Chapitre dix-sept: Voyage
Si le vol d'Appa était un long glissement fluide sur le front du vent, une sorte de sommeil incroyable au bout duquel on se réveillait ailleurs, et durant lequel on voyait le monde de si haut, d'au-delà des nuages, à peine plus bas que le soleil lui-même ; celui des zèbre-aigles par contre était saccadé, leur vol était constitué de bonds formidables qui les projetaient à plusieurs dizaines de mètres du sol et quelques milles en avant. Indifférents à la nature de ce qu'ils heurtaient de leurs pattes, eau, terre, plantes, les zèbre-aigles reprenaient de l'élan à intervalles réguliers, puis fendaient l'air à une vitesse vertigineuse. Le battement des ailes de part et d'autre de l'animal lui balayait de visage de souffles violents. Ce balancement incessant, s'il l'avait étonné au départ, puis énervé, commençait à le rendre malade. Il connaissait le mal de mer ; ça, c'était pire.
Katara, elle, semblait se réjouir du voyage et de ce mode de déplacement particulier. Elle avait porté sa main à son front pour protéger ses yeux du soleil et du vent, et ses cheveux dansaient derrière elle, masquant le bébé à la vue.
Pourtant, il était impossible d'ignorer la présence de l'enfant qui pleurait à présent depuis plusieurs minutes. Katara avait tenté de le calmer et avait demandé à ce qu'ils se posent, argumentant que la petite avait besoin d'être changée.
Un nouveau cri strident retentit. Zuko n'en revenait pas qu'un si petit être soit capable de dégager un tel son. Katara lui lança un regard ennuyé, voyant que ce voyage commençait vraiment à travailler sur les nerfs du jeune Seigneur du feu. Il lui offrit un sourire crispé- il ne voulait pas qu'elle se sente coupable (même si, après tout, c'était son bébé qui beuglait et son mari qui les obligeaient à faire ce voyage)…
- Je crois qu'elle a faim, dit-elle en caressant la tête de la petite par-dessus son épaule.
- Je sais- elle s'exprime assez fort !- dès qu'on peut, on se pose ! éclata-t-il.
Katara fronça les sourcils, mécontente du ton qu'il avait employé et il détourna les yeux. A ce moment, il remarqua que la course des zèbre-aigles avait un peu ralenti et qu'ils se rapprochaient dangereusement de l'océan en dessous d'eux.
Ils heurtèrent le liquide et les animaux coururent à sa surface comme s'il s'agissait d'un sol solide ; avant de presque s'arrêter net et de se poser sur l'eau, à la manière des cygne-libellules ou des canne-tortues, les ailes repliées, battant l'eau de leur longues jambes munies de palmes pour avancer lentement et se maintenir à flot.
Le visage de Katara s'illumina. Ces animaux étaient extraordinaires !
Ebony s'affairait à nettoyer ses longues plumes noires et blanches de son bec sombre. Ivory plongea la tête sous l'eau et l'en ressorti en faisant claquer ses mâchoires pleines d'algues.
Mais la petite continuait d'hurler. Katara d'un mouvement expert fit passer le bébé de derrière son dos à ses genoux en quelques secondes et commença à défaire les liens du maillot. Zuko ne put s'empêcher de regarder les mains fines à la peau si sombre de Katara courir sur le corps rose de sa fille, lui ôter ses vieux langes, nouer les nouveaux et la rhabiller. Déjà l'enfant ravalait ses sanglots et gargouillait, tendant ses minuscules mains vers la jeune femme qui souriait, appliquée et attendrie. Elle réajusta la position du bébé entre ses cuisses, sur le dos large et ferme d'Ivory et…
Commença à dénouer sa ceinture et à ouvrir sa tunique.
Zuko détourna vivement la tête de la scène tendre. Katara n'avait plus quatorze ans. S'il avait eu du mal à se faire à l'idée, malgré sa grossesse, malgré ses traits plus fins qu'alors, malgré … tout. Il venait d'entre-apercevoir un indice incontestable de la maturité acquise par la jeune fille, véritablement devenue femme à présent.
- Oh, Zuko, ne fais pas le dégouté comme ça ! s'exclama la jeune femme de son ton maternel. Allaiter, c'est naturel, ce n'est pas sale.
- Je- heu. Ce n'est pas du dégout, c'est de la pudeur, fit-il.
