Lost Angel

Chapitre 3

Le café était chaud. Le petit déjeuné enfin prêt. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas pris autant de plaisir à cuisiner. Il se sentait comme revivre. C'était une sensation très étrange. Il pouvait même dire qu'il était presque heureux même s'il n'osait pas se l'avouer. Il fallait dire que depuis qu'on lui avait annoncé qu'il était séropositif, Hyde avait cessé de vivre. Doucement et inexorablement, sa vie s'était brisée en morceau et il avait perdu un par un, chaque chose qui avait pu avoir de l'importance pour lui. Alors ce qu'il vivait depuis peu était nouveau, étrange et légèrement angoissant. Il ne voulait pas se faire d'illusion sur son destin avec lui mais il ne pouvait pas s'en empécher. C'était un peu comme s'il perdait le contrôle de ce qu'ils étaient en train de vivre alors même qu'il était l'instigateur de cette aventure qui ne semblait plus en être une.

Deux bras l'enlacèrent presque tendrement et Hyde ferma lentement les yeux tout en appréciant cette étrainte. Quand il les ouvrit peu après, il les baissa vers les mains ensanglantées de son amant qui prenait garde à ne pas le tacher. Un léger sourire se dessina sur les lèvres du psychiatre qui déclara :

« Tu es bien matinale avec ce genre de chose.

- J'avais de l'inspiration.

- Toi qui disais que tu ne recommencerais plus.

- Je n'étais pas sensé recommencer. C'est de ta faute Hyde, murmura-t-il en nichant son visage dans son cou tout en se serrant un peu plus contre lui.

- Pourquoi gacher un tel talent... J'aime ce que tu fais alors ne t'arrête jamais.

- C'est toi qui choisira le prochain ?

- Comme les précédents. Bon, allé. Lave-toi les mains et déjeune avant que ça ne refroidisse. »

Il acquiesça et se détacha du psychiatre pour se diriger vers l'évier. Il ouvrit le robinet qu'il tacha de sang avant de passer ses mains sous l'eau froide, savourant cette sensation unique et esquise qu'il avait si souvent répété par le passé. D'ailleurs ce n'était pas la première fois qu'il effectuait ce geste depuis sa sortie de clinique, depuis qu'Hyde était entré dans sa vie la plus intime. Il l'avait déjà mainte fois reproduit sans jamais éprouver autre chose qu'un immense plaisir. Celui d'un vice jadis perdu mais enfin retrouvé. Il se sentait presque revivre. Il avait l'impression de faire un bond de dix ans dans le passé. Et pourtant, les choses n'étaient plus tout à fait les mêmes. Le contexte était radicalement différent mais les sensations restaient inchangées.

Une fois lavé, il prit place à table, face au psychiatre qui lui avait déjà servi du café. Il regarda un moment sa tasse fumante puis les pancakes arrosés de sirop d'érable. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres. Il avait l'impression d'être en Angleterre. Il n'avait pas mangé un tel petit déjeuné depuis qu'il y avait fait ses études et c'était il y a si longtemps.

« Quand ça sera possible, je t'emmènerais en Angleterre. Tu y es déjà allé Hyde ?

- Une fois. Pendant ma lune de miel. C'était elle qui avait choisi la destination. Malheureusement je n'avais pas pu visiter Soho.

- Soho... Je t'y emmenerais tu verras, fit-il en glissant sa main sur la table pour aller chercher la sienne. »

Hyde le laissa faire et sourit lorsque son amant entrelaça ses doigts aux siens. Jamais il ne l'aurait cru si tendre, si aimant. Il était bien le partenaire le plus doux qu'il ait connu jusqu'ici. Ce qui était quand même un paradoxe puisqu'il était considéré comme un dangereux repris de justice. Mais il avait payé ses crimes, ceux qu'Hyde était le seul à connaître et à soupsonner.

« Après tout, n'est-ce pas là bas que Hyde est sensé vivre dans la nouvelle de Stevenson ? Ajouta-t-il pour faire sourire d'avantage le psychiatre. »

D'ailleurs Hyde se demandait comment il devait prendre cette promesse. Était-elle sincère ? Après tout, il n'était pas sans savoir qu'il ne pourrait pas quitter le sol japonais avant cinq ans, délais durant lequel il restait sous observation. Alors prévoyait-il que leur liaison survive à ces cinq ans de mise en surveillance ? Il n'osait l'espérer de peur de connaître une nouvelle désillusion.

