Ce fut l'heure du déjeuner et ils ne furent que trois car Sherlock refusa de les rejoindre boudant dans son coin. Mme Hudson lui monta malgré tout son assiette mais en profita pour le réprimander. John et Cassie, quant à eux, en profitèrent pour faire connaissance.
-Ma tante m'a dit que vous étiez un médecin militaire.
- Oui, mais je ne le suis plus et depuis tellement longtemps que j'ai l'impression que c'était dans une vie antérieure. Surtout avec tout ce que je vis depuis que je me suis installé avec Sherlock.
Cassie ne put s'empêcher de sourire :
- Oui, d'après ce que j'ai compris, on ne s'ennuie pas avec lui.
- C'est clair, même s'il est parfois difficile de vivre avec lui, je dois avouer que d'avoir accepté d'être son colocataire fut la meilleure décision de ma vie.
- Vous êtes très proches et je pense que vous êtes la meilleure chose qui lui soit arrivée. C'est l'avis de ma tante. Elle voit tous les jours la différence.
- Merci, même si lui ne semble pas s'en rendre compte. Dit John touché car Sherlock n'était pas le genre très expressif mais il savait qu'il le considérait comme son seul véritable ami. Arrêtons de parler de ce grincheux qui ne daigne même pas nous honorer de sa présence.
- Bah, ce n'est pas grave, ma tante m'a bien briefé et je sais à quoi je risque d'avoir droit durant les prochains mois.
- Je peux vous garantir que vous aurez beau vous y préparer Sherlock reste plein de surprises. Savoir de quoi il est capable c'est une chose, le vivre c'est une toute autre chose.
- Je m'en doute. Dit-elle en soupirant. Merci en tout cas pour l'avertissement, ce n'est pas tombé dans l'oreille d'une sourde.
- Donc vous travaillez dans le cadre de votre thèse sur les joueurs de poker, étrange sujet.
- Je sais, ce n'est pas très commun mais comme j'apprenais à disséquer le comportement humain je me suis rendu compte que le joueur de poker était celui qui se devait le plus de cacher ses sentiments tout en cherchant le tic, la faille qui trahirait les sentiments des autres joueurs. Ce qui m'intéresse le plus c'est les cas de bluff. Les joueurs sont alors obligés de mentir et de convaincre. En les étudiant de près, j'essaie de comprendre les mécanismes d'un mensonge toléré, accepté par les joueurs car faisant partie du jeu. Du coup ça me passionne.
- Cela se voit que votre sujet vous intéresse. Dit John en remplissant son verre avec un peu de vin blanc.
- Oui énormément. Dit-elle après l'avoir remercié pour le verre. C'en est devenu une obsession et Mike me le reproche souvent.
- Mike ?
- Mon petit ami. On s'est connu alors que je commençais mes recherches et je crois qu'il est lassé par ma thèse car je ne parle que de poker. Certaines personnes pourraient appeler ça 'être passionné', mais je crois que dans mon cas j'ai tendance à exagérer, alors je fais des efforts pour ne plus en parler. Mais quand quelqu'un me pose des questions, comme vous le faites maintenant, je saute à pied joint sur l'occasion d'en parler sans culpabiliser. Dit-elle en souriant.
- Je sais ce que c'est que de vivre avec quelqu'un de passionné, Sherlock a toujours tendance à foncer tête baissée et faire une fixation sur certaines enquêtes. Du coup je comprends votre petit copain.
- Je rêve où vous venez de me comparer à M Holmes ? dit-elle vexée.
- Oh non, jamais de la vie, vous, vous êtes humainement passionnée, lui c'est d'une manière maladive. Quoiqu'il arrive vous ne pourrez jamais l'être autant que lui. Dit John sincère.
- Ouf, je l'ai échappée belle. Dit-elle réellement soulagée.
- Cela vous dérange tant que ça d'être amalgamée à lui ?
- Enfin, je dois avouer que oui, sans vouloir vous offenser ou offenser M Holmes. J'ai beaucoup de respect pour ce qu'il fait et pour son génie. Mais sur le plan humain je trouve qu'il est plus proche de l'attardé mental — et là je ne l'insulte pas, j'utilise les termes techniques utilisés en psychologie en terme de développement intellectuel— que du génie. Avez-vous entendu parler de l'intelligence émotionnelle ?
- Pas vraiment, mais je peux déduire que cela renvoie aux émotions et à leur degré de maîtrise en quelque sorte.
- Oui, vous êtes perspicace. Il s'agit de la capacité qu'ont les individus non seulement de contrôler et de gérer leurs sentiments mais aussi de leur capacité à comprendre, à ressentir les sentiments des gens qui les entourent. Un arnaqueur par exemple est quelqu'un qui a une intelligence émotionnelle très développée car il sait comment manipuler les réactions de gens pour obtenir ce qu'il veut. Il en va de même pour un commercial ou un joueur de poker. Savoir déchiffrer les sentiments des autres n'est pas la seule caractéristique, il faut aussi savoir y réagir correctement. Or, sur la base des données que j'ai sur M Holmes, son intelligence émotionnelle est à la fois développée et inexploitée.
- C'est-à-dire ?