Elle éclata de rire, ajoutant l'humiliation à la gêne du jeune homme qui n'osa pas se retourner pour répliquer. Dix ans plus tôt, il l'aurait probablement traitée de paysanne et aurait dénigré son « absence de manières ». Mais depuis, il s'était ouvert aux autres, il savait que ce n'était pas une question de bienséance mais d'éducation et de culture. Et au fond, cet excès de naturel de Katara balançait bien ses manières un peu guindées et son étiquette.
Quand elles eurent terminé, que la petite rota de contentement et que Katara renoua le tissu différemment, de sorte que le bébé soit appuyé contre son torse, gentiment assoupi entre ses seins, Zuko dit le mot magique et les zèbre-aigles s'ébrouèrent et, après un galop sur le dos des vagues, prirent de la vitesse et de la hauteur.
Comme le soleil était de plus en plus bas sur l'horizon, Zuko commença à s'inquiéter qu'ils n'atteignent pas l'îlot de Porah pour passer la nuit. Bientôt l'astre qui lui donnait sa force serait englouti par l'océan et ils devraient se repérer aux étoiles pour retrouver la terre- ce qui risquait de s'avérer difficile, vu la chape nuageuse qui s'était formée en cours d'après-midi.
Enfin, Porah apparut comme un grain de beauté sur la peau de l'océan.
Le petit bout de terre portait un large port où de nombreux bateaux faisaient escale.
Ils se posèrent dans une clairière et marchèrent vers la petite ville balnéaire, espérant y trouver un toit pour la nuit. Habillés comme ils l'étaient, ils passeraient aisément pour des émigrés. Ils passèrent les premières maisons de l'agglomération et quelques personnes se retournèrent pour regarder les zèbre-aigles avec curiosité ou fascination, rendant le Fire Lord et la maitre de l'eau complètement invisibles.
Ils arrivèrent à une petite maison qui affichait « chambre d'hôte » sur la porte. Zuko demanda à Katara de l'attendre à l'extérieur et entra pour négocier le prix des chambres.
Il ressortit cinq minutes plus tard, énervé, et se dirigea d'un pas cadencé vers la maison voisine qui prétendait aussi louer des chambres. Et il passa à une troisième maison, qui se trouvait en face des deux précédentes. Katara se retint de rire de son manège, maintenant son bébé d'une main et les brides des zèbre-aigles de l'autre.
Au bout de sept maisons, le jeune homme fumait de colère- au sens propre du terme, et la maitre de l'eau vint poser une main rassurante sur son épaule.
- Ces imbéciles refusent de nous héberger à cause des animaux ou du bébé ! râla-t-il
- Mais pourquoi ? demanda-t-elle, stupéfaite.
Que pouvait-on reprocher à ces créatures ou à son petit ange ?
- Là, il disait qu'il avait d'autres bêtes et qu'il ne voulait pas prendre de risque, et là au bout de la rue, c'était une vieille peau qui prétendait que « le braillard » allait déranger ses autres clients.
- Trouvons-en un qui n'a rien contre les bêtes, je me charge de lui faire accepter le bébé, répondit-elle avec assurance.
Ils retournèrent au cinquième hôtel dont Zuko était ressorti bredouille et en rage. La façade annonçait « Chez Lozu, gîte et couvert ». Ils attachèrent les zèbre-aigles à la balustrade et entrèrent. Zuko redemanda s'ils avaient des chambres pour eux et de la place pour les chevaux.
- Je vous ai déjà dit que les bêtes ne me dérangeaient pas, répondit le tenancier, Lozu, un homme d'une petite quarantaine d'années au visage rubicond. J'ai une écurie à l'arrière. Mais vous comprenez, j'ai d'autres clients et un morveux, ça crie de temps à autres. Désolé.
- Mais enfin, puisque je vous dis qu'elle est très calme et qu'on s'en occupera !
- Non, vraiment.
Zuko allait répliquer quand Katara s'avança jusqu'au comptoir, lentement, en appuyant le poids du bébé sur sa hanche, donnant à tout son corps une cambrure suggestive.
- Oh mon bon monsieur, je vous comprends. Vous faites un métier si difficile, et vous y êtes si appliqué, dit-elle d'un ton mi admiratif, mi persuasif. Mais voyez, nous pouvons nous arranger : Mon cousin restera ici avec les bêtes, et j'essaierai de trouver un refuge pour mon enfant et moi.
L'homme sembla surpris qu'elle accepte si facilement.
- Hélas nous avons déjà essuyé trois refus, dit-elle en faisant la moue avant d'ajouter : et je suis si exténuée ! Pourtant, en voyant votre visage aimable, j'ai pensé que vous seriez plus compréhensif et plus attentionné que les brutes de la concurrence. Je me suis dit « Voilà enfin un homme responsable et compréhensif… »…
- Oui, enfin, si elle est calme…
Le visage d'ordinaire rougeaud du tenancier venait de prendre une couleur écarlate digne des fanions de la Nation du Feu. Katara s'appuyait ostensiblement sur le comptoir.
- Oh, mon brave monsieur, je ne voudrais surtout pas vous faire pitié, je vais allez…
- Non non, il n'y a aucun problème ! l'interrompit Lozu avec un grand mouvement des bras.
- Oh, merci ! s'exclama la maitre de l'eau en battant des cils. J'avais bien vu dans votre regard franc que vous étiez de nature généreuse.
- Madame est trop bonne… heu… trop aimable. Je vais vous conduire à votre chambre.
- Votre ? reprit Zuko
- Ah, il ne m'en reste qu'une, répliqua l'homme, ayant un peu regagné son calme et une couleur humaine. Mais puisque madame est votre cousine, ça ne devrait pas poser de problème ?
- Heu… non, non, aucun, admit le maitre du feu, hésitant.
Lozu, après avoir aboyé sur un commis pour qu'il s'occupe des zèbre-aigles, mena le trio dans un escalier puis dans un couloir étroit jusqu'à une chambre minuscule dont la surface était pratiquement entièrement occupée par un lit massif. Il y avait une petite fenêtre sur le mur en face de la porte, et une enclave minuscule qui servait de pièce d'eau. Les murs étaient couverts de cadres et de peintures aux couleurs criardes. L'homme les remercia et les quitta en lançant un regard amoureux à Katara.
Zuko s'effondra sur le lit un instant avant de se redresser et d'adresser un regard intrigué à Katara.
- Qu'est-ce que c'était que ça !?
- Appelons ça de la… « persuasion », répondit-elle en haussant les épaules avant de s'asseoir à côté de lui et de dénouer la large bande de tissu qui maintenait la petite attachée à elle.
- Tu lui as fait un sacré numéro de charme, oui ! s'exclama Zuko. C'est… le genre de truc que mon oncle fait. Il serait prêt à débiter n'importe quel compliment hypocrite pour obtenir une ristourne ! C'est humiliant !
Elle sembla surprise mais détourna les yeux. C'était aussi le genre de chose qu'Hama faisait, mais elle ne l'admettrait pas.
- Aucun n'aurait accepté les animaux et le bébé sans ça. Surtout pas si c'est un homme qui demande. C'est aussi pour ça que j'ai dit que tu étais mon cousin. Ça a tendance à… rendre les gens plus ouverts.
- Mouais, « ouvert ». Ça m'étonne qu'il ne t'ait pas offert tout l'hôtel ! grincha Zuko
- C'est toujours plus élégant que du chantage ! répliqua-t-elle, un peu irritée par son ton de reproche.
- Quel chantage !?
- Je n'ai jamais attaché personne à un arbre, moi !
- Oh, Katara, soupira-t-il, ça a dix ans cette histoire-là. Et je me suis déjà excusé pour ça !
- Je ne te demande pas de t'excuser. Juste d'admettre que tu recours aussi à de tels procédés pour obtenir ce que tu veux.
- Peut-être, admit-il en grinçant des dents avant d'accuser : mais tu as l'air de maitriser la technique…
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Rien, seulement que dès que tu ne sais plus quoi dire, tu avances des arguments qui ont plus de… corps.
Il ne se souvenait que trop bien de leur dernière dispute, quand il avait voulu l'empêcher de se précipiter comme une furie pour aller sauver Aang. Elle avait aussi su abattre ses plus belles cartes et il lui avait fallu tout son sang-froid pour ne pas… il n'osait pas penser à ce qui aurait pu découler de ce petit jeu. Il tritura nerveusement l'anneau en onyx qu'il portait à la main gauche, geste qu'il faisait de plus en plus souvent, sans s'en rendre compte.
- C'est malhonnête… c'est jouer avec le feu, ajouta-t-il après quelques secondes. Tu ne sais pas avec quoi tu t'amuses et un jour, ça va te péter entre les mains.
Elle sembla comprendre un peu, sans pourtant saisir pourquoi il trouvait ça si grave.
- Je suis désolée, je ne savais pas que ça te dérangeait tant que ça, dit-elle d'un air coupable.
Il ne voulait pas l'ennuyer à ce point, il ne voulait pas qu'elle s'enferme dans sa bulle ; il n'aimait pas être seul en sa présence. Quand ils étaient à deux, ils voulaient qu'ils soient deux, pas un et un perdus chacun de leur côté, séparé par un rempart d'amertume.
- En fait, quand tu t'en prends à d'autres, c'est presque drôle, admit-il avec un sourire rassurant. Ce pauvre type est passé par des nuances de rouge que je n'avais encore jamais vues- et je suis le Fire Lord !
Il avait pris le ton le plus léger dont il était capable (autant dire que ce n'étais pas très réussi), et avait tenté une pointe d'ironie. Si elle n'allait pas mieux avec ça, il ne saurait plus quoi faire !
La maitre de l'eau détourna les yeux, songeuse, avant de le regarder en face,
- Tu m'en veux toujours… pour notre dispute… ? Je… n'aurais pas dû dire ce que j'ai dit, tu sais, j'étais en colère et frustrée et …
- C'était blessant. Tu m'as rappelé Azula. J'ai… eu peur que tu aies changé.
Il hésita, la regarda de biais, elle était de son mauvais côté mais le regardait sans tremblement, sans dégout, avec cette même franchise qui avait toujours habité ses grand yeux bleus.
- J'aimais bien la gentille petite paysanne-maitre de l'eau à peine échappée de son pôle sud natal, tu sais. J'ai cessé de croire que tu étais fragile et innocente quand j'ai appris à te connaître, quand je t'ai vue te battre… mais…
Il ne savait pas où il voulait en venir avec ça. Peut-être qu'il admettait qu'elle l'intimidait parfois, à l'époque, comme elle l'impressionnait aujourd'hui. Il ignorait ce qu'il voulait lui dire, ce qu'il fallait dire… ou ne pas dire. Il voulait qu'elle sache qu'il aimait Katara, son amie Katara, la douce, la maternelle, la terrible Katara. Pas cette espèce de tigresse qui ressemblait à sa sœur. Jamais. Il tenait trop à elle pour accepter d'avoir à la craindre, à la haïr.
Elle posa un doigt sur ses lèvres.
- Je- commença-t-elle, je n'aurais pas dû t'approcher comme je l'ai fait, ce jour-là. Ni te dire ce que j'ai dit. Parce que je sais que c'est faux. Et que tu aimais Mai et qu'évidemment ça ne pouvait que mal tourner. C'était stupide- et c'était désespéré. Mais je te jure que je ne recommencerai jamais, jamais plus.
Et elle se leva pour aller changer sa fille dans la minuscule salle d'eau et Zuko resta un peu sonné par cette dispute étrange causée uniquement par un balancement de hanche ostentatoire destiné à aguicher un malheureux tenancier de gîte et qui avait surtout travaillé le jeune Fire Lord.
Katara avait laissé Zuko et sa fille ensemble pendant qu'elle faisait sa toilette dans la petite pièce prévue à cet effet. Le bébé avait longtemps gémi comme avant de pleurer, en aspirant chaque bouffée d'air avec un couinement, et Zuko et elle avaient tout essayé pour la faire taire, doutant que le tenancier se montrerait aussi conciliant si la petite se mettait effectivement à brailler comme un cochon-oie qu'on égorge. Finalement, l'enfant s'était assoupie et Katara avait profité de cet instant de répit pour procéder à ses ablutions.
Elle repensa à leur dispute. C'était toujours ambigu, toujours dérangeant. Dix ans plus tôt, elle trouvait presque amusant d'argumenter contre Zuko, de chercher la petite bête. Il relevait le challenge et répliquait. C'était grisant. Mais à présent, il pliait au lieu de rompre et, même s'il avait une réponse cinglante qui lui brulait la langue, la gardait pour ne pas blesser son amie. Pour ne pas déraper. Elle le sentait. Et se sentait coupable.
Elle entendit le bruit caractéristique des lallations de sa fille dans la pièce voisine et se dépêcha de se rhabiller.
Elle trouva la petite dans les bras du Seigneur du Feu qui parlait tout doucement. Katara resta silencieuse sur le pas de la porte, admirant le charmant tableau, la si petite forme blottie au creux des bras puissants du jeune homme courbé, ses cheveux noirs masquant son visage marqué.
Quand elle s'avança pour s'asseoir à côté de lui, il se redressa et sourit. La petite le regardait, une lueur de reconnaissance traversant ses yeux ronds et gris lorsque sa mère s'approcha.
- Tu lui parles ? demanda Katara, attendrie.
- Je… lui racontais une histoire. Une que ma mère aimait, quand j'étais petit.
- Une qui finit bien ?
- Oui et non. Tu veux que je reprenne depuis le début ?
La jeune mère acquiesça, souriante, avant d'embrasser ses propres jambes et de poser son menton sur ses genoux. Il se mit à son aise aussi et, redressant la petite, dit doucement
- Ma belle, ta maman veut entendre l'histoire aussi alors je suis obligé de recommencer. Tu sais comment elle est quand elle n'a pas ce qu'elle veut…
Katara rit en levant les yeux au ciel et il se racla la gorge avant de commencer :
- C'est l'histoire de Rubea, une princesse, et de Cyan, un guerrier. Ils venaient de pays opposés par leur culture et par leur élément, et ennemis depuis toujours. Ils étaient d'exacts opposés dans leurs conceptions et dans leurs caractères. Pourtant, un jour, ils se rencontrèrent et tombèrent passionnément amoureux l'un de l'autre, leur différence leur apparaissant immédiatement comme des ressemblances, et les faiblesses de l'un étant compensées par les forces de l'autre. Ils n'étaient pas opposés mais complémentaires.
- Comme Tui et La… murmura la maitre de l'eau, revoyant la danse supposée imperturbable des poissons Koi dans l'Oasis des Esprits.
- Oui, mais Tui et La étaient des esprits et ils ont eu de la chance… du moins, jusqu'à ce que Zhao s'en mêle, répondit Zuko, amer, avant de se rappeler où il en était. Mais Rubea et Cyan n'étaient que des hommes. Et leur amour ne plut pas aux grands esprits créateurs de l'univers dans lequel ils vivaient, Bri-Anhko et Mi-Dah-Dee. Ils tentèrent de les séparer, de les pousser à s'entre-tuer, mais ne parvinrent qu'à les rapprocher. Ils décidèrent de passer un marcher avec les deux amoureux.
La maitre de l'eau écoutait attentivement, ne quittant pas des yeux le profil de Zuko, incliné au-dessus du poupon qui dormait déjà. Il continuait pourtant son récit, parce que la jeune femme l'y invitait du regard.
- Ils leur expliquèrent que leur relation était impossible dans le monde tel qu'il était, qu'elle menaçait gravement l'équilibre et dépassait trop l'entendement de leurs contemporains. Il avait dû se produire une faille dans la trame du destin pour provoquer leur rencontre. Rubea et Cyan protestèrent mais durent se rendre à l'évidence : leur monde n'était pas prêt pour eux. Alors Bri-Anhko et Mi-Dah-Dee leur proposèrent un échange : ils devraient accepter de vivre l'un sans l'autre dans cette vie, et les esprits n'entraveraient pas leur amour pour leurs mille prochaines réincarnations. Ils n'avaient qu'une existence à sacrifier en connaissance de cause et ils connaitraient un bonheur sans nuage et sans soucis, auprès de leur âme sœur, pour les mille vies à venir.
Les esprits leur accordèrent une nuit pour réfléchir. Bon, dans la version de ma mère, ils se contentent de discuter et de s'embrasser, mais j'ai la vague impression qu'ils occupèrent autrement leur dernière nuit ensemble… Bref, le lendemain, ils acceptèrent le marcher des esprits Créateurs et se quittèrent pour cette vie, jurant de ne jamais se revoir, ce qui annulerait le marcher.
Rubea fut mariée à un homme très puissant et très généreux et Cyan trouva une petite femme qui lui fit beaucoup d'enfants. Tous deux étaient passablement heureux, mais au fond de leur cœur ils savaient que quelque-chose leur manquait.
Mais l'esprit du Chaos avait entendu parler de leur amour et du marcher qui existait entre le couple et les grands esprits. Elle devint jalouse de leur sentiment si pur et si sincère. Alors elle manipula les hommes comme elle savait si bien le faire et provoqua une nouvelle guerre entre les nations. Cyan partit sur le front pour défendre son peuple et Rubea fut dépêchée comme ambassadrice. Et arriva ce que l'esprit du Chaos avait projeté : ils se retrouvèrent face à face, leurs sentiments toujours aussi puissants, intacts malgré les années. Rubea tenta de fuir, espérant que les Esprits n'auraient pas vu. Et Cyan se précipita vers elle, sachant pertinemment qu'ils n'auraient rien raté de la scène. Ils étaient omniscients, omniprésents et omnipotents, comment pourraient-ils ne pas savoir ? Et, en effet, bientôt Bri-Anhko et Mi-Dah-Dee apparaissaient, ivres de colère.
