Chapitre III : Alerte Zulu

Deux jours plus tard, j'arrivais à Bitburg ou le Colonel Masters, commandant du 36th Tactical Fighter Wing me fit effectuer ma conversion sur Eagle. Il est vrai qu'à la différence de l'Utah et du Colorado ou les paysages avaient le plus souvent une teinte brunâtre ou sablée, au choix entre les montagnes rocheuses et les plateaux désertiques, les verts vallons de l'Eifel allemand tranchaient fortement… Partout ce n'était que forêts, champs, rivières, petits villages accrochés à flanc de coteau… Cela me rappelait par certains points l'Alaska en plein Break Up. Mon instructeur de l'Operational Conversion Unit, surnommé Colorado, car il était natif de cette région, me dit d'attendre l'hiver car, en cette période, la neige recouvrait souvent les forêts, donnant un aspect fantasmagorique au paysage.

Après les deux semaines passées à l'OCU, je fus enfin incorporé dans le 53th TFS et participai aux entraînements pour les missions ZULU. L'objet de ces missions se résume ainsi : Si un appareil est repéré en Allemagne de l'Est ou en Tchéquie, se dirigeant vers la frontière, on passe en alerte ZULU. Quatre Eagles sont toujours prêts à décoller en 5 minutes. Ils sont parqués dans un abri bétonné en bout de piste, et les pilotes y passent 24 heures à tour de rôle, par équipe de 4, devant être prêts à décoller à tout moment. Dès que l'alerte à été donnée, les pilotes se ruent vers leurs appareils, sont sanglés à bord, lancent les moteurs, referment la verrière puis lancent leur chasseur à plein moteur sur la piste. En cinq minutes, ils sont en grimpée plein pot à 5000 pieds. Ils sont guidés par les radars au sol et par d'éventuels E3 C Sentry. Ils interceptent l'appareil non identifié, évaluent ses intentions, et le surveillent de près.

Souvent, l'apparition d'une paire de F-15 ramènait insensiblement les chasseurs ennemis 'égarés' sur le cap de la maison. Le plus souvent, nous intervenions pour récupérer des pilotes civils qui frôlaient la frontière de trop près… Les russes, par comparaison à nous, étaient plus enclins à appuyer sur la gâchette et à descendre sans sommation tout appareil non identifié. Nous nous approchions du petit avion civil et le ramenions à bon port. L'excellente tenue du F-15 aux basses vitesses nous permettait de les escorter sans jamais les semer. Je dus en ramener une quizaine durant les trois premières années que je passai à Bitburg. Mais en 1989, j'eus une drôle de surprise… Je m'en souviens comme si c'était hier…

J'étais en alerte Zulu avec le Capitaine James 'Jimmy' Fredericks, mon n° 2 dans le Flight Red, et les Lieutenants Michael 'Mike' Adams et Anthony 'Buster' Mc Culley. Nous étions dans notre 'Bunker' depuis huit heures à ronger notre frein quand l'alerte résonna. Cinq minutes plus tard, nos quatre F-15 décollaient, cap au Nord. A la radio, Zona nous appelait pour nous guider vers l'objectif…

Zulu Leader de Zona, deux Bogeys à 60 nautiques de la frontière, approchant rapidement à faible altitude. Prenez cap 015, grimpez à 20000 pieds et rappelez lors de l'acquisition radar. Over.

Wilco, Zona. Leader à tous, formation de combat, on dirait que c'est pas du cinéma cette fois-ci…

Dix minutes plus tard, alors que nous arrivions en vue de la zone d'interdiction ceinturant la frontière, deux spots apparurent sur l'écran de mon radar… J'appelai immédiatement Zona…

Zona de Zulu Leader. Judy. Hostiles avancent toujours plein pot vers nous. Demande autorisation de passer en ADIZ.

Autorisé à pénétrer en zone d'interdiction, Zulu leader. Passez sur fréquence C, Magic Carpet vous prend en charge dès maintenant.

Wilco, Zona.

Je passai rapidement sur la fréquence C et appelai le Sentry qui patrouillait le long de la frontière…

Magic Carpet, Zulu Leader appelle, over.

Zulu One de Magic Carpet, deux chasseurs de type Su-27 Flanker à 50 nautiques. S'ils approchent la zone ADIZ, passez en repérage visuel et analysez leurs intentions, Over.

Roger, Magic Carpet.

Ma section continua à se diriger vers les deux Shukkoï qui n'avaient toujours pas changé de cap. Soudain, ils passèrent la frontière et pénétrèrent sur le territoire Ouest-Allemand… J'appelai immédiatement Magic Carpet…

Magic Carpet ? Les deux Sukkhoï ont passé la frontière. Demande instructions pour l'interception…

Interceptez en visuel, tir de semonce autorisé. S'ils ne réagissent pas, autorisation de feu accordée.

Entendant cela, je pensai aux deux pilotes des Su-27… Leur manœuvre était-elle délibérée ou avaient-ils des problèmes d'instruments ? Après deux minutes de vol à Mach 1,5, j'identifiai les deux appareils en visuel…

Magic Carpet, de Zulu Leader, visuel ! Ce sont bien des Su-27 russes. Ils ne semblent pas nous avoir vus… Je passe à gauche du leader, mes ailiers les morpionnent.

Roger, Zulu Leader…

Jimmy ? Tu morpionne le Leader russe. Les autres, vous vous occupez de son Wingman.

Bien compris, Leader. Je suis en position…

Je m'approchai alors du Jet de tête… le pilote ne semblait pas surpris de nous voir… Il me fit signe, puis me montra le sol et balança des ailes… Je compris de suite ses intentions…

Magic Carpet de Zulu One, On dirait qu'ils sont pressés de se poser chez nous. Ce seraient des défecteurs que j'en serais pas étonné…

Zulu One , quel est leur état armement ?

Aucun armement externe. Le leader russe me fait signe derrière moi… Oh Bull Shit !

Zulu One, que se passe-t-il ?

Il se passe que nos petits amis ont des copains au cul, et que vos foutus radars les ont pas même détectés… Demande renforts immédiats et autorisation d'escorter les deux Su-27 vers la Base…

Bien compris, Zulu One. Autorisation accordée… Quatre F-16 décollent à l'instant de Ramstein. Ils seront sur vous dans cinq minutes. Tenez bon.

Merci, Magic Carpet. Jimmy ? Tu restes avec moi, sus aux poursuivants des Shukkoïs. Zulu trois et quatre, vous escortez les petits copains à la base puis vous revenez aussi sec… on aura besoin de toute l'aide possible… ces salopards de ruskofs semblent tenir à leurs gars, nom de nom… On dirait qu'il y a près de dix appareils…

Bien compris, Leader. Nous revenons le plus vite possible…

Jimmy ? Rassemble sur moi, et sus aux moujiks…

Wilco, leader…

Alors que les chasseurs ennemis se rapprochaient, je les appelai sur la fréquence internationale :

Appareils non identifiés de Zulu Leader. Vous allez pénétrer dans une zone interdite. Faites demi-tour immédiatement ou vous serez abattus.

Comme je le craignais, ils ne répondirent point. De plus, ils continuaient à s'approcher de la frontière… J'appelai à nouveau Magic Carpet…

Magic Carpet, de Zulu Leader. Intrus n'obtempèrent pas à mes injonctions… Ils passent le rideau de fer à l'instant… Demande permission d'intercepter…

Interceptez intrus, Zulu Leader. Tir de semonce canon autorisé.

Bien, Magic Carpet. Jimmy, serre sur moi, on y va pour de bon… Je … Haaa… Apex inbound ! Break !

Jimmy vira sec à gauche tandis que j'exécutais une boucle serrée tout en larguant des cartouches leurres… Un des missiles russes passa cependant inconfortablement près de mon chasseur …

Zulu Leader, de Magic Carpet, vous me recevez ? Que se passe-t-il ?

Ils nous poivrent comme au champ de tir, Magic Carpet. Demande autorisation de riposter…

Accordé, Zulu Leader. Les F-16 arrivent en renfort. Tenez encore deux minutes.

Si on tient pas le coup, vous serez les premiers informés, Magic Carpet… On y va, Jimmy ! Je prends le leader, toi le n° 2, puis chacun son homme. Tally-Hoo !

Fox one, fit Jimmy tout en lâchant un Sparrow sur le n° 2 ennemi tandis que je poivrais le leader russe au canon… Le Mig 29 shooté par Jimmy se transforma en une boule de feu et de débris tandis que celui que j'avoinais, tirant un panache de fumée noire, descendait rapidement vers la foret allemande, son pilote affaissé sans vie sur ses commandes… C'est alors que je ressentis une forte secousse… Je remarquai que mon F-15 traînait une langue de feu… Par réflexe, je tirai la poignée d'éjection et mon siège me propulsa hors de mon jet qui explosa quelques secondes plus tard… Jimmy, dans un premier temps, ne vit que j'explosion…

Oh Fuck those bastards !!!! Ils ont descendu Zulu Leader, Magic Carpet.

Zulu deux, voyez-vous un parachute ?

Affirmatif ! C'est lui, mais il ne bouge pas…

En fait, j'avais été sonné par l'onde de choc de l'explosion de mon Eagle… Jimmy tira un nouvel Aim-7 sur le MiG qui m'avait descendu, lequel explosa une seconde plus tard… Les autres Migs, remarquant l'arrivée imminente de quatre chasseurs alliés en renfort, ne demandèrent pas leur reste et s'enfuirent à bride abattue vers leur base… Jimmy vira alors et guida les secours sur mon point de chute tandis que les F-16 pourchassaient les Migs. Une heure plus tard, l'hélicoptère du Search and Rescue me déposait à Bitburg, sain et sauf, mais avec des frissons rétrospectifs… Car si jamais le missile était rentré dans mon réacteur au lieu de toucher latéralement… Eh bien, je ne serais plus que cendres…

Le colonel Masters m'attendait à ma descente du Sea-King, visiblement ému… Non loin de lui, je remarquai une présence insolite… Deux pilotes russes en combinaison de vol…

Captain Franklin, je vous présente le Lieutenant Vassili Myrnakov et le Major Igor Radenko, de l'armée rouge. Messieurs, voici le chef du flight qui a protégé votre retour…

Ah Tovaritch, nous sommes heureux de vous savoir sain et sauf… C'était le Colonel Bilyakov qui devait commander les Migs.

Eh bien, les russes peuvent alors se vanter d'avoir perdu un de leurs meilleurs officiers, car je l'ai descendu au canon.

Quoi ? Vous avez eu Bilyakov au canon ?

Waip ! Et il n'ira pas le raconter, car je l'ai touché au cockpit, et il a percuté une colline…

Une heure plus tard, après la séance habituelle de débriefing, je me retrouvai dans le bureau du Colonel Masters. Il était rayonnant…

Andy, je ne vous cacherai pas que ce que vous avez fait aujourd'hui est un exploit… Vous avez descendu l'as des as russe… Mais ce n'est pas tout … La défection de ces deux pilotes russes, les deux Su-27 qu'ils nous amènent, plus le fait que vous ayez montré aujourd'hui les qualités qui font un vrai chef vous valent une promotion au grade de Major, et le commandement du 53th TFS qui part dans trois semaines pour le Golfe Persique ou il participera à l'opération Desert Storm.

God Grief… Et combien d'appareils dois-je prendre avec moi ? Quels pilotes ? Ais-je le choix de mes chefs de flight ?

Bien sûr. Washington m'a donné carte blanche pour l'organisation de l'escadrille, et ce que vous ferez m'importe peu… Je sais qu'en vous confiant l'escadrille, elle sera entre de bonnes mains…

Merci, mon Colonel. Et quand cette promotion prend-elle effet ?

Aujourd'hui même, Major. Ah, j'oubliais… Deux membres de la CIA viendront dès demain pour interroger les deux russes… Ils ont demandé à vous voir, vous et vos ailiers… Et pour finir, je vous ai proposé pour l'Air Force Cross.

Puis-je disposer, Sir, j'aimerais prendre une douche et coudre mes nouveaux galons avant de me rendre au Mess…

Rompez, Major. Et encore mes félicitations pour votre score d'aujourd'hui.

Merci, Sir.

Je rentrai immédiatement dans mes quartiers ou, ayant pris une douche, je revêtis un uniforme propre, ayant auparavant cousu mes nouveaux galons sur celui-ci. Mon entrée au Mess fit sensation, il faut bien l'avouer… Jimmy et tous les gusses vinrent me féliciter, et j'usai bien un mois de solde à payer des tournées.

Deux semaines plus tard, les exercices de combat battaient leur plein… J'avais sélectionné les vingt meilleurs de mes pilotes pour le départ et nous nous entraînions au dogfight afin d'être prêts pour le jour J. J'avais reçu une longue lettre de Flo qui me reprochait de ne pas lui écrire plus souvent… Mais avec les préparatifs, il faut avouer que je n'avais plus de temps pour d'autres occupations que d'organiser le squadron et piloter, ce qui me laissait proprement épuisé en fin de journée. Cependant, trois jours avant le départ, je lui écrivis une longue lettre, lui annonçant ce départ pour le golfe. Je savais bien qu'elle m'écrirait le plus vite possible pour me recommander la prudence, mais nul n'en était besoin. Je savais ou étaient mes limites, et j'était prêt à me battre pour bouter des troupes irakiennes hors du Koweit… Je lui parlai de l'interception des chasseurs russes, lui cachant que j'avais été abattu et que j'en avais réchappé de justesse, jugeant inutile de l'effrayer plus encore. Je finis ma lettre en lui annonçant ma promotion au grade de Major et ma venue prochaine en Alaska, prévue pour Juillet 1991, pour une longue permission de trois semaines… La lettre postée, je remontai dans mon F-15 pour une nouvelle séance d'entraînements.