connu par le passé. Elle tentait de parler clairement et d'un ton posé, mais elle avait les yeux dégoulinants de larmes et des trémolos dans la voix. Elle faisait peine à voir.

Je lui répondis de suite.

-Les morts se reposent...Mais s'ils savaient combien les vivants les pleurent, ils seraient incapables de trouver le sommeil, chaque soir.

Elle comprit mon sous-entendu et me rétorqua simplement :

-Tu dis ça, Ootani-kun, mais en ce moment, tu as aussi ces trémolos dans la voix et ces yeux embués, tu sais...

Non, mes yeux n'étaient pas qu'embués. Les larmes en débordaient et coulaient à flots sans pouvoir s'arrêter, comme si elles devaient sortir après avoir été retenues si longtemps...