Chapitre II : USAF Elementary Flying School, Hill AFB.

Je ne m'étendrai guère trop sur les années que je passai à Hill… La plupart du temps, j'étais soit aux cours, soit en vol, ou encore cloîtré dans ma chambre à réviser. Comprenez donc: apprendre en 3 ans tout ce qui concerne la technique aéronautique moderne, la mécanique des fluides, comment on construit un strato-réacteur, comment on pilote un jet de combat, toutes les manœuvres qu'il faut répéter sur simulateur avant de les mettre en pratique sur avion d'écolage, tout ce qui concerne les tactiques de combat, le bombardement, éviter les missiles, etc… Si la première années fut assez monotone, la seconde amena cependant du changement : pour la première fois, j'allais pouvoir voler sur F-16 Fighting Falcon. Le rêve de tout jeune élève pilote… Mon instructeur, prénommé James, mais que tout le monde appelait "Shrike", me prit d'abord en passager pour me faire connaître les sensations du vol en Jet. Il me fit ensuite d'abord subir un briefing de 2 heures sur tout ce qui allait se passer lors de mon premier vol en double-commande, sur les réactions du Falcon, et me rappela par le menu toutes les procédures de sécurité. Enfin, je pus m'asseoir dans le baquet avant d'un F-16. C'était un peu déstabilisant… comme chevaucher un poteau télégraphique, le siège étant incliné à 45° pour permettre au pilote de mieux endurer les « G » que l'on encaisse lors des manœuvres de combat à grande vitesse.

Pour ce vol, Shrike me fit d'abord faire le tour du Range de la base afin de m'en montrer les pièges puis, ayant posé l'avion et taxié vers le seuil de piste, il me passa les commandes pour mon premier "Take-Off". Bien qu'un peu hésitant, je lançai les gaz et, une fois les freins lachés, l'avion prit de la vitesse. Je fus tassé sur mon siège par l'accélération… je tirai délicatement sur le manche et l'arrachai au sol, m'enfonçant encore plus dans mon siège sous l'effet des G... Augmentant sa vitesse, le zing commença à grimper. Ayant rentré le train, vérifié les instruments, l'huile et le circuit hydraulique, je virai à gauche au 270 vers le gunnery range. Ayant atteint les 5000 pieds, je passai en palier et réduisis les gaz pour maintenir mon falcon à 350 noeuds. Shrike, me complimentant à propos de mon décollage, m'ordonna de virer au 180 tout en augmentant ma vitesse à 500 noeuds. L'avion semblait vouloir se ruer vers les nuages... La moindre pression sur le manche suffisait à obtenir une réponse quasi instantanée de l'avion... Arrivé à environ 50 nautiques de la base, Shrike me fit pendre le cap 360 pour revenir à la base. Une fois bien calé au cap 360, je commençai à perdre un peu d'altitude tout en ramenant la vitesse à 300 noeuds. Une fois la piste en vue, Shrike m'ordonna de me poser après le C-130 qui commençait son approche... Il me répéta la procédure point par point, et j'entamai mon approche. Gardant une marge de vitesse en cas de problème, je posai délicatement le Falcon sur la piste et, après le freinage, je taxiai vers l'aire de Parking. Une fois le moteur coupé, j'ouvris la verrière, détachai mon harnais et, un peu gauche, je descendis de l'avion… Une fois au sol, je dus me rattraper au bord d'attaque de l'aile, car mes jambes refusaient de me porter… Shrike me complimenta sur ce premier vol, semblant ne pas remarquer mon trouble passager… Dame, il fallait bien comprendre que ce premier vol avait été éreintant… Habitué aux basses vitesses comme je l'étais alors, les accélérations brusques du Falcon m'avaient surpris et, n'y étant pas préparé, j'avais encaissé de plein fouet ce que les vétérans appellent en rigolant le choc d'après premier vol… Une fois remis de mes émotions, je me dirigeai vers le mess ou tous les autres élèves de ma promotion m'attendaient… Je n'y coupai pas, et payai la tournée monstre que chaque élève paie lors de son premier vol sur Falcon…

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Une fois rentré dans ma chambre, je fus surpris de voir deux lettres sur mon bureau. Toutes deux étaient estampillées d'Allakakett. Des nouvelles de Flo, enfin ! Elle m'apprenait qu'elle venait d'achever ses études et qu'elle comptait bien s'installer à Allakakett. Elle m'envoyait en plus des dessins à l'encre qu'elle avait fait de son village, ainsi qu'une série de photos, dont deux de notre cabane.. Elle me disait qu'elle y passait tous ses étés, et que ma chambre m'attendait toujours…

En Juillet 1983, je pus bénéficier d'un permission de 3 semaines et partis à bord d'un C-130 pour Anchorage. Arrivé à la base d'Elmendorf, je pris un taxi qui m'amena chez mes parents. Ils furent heureux de me revoir, cela va de soi, mais mon père, je ne savais alors pourquoi, restait distant, comme s'il désaprouvait mon désir de devenir pilote de chasse… Après avoir passé quelques jours près d'eux, mon oncle Chuck me fit monter dans son Pilatus et nous décollâmes à destination de Damby Lake. J'atterris une heure plus tard et vis sortir Flo de la maison. En deux ans, elle avait encore été agrandie, et je soupçonnai mon oncle d'y avoir mis son grain de sel. Flo sortit en coup de vent et courut vers l'avion. J'eus à peine le temps de descendre du Cessna qu'elle me tombait dans les bras. Mon Oncle débarqua mes affaires puis, après avoir convenu d'une date à laquelle il viendrait me rechercher, il décolla pour Anchorage.

Ce furent deux semaines merveilleuses que je passai près d'elle. Nos lettres avaient entretenu nos sentiments à l'égard de l'autre, et il faut dire que Flo n'avait guère changé… juste un peu mûri, peut-être… Toujours si délicieusement rayonnante de joie de vivre. C'était comme un ballon d'oxygène après les deux années de vie quasi monacale que je venais de passer à Hill. Nous passâmes notre temps à pêcher, chasser, nous promener et lire… nous restions le plus possible ensemble, comme si nous avions su que le destin allait bien souvent nous séparer.

Ces deux semaines passèrent en un éclair, et le temps de se dire "Au Revoir et à la prochaine perm." était déjà arrivé, ainsi va la vie de soldat… Avant de partir, je sortis de mon paquetage un petit paquet bleu que je tendis à Flo. Elle l'ouvrit, puis me tomba dans les bras, pleurant des larmes de bonheur…

Flo ? Veux-tu bien m'attendre encore quelques années ? Dès que l'aurai achevé mon temps à l'académie de l'Air Force, je passerai quelques années en affectations diverses, puis je demanderai ma mutation à Elmendorf, pour rester près de toi à jamais…

Je t'attendrai le temps qu'il faudra, Andy ! Mais pourquoi ne pourrais-tu venir directement à Elmendorf ?

Euh… Ben, je dois avoir le grade de Major avant de pouvoir demander une mutation… et puis, il faut bien que je serve dans des unités d'élite en Europe pour apprendre mon métier…

Dommage… Pour ma part, comme je travaille à Anchorage maintenant, je pensais rester près de tes parents, non ?

Génial. Comme ça, quand je passerai à chaque perm, on gagnera une journée… Garde l'espoir, Flo, je reviendrai le plus vite possible, promis…

Le ronflement du moteur du Cessna de mon oncle Chuck retentit alors, annonciateur d'une nouvelle séparation.

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Mi-juillet 1986…

Je viens de recevoir mes ailes de pilote de chasse. Dorénavant, je suis devenu le Captain Andy Franklin, USAFE, Bitburg AFB, West Germany. Car j'ai été affecté à une escadrille d'élite basée en Allemagne Fédérale, sur l'une des plus célèbres bases américaines en Europe, équipée du plus récent de nos chasseurs, le F-15 C EAGLE. Shrike était rayonnant, et il y avait de quoi puisque tous ses poussins avaient reçu leurs ailes, et que j'étais sorti premier de promotion et que je me retrouvais catapulté leader de flight.

Après la cérémonie de remise des ailes, je m'éclipsai discrètement et rejoignis Shrike au mess ou il m'attendait afin de me payer un verre et me féliciter de ma réussite. Je lui demandai par la même occasion s'il y avait un C-130 qui partait pour Elmendorf sous peu . Il me répondit par la négative, mais me proposa de m'arranger une permission afin que je puisse revoir ma famille avant de partir en Allemagne. Deux heures plus tard, il venait me trouver dans mes quartiers avec une feuille de perm de 15 jours, et une feuille de vol pour me rendre en F-16 à Elmendorf. Je rejoindrais ensuite Eglin AFB avec mon Falcon en passant par Seattle et Nellis, et j'y serais pris en charge par un pilote de Bitburg rentrant de Permission. Je ferais le vol sur le siège arrière d'un F-15 D. Ce ne serait pas un petit voyage, mais j'étais prêt à tout pour pouvoir revoir Flo avant de partir à ma nouvelle affectation.

Le lendemain matin, je quittais Hill pour Elmendorf. Après un ravitaillement à Seattle et une dizaine d'heures de vol, j'arrivai à Elmendorf AFB, Anchorage, Alaska. Je garai mon Falcon dans un hangar, recommandant aux mécanos de faire une vérification des systèmes et de me faire le plein pour la fin du mois et je rejoignis l'un des corps de garde avec mes bagages en main. Le planton m'appela un taxi et, trente minutes plus tard, je me trouvais devant la maison familiale. Flo en sortit en courant, surprise de me voir arriver en tenue militaire… Dame, avec mon blouson gris, ma chemise bleue de l'Air Force et mes galons de Captain tout frais cousus, il faut bien avouer que je fis sensation… Je passai cinq journées de rêve avec Flo et mes parents, qui s'étaient attachés à cette jeune fille. Ma mère me prit même à part et me demanda quand était prévu le mariage… Je lui répondis que j'épouserais Flo dès que je serais affecté aux States, mais que je ne savais pas quand. Flo et moi allions souvent nous promener près de la base militaire. J'eus même la possibilité de lui faire voir mon F-16 et de la laisser s'asseoir dans le cockpit. Elle comprenait maintenant pourquoi j'avais passé quatre années à me former à l'académie, et comprenait en voyant toutes les consoles que d'elles dépendrait ma vie dans les années à venir…

Je quittai ma famille et mes amis après ces quinze jours de permission et entamai mon vol qui devait me mener à Bitburg.