On sonna à la porte. Les deux amants s'interrogèrent du regard mais personne n'attendait de visite, surtout pas si tôt le matin. Après avoir hésité, Hyde se leva en déclarant qu'il allait ouvrir et qu'il pouvait finir de manger en attendant. Son amant acquiesça et alors que le psychiatre passait à côté de lui, il lui attrapa doucement le bras. Hyde l'interrogea du regard mais n'eut qu'un sourire comme réponse, suivi d'un baiser. L'autre lui adressa un nouveau sourire puis reprit place sur sa chaise qu'il avait quitté le temps de presser ses lèvres contre les siennes.

« Tu ne vas pas ouvrir ?

- Heu... si, fit Hyde en se remettant un peu cette l'étrange émotion qui l'envahissait. »

Sur le pas de la porte se tenait un homme dans la début quarantaine et aux courts cheveux noirs. Il tournait le dos à l'entrée et perdait son regard sur le jardin chaotique qui ressemblait à ceux qu'on pouvait trouver dans la banlieue de Londres, autour des vieilles maisons du XIXème. Celle où il venait de sonner, était d'ailleurs d'inspiration anglo-saxone ce qui contrastait beaucoup avec les maison traditionnels nipone du quartier. Mais le propriétaire des lieux étaient un originale. Un homme rafiné et passioné par l'époque victorienne, ce qui ne l'avait pas empécher de s'engager dans un métier tellement traditionnel.

Quand Hyde ouvrit la porte, il le reconnu immédiatement. Il l'avait souvent croisé dans la clinique où avait été interné son amant qui ne le nommait jamais autrement que Sensei. Sans doute par un trop grand respect pour ce professeur de philosophie qui était son aîné de plusieurs années. Mais le plus étonnant était peut-être de trouver un homme si brave, si honnête, sur le pas de la porte d'un tueur en série à peine relaché. Quoi que lorsqu'on savait avec quelle régularité ce professeur de lycée était venu rendre visite à ce criminelle durant toute sa détention, on ne s'étonnait plus de le savoir sur le pas de cette porte, à peine deux semaines après la libération de l'associable guéri.

« Docteur ? S'étonna le professeur de philosophie. Je vous dérange peut-être en consultation... Je repasserais.

- Je ne suis plus son psychiatre, rétorqua Hyde. Mais entrez, il sera sûrement content de vous voir.

- Sensei ? »

Hyde se tourna vers son amant qui venait d'arriver dans le hall. Il semblait surpris mais également émus de voir ce professeur de lycée ici. L'une des rares personne à ne jamais l'avoir abandonné. À ne pas lui avoir craché à la figure ou montré du doigt comme s'il s'agissait d'un monstre. Pour toutes ces raisons, Hyde respectait beaucoup leur aîné, qui avait un sourire si tendre dessiné sur le visage. Un sourire presque paternel, celui d'un homme bon et rempli de générosité.

« Je vais vous laisser. J'ai des rendez-vous toutes la journée, déclara le psychiatre. »

Hyde s'empara de sa veste qui se trouvait sur le porte manteau près de la porte d'entrée, déposa un rapide baiser à la commissure des lèvres de son amant puis fila après avoir saluer le professeur de philosophie qui ne le suivit pas des yeux. À dire vrai, il ne pouvait quitter des yeux l'homme qui lui faisait face. Et il lui semblait bien avoir à faire à un homme parfaitement sain d'esprit. Il n'en avait jamais douté malgré la peine de dix ans d'internement.

« Sensei, je ne pensais pas que vous viendriez.

- Pourtant, dès que je le pouvais, je suis venu te voir aussi souvent que possible pendant ces dix dernières années.

- C'est vrai. Mais venez, ne restez pas dans l'entrée. »

Le professeur de philosophie acquiesça et le suivit à la cuisine en toute confiance. À aucun instant il ne redouta quelque chose pour sa vie. Il n'avait pas peur. Pourtant, il n'ignorait pas que cette maison avait été le témoin d'un drame sans nom. Celui de la mort de bon nombre de jeune fille et de jeune femme. Certaines avaient fait partie de ses élèves. Il avait souvent assisté à l'enterrement des victimes de cet homme et pourtant... son affection pour ce meurtrier n'avait jamais dépéri malgré ses crimes. C'était un peu comme si au fond de lui, il ne le croyait pas coupable. Pourtant, les preuves avaient parlé et l'intéressé avait avoué, mais il n'y croyait toujours pas.

Peu après, les deux hommes étaient assis face à face et buvaient une tasse de café. Une scène qui aurait pu parraître improbable quelques semaines auparavant car cette libération avait été une surprise pour tous, à commencer peut-être par l'intéressé.

« Tu as l'air en pleine forme. L'asile ne te réussissait pas.

- Merci Sensei. Merci d'être aussi souvent venu me voir. De ne pas m'avoir abandonné. De ne pas me juger...

- D'autres l'ont fait pour moi. Et puis, on a tous le droit à une deuxième chance.

- J'espère que vous aussi vous en aurez une. »

Le professeur ne répondit pas immédiatement. Il se contenta de le fixer longuement comme pour s'assurer qu'il comprenait bien de quoi il parlait. Une fois qu'il en eut la confirmation dans ses yeux, il baissa les siens et sourit tristement en déclarant :

« Moi aussi, j'aimerais avoir une seconde chance.

- Je n'ai jamais trouvé ça juste. Qu'on vous prive ainsi de votre fille alors que vous, vous n'avez jamais fait de mal à personne. Vous êtes presque un saint. Et moi, je suis presque le diable.

- Ne dis pas ça. J'ai aussi beaucoup de défaut. Et puis si ça n'avait pas été le cas, ma fille ne m'aurait pas renié. Quant à toi, tu es loin d'être le diable. Tu as eu une faiblesse.

- Une faiblesse, répéta-t-il en souriant. Si quelqu'un vous entendez parler Sensei ! Une faiblesse qui a coûté la vie de tant de jeune fille.

- C'est du passé maintenant. Et je vois avez plaisir que tu as tourné la page.

- Vous parlez de Hyde ?

- Hyde ?

- C'est son surnom. C'est amusant n'est-ce pas ? Comme vous l'avez vu, nous sommes ensemble. Voilà qui devrez rassurer notre brave société puisque je ne m'intéresse plus à ses vierges.

- Ce qui compte, c'est que tu sois heureux.

- J'espère que vous le serez un jour vous aussi Sensei. Car plus que quiconque vous méritez de connaître le bonheur.

- Nous verrons bien... En tout cas, si jamais tu as besoin de quoi que ce soit, si tu as du mal à te réinsérer, n'hésite pas à m'appeler. On a toujours besoin d'une formation complémentaire ou d'autre chose. Par ailleurs, je m'occupe d'un centre de prévention contre le sida dans le centre ville. Un point stratégique pour toucher un maximum de personne mais je t'en avais déjà parlé à ma dernière visite, non ?

- Oui. Et je constate que malgré les années vous n'avez pas changé Sensei. Vous avez toujours le coeur sur la main. Toujours à vous occupez des autres mais pensez à vous occupez aussi de vous.

- Je sais... C'est cette négligeance qui m'a coûté ma femme et ma fille...

- Dahlia ? C'est bien comme ça qu'elle s'appelle ?

- Oui, comme le nom de ma fleure préférée.

- Vous me faîtes de la peine Sensei. Vraiment, j'espère que vous pourrez un jour renouer avec votre fille. Je suis persuadé qu'elle ne pensait pas ce qu'elle vous a dit à votre dernière rencontre. Elle était jeune et encore en pleine crise d'adolescence. Vraiment, vous ne méritez pas un tel sort. Pas comme moi.

- Tu as été voir le juge pour demander l'autorisation de voir la tienne ?

- Pas encore.

- Tu devrais.

- Sensei, je me vois mal arriver dans la vie de ma fille et lui dire : Chérie, papa est enfin sorti de l'asile psychiatrique où on l'avait placé après qu'il est charcuté des innocente.

- Je comprends. Et le fait que tu penses d'abord à elle, plutôt qu'à ton désire de la revoir, je trouve ça admirable et ça fait de toi un père quoi que tu en dises. De toute façon, nous ne sommes pas parfait et ne le serons jamais dans ce rôle.

- Vous savez Sensei, avant d'être arrêté, j'aurais dû charcuter votre femme. Au moins, je vous aurais rendu votre gentillesse en vous rendant ce service. »

Le professeur de philosophie ne répondit pas. Il se contenta simplement de sourire. Après tout, que pouvait-il bien lui dire ? Et dans le fond ça l'aurait effectivement bien arrangé à l'époque. Mais aujourd'hui, le faire n'aurait plus de sens puisque sa fille allait être majeur cette année et il ne serait même pas auprès d'elle pour la voir entrer dans le monde des adultes. Il n'avait de toute façon pas pu être là pour la voir grandire et devenir une femme. Il avait été trop souvent absent et mis à l'écart. Ce retard, il ne pourrait plus jamais le rattraper. C'était là au moins, un point commun qu'ils pouvaient partager tout les deux. C'était peut-être même le seul qu'ils avaient.