- En reprenant l'exemple de l'arnaqueur, comme je vous l'ai dit c'est quelqu'un qui déchiffre très bien les sentiments des gens et sait comment les utiliser à son propre compte mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il arrive à gérer ses rapports familiaux, amoureux ou amicaux avec autant de maîtrise. Tant que les personnes sur lesquelles il applique son don lui sont extérieures, il maîtrise ce don à la perfection mais une fois qu'il est confronté à quelqu'un auquel il tient, toutes ses capacités déductives s'envolent. Vous voyez où je veux en venir ?
- Sherlock possède bien une intelligence émotionnelle développée mais pas assez pour l'aider à mieux se comporter avec moi ou Mme Hudson ou même avec les gens qu'il rencontre.
- Exacte : il sait déchiffrer les sentiments mais il ne ménage pas leurs ressentis. Pour simplifier, on peut dire qu'il manque totalement de tact car je pense que les sentiments humains ne l'intéressent pas. Quand on y pense, seule sa science compte. Ce qui n'est pas vraiment extraordinaire, car tous les génies fonctionnent selon ce principe.
- Il est vrai que la science est sa seule obsession. Maintenant, je voudrai comprendre pourquoi vous l'avez choisi pour votre expérience ?
- Parce qu'il est de loin le plus doué dans son domaine, et si je réussissais à le manipuler lui, je pourrai manipuler les joueurs de poker qui sont dans ma ligne de mire. Car voyez-vous pour pouvoir faire mon enquête correctement, j'ai dû jouer à mon tour au poker et je me suis assez entraînée pour pouvoir affronter les meilleurs. Et les meilleurs se trouvent ici à Londres. En réussissant à bluffer M Holmes, j'avais plus de chance de les bluffer.
- Eh bien, on peut dire que c'est réussi et je dois avouer que j'ai adoré la tête qu'il faisait quand il a compris qu'il s'était trompé à votre sujet.
- Je n'en suis pas spécialement fière. Dit-elle culpabilisant un peu. Mais j'ai tout fait pour, car depuis que j'ai commencé ce sujet j'ai pris les choses très au sérieux : j'ai ainsi pris des cours de théâtre afin de savoir comment simuler correctement les larmes et les différentes émotions. Les photos, que je vous avais montrées, ont été mises en scène au millimètre près grâce à l'aide de mes camarades du cours de théâtre. Et malgré tout cela j'avais peur qu'il finisse par découvrir le pot aux roses, ce qui aurait été un vrai coup dur car les parties de poker vont bientôt commencer, et je n'aurai pas eu droit à une seconde chance.
- Comment ça ?
- Je dois jouer une série de parties de poker pour accéder à la finale et donc aux meilleurs joueurs et j'avais besoin de tester les techniques élaborées sur la base des théories comportementales que j'ai forgées. M Holmes m'a montré que j'étais sur la bonne voie.
- Je vois, je comprends mieux le choix de Sherlock.
- Je n'en connaissais pas de meilleur sachant qu'en plus j'allais habiter dans la même maison, cela tombait bien. Et sinon avec tout ça, que faites-vous en dehors d'enquêter avec M Holmes ?
- Et bien j'en profite pour faire des rencontres, sortir avec ma petite amie du moment. Je dois avouer qu'il m'est difficile de garder une petite amie à cause du rythme infernal que m'impose Sherlock. Elles supportent mal le fait qu'il soit tout le temps présent et le fait que je doive m'absenter à chaque fois pour enquêter ou pour faire les recherches qu'il me demande de faire, m'envoyant parfois à l'autre bout de la ville en plein milieu de la nuit.
- C'est vrai que ce n'est pas évident. Mais il est vrai que c'est votre travail et qu'une femme qui se décide à vous aimer doit accepter cette part de votre vie et surtout doit accepter votre amitié avec M Holmes, sinon votre relation n'aura aucune chance d'y survivre. Donc tout ça pour vous dire que si ça ne marche pas c'est que ce n'est pas la bonne.
- Oui, c'est une maigre consolation mais merci.
C'est à ce moment que descendit Mme Hudson en rallant :
- Quel odieux personnage ! Cela m'apprendra à m'inquiéter pour lui.
John et Cassie se regardèrent en souriant :
- Je crois que la femme qui m'acceptera dans sa vie tout en connaissant Sherlock est loin d'exister. Dit-il en riant
- C'est sûr. Dit-elle en riant à son tour.
- Qu'est-ce qui vous fait rire tous les deux ?
- L'éternelle constance du comportement de Sherlock. Assez parler de lui. Je bois à votre santé Mme Hudson.
- A ta santé tantine. Dit à son tour Cassie en tendant un verre de vin à sa tante et en soulevant le sien.
Le déjeuner se termina dans la bonne humeur car John et Cassie avaient trouvé le moyen d'égayer Mme Hudson. Cassie reçut ses bagages vers 17h et John l'aida à les monter tandis que Sherlock s'acharnait sur son violon.
Le dîner cette fois-ci se passa en la présence de Sherlock, sûrement fatigué de tourner en rond ou de jouer du violon, ou tout simplement parce qu'il avait faim. Les voies du seigneur sont pénétrables, c'est celles de Sherlock qui ne le sont pas, ne put s'empêcher de penser John.
- Alors tu t'es enfin décidé à nous rejoindre. Dit John
- Oui. