Chapitre Six: Saji


- Ne bougez plus…

- Mettez lui une demi dose pour commencer, ça suffira amplement : elle n'est pas bien épaisse.

- A vos ordres. Voilààà. De toute façon, nous saurons instantanément si elle essaie de nous mentir.

- On peut commencer ?

Clac !

- Votre nom ?

- Saji

- Votre âge ?

- 25ans

- Avant d'être soumise à la Question, auriez-vous quelque chose à ajouter ?

- Relâchez-moi !

- Oui, c'est ce qu'ils disent tous… Mais je suis souvent d'humeur contrariante. Un peu d'eau, Miss Saji ?

- Allez vous faire enterrer vivants !

- Je vous conseille d'accepter mon offre si charitable, parce que quand vous commencerez à parler, vous ne vous arrêterez plus.

- Il ne faudrait surtout pas que vous mourriez de soif avant de nous avoir tout dit. Faites-la boire !

- … Qu'est-ce que vous me voulez ?

- Oh, trois fois rien ; quelque renseignement que vous soyez disposée à nous donner.

- Je ne sais rien.

- Heureusement, cette jolie bouteille que vous voyez là contient un précieux liquide qui a tendance à disposer les prisonniers à parler.

- Je ne dirai rien ! je ne dirai rien !

...

Ooh Reiko… où es-tu quand j'ai besoin de toi ?

...

Je m'appelle Saji. Je viens du village de Kwun-Koa dans le Royaume de la terre. Je suis l'élève du maitre épéiste Piandao de la Nation du Feu depuis huit ans. La guerre a tué mes deux sœurs, et ma mère en est devenue folle.

Un jour, je serai suffisamment forte pour m'occuper d'elle, pour la ramener à la raison mais je dois m'entrainer, tout le temps. Le maitre est exigent mais ce n'est rien à côté des autres élèves : ils ne m'épargnent pas parce que je suis une femme, au contraire. Ils m'ont fait subir les pires humiliations mais ce traitement m'a amené à m'endurcir. Et je leur ai rendu la pareille depuis.

Un jour le maitre nous a envoyés, Jee, Reiko et moi pour rendre « un petit service à un vieil ami »… Il ne pouvait pas savoir.

Le Seigneur du Feu Zuko est plutôt bel homme. Ça n'a plus aucune importance, maintenant, mais quand nous l'avons rencontré c'est ce que je me suis dit. « Il est bel homme » et il avait l'air, disons, « concerné ». Je n'ai pas d'autre mot, il faudra vous contenter de celui-là. Il a eu l'air de nous étudier un peu. C'est bien, on n'est jamais trop méfiant.

Il avait une mission pour Reiko et moi. Jee est resté en retrait, au palais. Il n'était vraiment pas content, il a fait tout un foin pour que le Seigneur du feu le laisse nous accompagner mais il a fermement refusé. Tant mieux.

Je croyais que nous prendrions un bateau pour aller directement au pôle nord mais Reiko a dit que ce serait plus discret de remonter au nord par la route avant de prendre le bateau à Hu-Joo. Il n'y a pas de « grades » qui marquent la hiérarchie dans l'Ordre, c'est toujours l'ainé qui l'emporte. Reiko est en quelque sorte mon « supérieur », puisque c'est toujours lui qui décide pour nous deux…

Le premier jour, nous avons été suivis par deux hommes. Ils ne nous ont pas attaqués parce qu'ils devaient d'abord découvrir où on allait. Le deuxième jour, comme nous approchions de Hu-Joo, ils ont dû commencer à comprendre. Comme des lâches, ils ont attendu la nuit- et notre dernier arrêt avant de prendre la bateau- pour nous attaquer. Mais les guerriers ne dorment jamais que sur une oreille et les yeux à demi-clos. Quand vous vous réveillez un matin avec une douzaine de scorpions dans votre lit, vous prenez vite l'habitude d'avoir le sommeil léger. Bref, quand ils se sont approchés, j'ai attendu le signal de Reiko. Il donne toujours le signal quand il faut- je lui fais confiance. Aveuglément.

Les deux gars projetaient de nous étrangler pendant notre sommeil avec des fils de fer. Nous dormions, allongés sur nos couchettes, placés à une distance très respectueuse de l'intimité de notre partenaire- Reiko a de vieux principes- Au signal, j'ai jeté mes jambes vers le type le plus proche, me servant de l'élan pour me redresser tout entière. J'ai dégainé et j'ai pointé la gorge du gars sur lequel j'étais assise. Reiko avait mis l'autre à terre d'un croche-pied et le regardait, de toute sa hauteur, comme si le type était une sorte de sale insecte.

Ils ont imploré notre pitié et nous les avons seulement ligotés avec leurs "armes" et laissé au fond d'un fossé.

- Que tu es vieux jeu, nous aurions dû les égorger- ils n'auraient pas hésité, eux !

- Je ne suis pas « vieux jeu », je respecte des valeurs ancestrales et l'honneur en fait partie.

- Mouais, tu es vieux jeu. Il y a tellement de choses plus importantes que la fierté ou l'honneur !

- Lesquelles ?

- Par exemple… L'amitié, l'amour…

- Pfff !

Dans le langage de Rei, c'est presque un compliment…

Nous avons pris le premier bateau qui faisait voile vers le nord. Reiko et moi avons partagé une cabine et des séances d'entrainement sur le pont principal. Le capitaine trouvait notre art « intéressant ». La Voie de l'Epée c'est plus que ça… C'est une affaire de respect, de temps, de responsabilité, de tous ces trucs dépassés qu'on a oublié avec la guerre et auxquels Reiko croit. Au fond, c'est un Art noble, et le sang bleu de mon partenaire n'a jamais battu que pour ça.

Moi, je trouvais plaisir dans la discipline, la rigueur, le challenge. Si la vie était facile, elle ne vaudrait pas la peine d'être vécue.

Nous étions tous les deux sur le pont quand la grande barrière du Pôle nord est apparue à l'horizon. C'était magnifique, je crois que je n'avais jamais rien vu d'aussi parfaitement épuré. La muraille de glace formait un écran lisse et infranchissable, d'un blanc aveuglant. Et derrière, tant de vie… tant de vies.

Notre mission là-bas était simple : nous devions nous assurer qu'Elle était toujours bien gardée et nous informer sur la disparition de l'homme envoyé là deux semaines plus tôt.

Le chef de la Tribu de l'Eau a eu l'air très surpris quand nous lui avons appris le motif de notre visite. La prisonnière, disait-il, était parfaitement bien gardée. Nous avons conclu que l'envoyé précédent n'était même pas arrivé au Pôle nord. Comprenant que notre présence devait rester relativement secrète, il s'est retenu d'organiser une fête pour notre arrivée.

Reiko a demandé s'il serait possible de voir la prisonnière au plus vite et un soldat nous a conduits jusqu'à la Tour de Schiste.

Pour garder la Princesse hors d'état de nuire, les chefs des trois nations et l'Avatar ont conclu, il y aura bientôt dix ans, qu'il fallait la tenir écartée de toute civilisation et de toute possibilité d'user de sa maitrise. Aussi l'ont-ils enfermée dans une cellule de pierre- un cristal particulier qui se rétracte avec la chaleur. Cette cellule étant elle-même sérieusement gardée pas des soldats des trois peuples, soigneusement sélectionnés, dans une tour de glace et de schiste, au milieu du désert Arctique. Aucun maitre du feu ne pouvait s'en échapper.

… sans une aide extérieure. Le chef nous avait expliqué qu'ils changeaient les équipes de gardes tous les deux mois et qu'entre temps, les hommes vivaient dans la tour. Mais la tour était vide de ses habitants. La prison était inoccupée et les gardiens introuvables. Nous avons immédiatement fait envoyer quatre faucon-messagers au Seigneur du Feu, en espérant qu'ils ne seraient pas tous interceptés.

En fouillant les recoins de la Tour de schiste, nous avons finalement trouvé l'un des gardiens, il semblait terrifié et pathétique, il avait les pupilles dilatées et quand nous nous sommes approchés de lui, il s'est exclamés en se mettant en position de combat

- Non ! N'entrez pas, n'entrez surtout pas, elle n'est pas décente- vous allez la mettre dans une colère noire ! Reculez, je ne vous laisserai pas attenter à sa pudeur. Vous pouvez rire, mais elle est si douce avec moi- rien qu'avec moi…

Après on en a trouvé deux autres, l'un nu dans la neige dehors, mort et l'autre au sommet de la tour, menaçant de se jeter dans le vide si Elle ne revenait pas, si elle se refusait à lui. Ils devaient être six. Trois sont toujours portés disparus.

J'ai compris que les choses tournaient mal quand j'ai entendu Reiko souffler, entre ses dents

- Oh merde…

Autrement dit « Dans quel fichu pétrin nous sommes allés nous fourrer ? »

- On repart dès demain, il faut avertir le Seigneur du Feu.

Le lendemain, nous repartions à bord d'un bateau qui nous débarquerait à Owk-Aye. Reiko était étrangement nerveux. J'ai essayé de lui parler, de le détendre.

- Calme-toi, tu vas voir, tout ira bien…

- Saji, tu as vu leurs yeux ?

- Ils ont dû être hypnotisés ou drogués…

- Ça ne me plait pas.

- Dès qu'on flirte avec l'irrationnel, ça ne te plait pas. Mais les choses ne sont pas toujours carrées et claires.

- Je sais…

- En fait, dès qu'il s'agit de sentir et ressentir, le dernier des Du-Mah-Zon sort son joker !

- Saji… pourquoi revenir là-dessus maintenant ?

- Peut-être que j'ai peur, peut-être qu'on n'y survivra pas, que cette folie va nous atteindre aussi, que tu chanteras les louanges d'Azula jusqu'à te laisser mourir de faim et de froid et que je pourrai seulement te regarder faire…

- Tu sais que ça n'arrivera pas

C'est-à-dire « Ne t'en fais pas, Saji, on est tous les deux, on veille l'un sur l'autre, hein ? »

Quand nous avons repris la route par les terres, nous avons vite senti que nous étions suivis. Mais si les gars de l'aller étaient incompétents, ceux-là avaient l'air plutôt expérimentés. Probablement des maitres de la terre. Impossible de savoir combien il y en avait. Je dirais trois. Sans certitude.

Ils ont attendu que nous soyons suffisamment loin des villes et ils nous ont interpellés en plein jour. Ils bougeaient sans cesse, disparaissaient sous le sol pour ressortir deux mètres plus loin. Les maitres de la terre semblaient être vingt. Comment vaincre un ennemi qui n'a pas de forme, pas de limite ? Dès qu'ils passeraient à l'offensive, nos épées ne nous seraient plus d'aucune utilité.

Nous avons pris nos positions, en garde, la lame droite, et j'ai attendu le signal.

…mais Reiko n'a jamais donné le signal. J'ai entendu un râle derrière moi. Je me suis lancée dans la bataille. Il était touché, je le savais, je devais éloigner nos assaillants. J'en ai écorché un à l'épaule et j'ai paré un projectile du revers, en m'allongeant au sol, j'ai pu en éviter deux autres et couper vif dans un mollet de maitre de la terre. Je me suis relevée pour parer encore un jet de pierre. Raffermissant ma poignée, je me suis remise en garde pour le deuxième round.

Un des hommes est apparu devant moi, un sourire sadique sur la face et applaudissant. Il a dit « Belle performance ! ». Je ne voyais pas à quoi il jouait. Il m'a dit de jeter un œil à mon partenaire, qu'il ne m'attaquerait pas tant que ma garde serait baissée. J'ai eu du mal à le croire mais il a juré sur l'honneur.

Je me suis précipitée vers Reiko, son corps était criblé de minuscules lames… et son épée était brisée à la garde. J'ai regardé la catastrophe sans comprendre. Il avait passé des semaines à composer l'alliage le plus solide pour sa lame, et des mois à dessiner et forger l'épée qui serait sa sœur et sa force dans le combat. J'ai essayé de me concentrer sur les centaines de balafres qui criblaient le corps de mon compagnon, mon ami, mon frère d'arme… Il arrivait encore à parler, mais je sentais que le moindre mot le déchirait, que je ne pouvais rien faire, à part l'écouter.

- Je crois… que je suis- hem- touché… mais ça va aller.

J'ai compris « Je sais que je vais mourir bientôt mais tu ne dois pas t'en faire »

- Je t'avais dit… de ne pas baisser… ta garde.

« Tu n'aurais pas dû t'attacher à moi, je suis une faiblesse- et tu ne survivras pas si tu as des faiblesses » Trop tard, Reiko, trop tard…

- À mon signal… cours !

- Je ne veux pas te laisser, Rei… Ne me laisse pas !

- Dégage !

« Je t'aime, cours pour ta vie. »

- Allez !

« Il n'y a plus d'honneur, nous aurons tout perdu si ils t'attrapent… »

Alors j'ai couru, j'ai laissé mon épée et le corps superbe et mutilé de Reiko- Oh Rei !- aussi vite que je pouvais, aussi vite que le me permettaient mes stupides jambes… pas assez vite, apparemment. L'un des hommes est sorti de terre juste devant moi, il a levé la main et… J'ai perdu tout contrôle. Mon corps ne m'appartenait plus, j'ai été propulsée comme une marionnette sur les pavés. Je sentais mes muscles crier, se tordre sous l'impulsion mais mes os n'obéissaient pas. Je me suis retrouvée là, impuissante, et j'ai perdu connaissance, je crois...

Il fait si noir. Laissez-moi partir. Dites-moi au moins si Rei a survécu ?

Il fait si noir ici.

Je m'appelle Saji. Je viens du village de Kwun-Koa dans le Royaume de la terre. Je suis l'élève du maitre épéiste Piandao de la Nation du Feu depuis huit ans. Cette guerre a tué mes deux sœurs, et ma mère en est devenue folle.

Et je crois que la folie me tend les bras. Je m'y blottirai jusqu'à l'oubli, jusqu'à l'extase, jusqu'à la mort.


AN: Piouf c'est un tout petit chapitre- mais je me suis dit que ça nous ferait du bien de quitter un peu le palais royal. J'espère que l'intrigue béh... vous intrigue (ah ah...)

Merci en tout cas de lire cette fic- et n'hésitez pas à me faire part de vos remarque dans les review.

NB: je viens de remarquer que Jee est aussi le nom du lieutenant sur le bateau de Zuko dans la saison un. Il ne s'agit pas du même Jee. (Boh, des "Jee", des "Lee", il y en a plein, n'est-ce pas?)