« Vous n'avez pas respecté notre accord, dirent-ils, considérez-le comme nul et non avenu. Profitez bien l'un de l'autre pendant cette vie, car vous serez séparés durant vos mille prochaines existences. »
Rubea et Cyan pleurèrent le bonheur qui leur avait été promis, et se haïrent de le savoir gâché.
Mais Bri-Anhko et Mi-Dah-Dee, apprenant l'intervention de l'esprit du Chaos dans cette histoire, décidèrent d'accorder leur clémence aux deux humains, sans les avertir- ils se contenteraient de laisser faire le destin. Et ils observèrent le couple attentivement, heureux de constater que Rubea et Cyan vivaient chaque minutes comme si elle était la dernière, goutant leur bonheur d'être ensemble à chaque instant.
Il s'interrompit et releva la tête de la minuscule silhouette endormie dans ses bras pour regarder la mère, dont les beaux yeux étaient baignés de larme.
- C'est beau, dit-elle en reniflant.
- J'ai cherché à me souvenir des contes de fée de mon enfance- ils ne pouvaient pas tous être du même acabit que la légende du marchand de perles… dit-il calmement avant de voir qu'elle n'arrêtait pas de sangloter.
Les larmes coulaient lentement le longs des joues hâlées de la jeune femme et venaient de percher au bout de son menton avant de tomber une à une sur ses genoux.
- Mais enfin, ils vivent heureux ensemble la fin ! Pourquoi tu pleures ? chuchota-t-il rapidement, ennuyé de la voir en larmes.
- Oui, dit-elle en essuyant ses joues humides. C'est si beau. Ils ont de la chance.
Ils avaient eu de la chance, eux.
Zuko sembla interloqué, perplexe, puis se radoucit et tendit une main tendre vers la joue rosie de Katara. Elle posa sa main sombre sur la sienne, si pâle, et sentit le contact froid de l'anneau de pierre contre sa peau.
- Elle me faisait pleurer aussi, cette histoire, avoua Zuko, quand j'étais petit. Azula se moquait de moi, elle préférait la légende de Sulfurr le Tyran.
- En fait, fit Katara avec un rire amer, cette histoire-ci finit trop bien. Un bonheur pareil, ça semble impossible. Ça semble fabriqué… usurpé.
- C'est vrai… admit le jeune homme avant de poursuivre, grave, en la fixant : Mais avec tout ce que la vie m'a fait, parfois, j'aimerais bien y croire, juste un peu.
Zuko s'allongea sur le lit et ajusta les oreillers pour y déposer la petite. Katara restait assise au bout du matelas, l'air ennuyé et fatiguée.
Il se redressa, comprenant le malaise de la jeune femme, se trouvant lui-même plus ou moins gêné d'avoir à partager un lit avec elle. Mais il fallait accepter ce fait pratique : il n'y avait pas d'autre solution et ils avaient tous les deux besoin de sommeil s'ils voulaient rejoindre Kyoshi le lendemain en début de soirée. Il la tira par le bras et la força à s'allonger de l'autre côté du lit. Ils se faisaient face, leurs visages à cinquante centimètres l'un de l'autre, et il sourit, pointant le bébé qui dormait paisiblement entre les oreillers.
- Là, tu vois, dit-il avec un sourire, elle peut dormir entre nous, elle sera bien au chaud et en sécurité. Aussi bien que sur ton dos. Je ne suis peut-être pas un grand gaillard des tribus, mais je sais protéger ce à quoi je tiens.
La jeune maman sourit, s'installa confortablement sous les couvertures et ferma les yeux, rassurée. Elle s'endormit presque instantanément et il la regarda dans la pénombre, son visage contre le petit pied de sa fille, sa main gentiment posée près du ventre rond du bébé. Il regarda sa propre main, qui lui parut fantomatique par rapport à la peau sombre de Katara, et surtout par rapport à l'anneau d'un noir obstiné de l'Alliance Morte.
- Du moins, je peux essayer, chuchota-t-il.
AN: J'espère que ce chapitre vous a plu. J'essaierai de finir -au moins- le suivant demain.
Merci à Nefer, Fire Guy, Folleriku (qui va surement tomber de sa chaise en lisant ce chapitre ;-)), Fanatii'k-Kawaii et Zutara-Chan pour leur review sur le chapitre précédent. Si cette histoire vous plait, elle me plait encore plus.
Différents prénoms ont été proposés: Yue, Hama, Lika, Kaya et Maya. J'attends votre avis ou vos propositions.
