Chapitre X : Retour au Pays.
Anchorage, deux jours plus tard.
Après avoir traversé à nouveau la moitié du globe, je me retrouvai sur le tarmac de l'aéroport international d'Anchorage, Flo à mes côtés. Oncle Chuck était venu nous chercher, mais il n'était pas seul… La presse, mes amis, ceux de Flo et le Commandant d'Elmendorf AFB étaient aussi venus pour m'accueillir. Dame, j'étais un héros de guerre maintenant, et il allait bien falloir que je m'y fasse. Une demi-heure plus tard, j'étais devant la maison de mes parents. Mon père vint m'ouvrir et , en me voyant, il faillit tomber à la renverse.. Par Dieu, quinze année changent un homme, et puis les six jours passés derrière les lignes serbes m'avaient plus vieilli que cinq années de service intensif.
Hell, qu'a-t-il donc du endurer lors de ces missions pour être marqué ainsi. Sans compter encore les six jours qu'il a passé dans la forêt bosniaque… Mon Dieu, pourvu qu'il n'y retourne pas…
Moi, tout à la joie de retrouver mes parents et mes amis, je ne me rendis pas compte des sentiments que ressentait mon père… Il est vrai qu'il avait toujours été froid et distant avec moi depuis que je m'étais engagé dans l'Air Force. Je n'aurais jamais cru qu'il accepterait l'idée de me voir épouser Flo, mais il l'accepta avec bonne contenance.. Je soupçonnai sur le moment une intervention énergique de ma mère, afin d'éviter de gâcher mon retour au Pays, gardant comme je le lui avais demandé le secret envers Flo. Et en plus maintenant, mon statut de héros des guerres du Golfe et d'Ex-Yougoslavie avaient fait de moi une personnalité en vue, et quand je lui annonçai ma nomination à la tête du 3rd Wing d'Elmendorf, il fut estomaqué… Son fils allait donc devenir un des plus jeunes chefs de Wing de l'histoire de l'Air Force…
Pour ma part, je ressentais toujours quelques élancements douloureux dans ma jambe, mais cela commençait tout doucement à aller mieux. Après avoir passé la soirée à bavarder avec mes parents, j'allai me coucher tôt afin d'être frais le lendemain matin.
Après une bonne nuit de repos, Oncle Chuck vint nous chercher, Flo et moi, afin de nous conduire à Damby Lake. Il m'avoua y avoir fait quelques menues transformations pour le jour ou je reviendrais au pays, et il espérait qu'elles me plairaient. En fait de modifications, il avait ajouté une grande remise ou je pourrais abriter mon Cessna ou tout autre appareil qui me serait affecté pour mes déplacements à Elmendorf. Il faut avouer qu'en voyant la maison du ciel, je fus quelque peu ému… Une fois posé, tandis que Chuck approchait le Cessna du hangar, je vis un autre Cessna parqué à l'intérieur, cadeau de mariage anticipé de mon oncle. Il compléta son plein à la citerne de la grange, puis après avoir débarqué nos bagages, il nous quitta en nous promettant de venir nous voir en passant quand il aurait des vols vers le Nord.
Une heure plus tard, Flo et moi étions assis au salon, sirotant un café bien chaud tout en parcourant les pages d'un livre sur l'Alaska qu'elle avait acheté lors de son dernier séjour à Juneau. Après un moment, je lui pris le livre des mains, je le fermai, le posai sur la table, et la regardai droit dans les yeux.
Flo … Tu sais, ça fait longtemps que j'aurais du t'en parler… Veux-tu m'épouser ? Veux-tu devenir ma femme ?
Andy ! J'ai attendu si longtemps ce moment… Mais est-tu sûr de vouloir m'épouser ?
Flo ? Douterais-tu de moi ?
Non, certainement pas…
Et tu as bien raison. Je t'aime et je veux rester près de toi, à jamais. Tu veux bien ?
Oh, Andy…
Je la serrai tout contre moi et l'embrassai tendrement… Elle se mit soudain à pleurer, mais il s'agissait la de larmes de bonheur…
Flo ?
Oui ?
Tu sais que le QG aurait bien aimé que je reste à Aviano pour diriger le Wing à la place du Colonel Masters qui va commander la base de Nellis ?
Tu as accepté ?
Pourquoi ? Aurais-tu peur que j'y retourne ?
Oui, Andy…
Eh bien, tu peux te rassurer... Il semble que les huiles de l'Air Force se soient rangées à l'avis de Chappy, car elles me confient le commandement du 90th Squadron de la 11th Air Force, basé à Elmendorf AFB …
Mais c'est merveilleux, Andy… Enfin tu resteras près de moi, tu ne partiras plus au loin pour de longues années…
Ben, il se peut bien que je doive partir quelquefois en mission avec mon escadre, mais ce ne sera jamais pour plus de six mois…Et puis, d'ici dix ans, je pourrais devenir instructeur à l'OCU d'Elmendorf, à moins que je ne quitte le service actif pour reprendre l'affaire de mon oncle Chuck…
Nous continuâmes ainsi à discuter jusqu'à l'heure du coucher… Flo me conduisit à ma chambre, me souhaita bonne nuit et se dirigea vers la chambre d'amis… Je la retins, prenant sa main dans la mienne…
Non, Flo, dis-je… Ta place est ici, maintenant…Le lendemain matin, alors que le soleil pointait à l'horizon, allongés côte à côte, nous écoutions le murmure du vent… Une ombre passa cependant sur le visage de Flo…
Andy, qu'allons nous devenir dans le futur ?
Le futur commence maintenant Flo. Advienne ce qui devra, tant que nous serons ensemble, je ne craindrai rien ni personne…
Je t'aime, Andy…
Et dans cette chambre ou nous découvrions le bonheur à son état le plus pur, le soleil se montra à la fenêtre tandis qu'un aigle royal s'élevait majestueusement au-dessus de Damby Lake.
*
**
Nous passâmes six semaines merveilleuses… Grâce à ses soins attentionnés, ma jambe guérit plus vite que prévu, et c'est avec joie que je pus reprendre les longues promenades dans la forêt, et je ne manquais d'en ramener un canard col vert ou une autre pièce de gibier que j'avais tirée, améliorant par là même notre ordinaire. Depuis mon retour de Bosnie, mes sentiments pour elle ne cessaient de se renforcer. Nous étions devenus quasi inséparables, et ne quittions la maison que pour nous promener, emmenant seulement Max, le Husky de Flo. Après ces six semaines de repos, agrémentées de deux visites de Chuck et de celle de Jimmy, que j'avais demandé à avoir comme chef d'escadrille, nous rentrâmes à Elmendorf AFB dans mon nouveau Cessna que j'étrennai pour l'occasion.
Les deux semaines qui suivirent se déroulèrent sur un rythme infernal. Dame, il fallait rameuter toute la famille, de l'oncle Jim et la tante Millie qui habitaient le Texas à la tante Jane de Seattle, sans oublier tous les amis de la famille. Pour Flo, cela était plus simple, la liste se limitant à ses parents adoptifs, Jack et Mary Leander, et à la sœur de Mary, Sarah, et à son mari, Mike. Mais malgré la panique habituelle en ces moments, tout le monde fut la le jour J et, encore mieux, il faisait grand soleil…
La cérémonie du Mariage, qui suivait le rite catholique romain puisque Flo et moi étions de cette confession, était empreinte d'une certaine solennité… Mais à la sortie de l'église, ce fut l'apothéose… Mes collègues pilotes d'Elmendorf, aidés en cela par certains de mes anciens pilotes d'Amendola et de Lakenheath, menés par Wim et Jimmy, nous firent une haie d'honneur tandis que les pilotes du 53th TFS, à bord de leurs F-15 C, déchiraient le ciel du hurlement de leurs réacteurs, traînant un panache coloré derrière eux. Flo était abasourdie… Elle voyait pour la première fois l'esprit de camaraderie qui règne dans la caste des pilotes de chasse…
J'savais pas que mon mari avait tant de popularité, me susurra-t-elle au creux de l'oreille d'un ton résolument ironique…
Bah ! Voilà ce qu'est l'esprit de corps chez nous les pilotes… Pas un ne manque, excepté mes anciens ailiers retenus en Italie pour les missions sur la Bosnie...
En tout cas, ce sont de vrais Gentlemen. Tu en as de la chance, car si tu n'étais pas mon mari, je crois que j'aurais l'embarras du choix… ironisa-t-elle tandis que les F-15 faisaient un nouveau passage ponctué des hourras de la foule…
Le soir, après les festivités, nous nous retrouvâmes chez mes parents afin de passer la soirée tranquillement, à bavarder de tout et de rien. Alors que Flo et ma mère discutaient petits plats comme seules deux femmes peuvent le faire, je sortis, suivi de mon père, afin de prendre un peu l'air et fumer une cigarette… Après un moment, il se jeta à l'eau…
Andy, Dieu sait si j'étais opposé à la carrière que tu as choisie… mais ton comportement au feu en Bosnie et en Irak m'ont montré mon erreur… Jamais je n'aurais pu être plus fier de toi qu'aujourd'hui, en voyant l'attachement que tes hommes ont pour toi… On pourrait presque croire qu'ils se feraient tuer pour toi…
Mais ils en sont capable, si cela est vraiment nécessaire… Mais je ne cache pas de dire que je n'apprécie pas ce genre de comportement. Il faut mourir pour une cause, pas pour un homme. C'est et cela restera ma ligne de conduite. Mes hommes l'avaient compris dans le golfe comme en Italie, et je dois dire que cela nous a permis de nous en sortir sans trop de pertes, bien que j'aie ressenti durement ces pertes … huit pilotes en cinq ans, et aucun n'avait plus de trente ans…
Je te comprends… Moi aussi j'ai ressenti cela… Je ne voulais pas que tu le sache, mais je dois te l'avouer, aujourd'hui… j'ai été pilote de chasse dans ma jeunesse… J'ai fait le Viet-Nâm…
"Quoi ?" fis-je, estomaqué, "Tu as été pilote de chasse ? "
Oui, fils… J'étais pilote de Phantom à bord de l'USS Constellation… En rentrant d'une mission sur Hanoï, mon avion a été abattu par la DCA… j'ai été gravement blessé, et j'ai perdu en plus mon radardiste, tué sur le coup. C'était mon meilleur ami… tu comprendras mieux la peur que j'avais de te perdre toi aussi, maintenant…
Hell…. Je ne comprends toujours pas comment tu as pu me le cacher aussi longtemps… Mais ce n'est pas grave, père… Voilà donc comment Chappy Sinclair te connaissait…
Charles Sinclair ? Tu le connais ?
Ben il a été un de mes instructeurs à Colorado Springs, puis il a commandé mon escadre dans le Golfe, et enfin il commande le 601st CG à Aviano pour le moment… mais il espère bien partir d'ici un an ou deux pour Nellis AFB.
Eh Ben, Andy, tu en connais du beau monde… Mais pour en revenir à ce que nous disions, tu connais les risques du métier… Le risque de se faire tuer chaque fois qu'on décolle… tel sera ton destin, peut-être… Tu l'a dit à Flo ?
Elle le sait, Père…
Bon.. Je te laisse, Flo ne devrait pas tarder à te rejoindre. Bonne nuit, mon fils.
Debout sur le pas de la porte, je le vis rentrer au salon. Je le suivis des yeux, la mine soucieuse.
Flo, arrivant sur ces entrefaites, ne fut pas dupe du sourire de circonstance que j'adoptai… Elle sentait que quelque chose venait de se passer… Elle me prit le bras, souriante malgré tout, et me murmura quelques mots à l'oreille, m'arrachant un sourire attendri…
Une fois arrivés à mon ancienne chambre, Flo s'interrogea sur mon air un peu triste..
Que se passe-t-il, Andy ?
Oh, rien de grave, Flo, juste que mon père m'a révélé quelque chose qui change la façon dont je percevais son attitude à mon égard…
Ah ?
Autant que je te le dise maintenant, il a été pilote de chasse, lui aussi, mais il n'a pas eu ma chance. Il a été blessé au Viêt-Nam, et y a même perdu son meilleur ami, qui était son officier radardiste. Il en est revenu meurtri, pour subir les quolibets des connards de pacifistes de l'époque, qui ne se rendaient pas compte qu'il s'était battu pour que le monde d'aujourd'hui soit libre… Moi-même, j'ai ressenti cette horreur après le golfe… Et le fait d'avoir été meurtri dans ma chair n'a rien arrangé…
Allons, ne pense plus au passé. L'avenir nous tend les bras… profitons-en donc…
C'est bien pour ça que je t'aime, va… Un mot de toi me rend le moral quand je suis déprimé…
Moi aussi, je t'aime Andy….
Je sais….
Elle se rapprocha un peu plus de moi… Je la regardai droit dans les yeux… et je sus… je sus qu'enfin je serais heureux ; que quoi qu'il doive arriver, rien ne pourrait me faire changer d'avis et, avec Flo à mes côtés, je savais aussi que rien ni personne ne me résisterait. Elle me regarda tendrement… nul n'était besoin de paroles… je l'embrassai, tendrement, longuement, et nous restâmes seuls, allongés côte à côte sur le lit défait, à espérer en de meilleurs lendemains…
F I N
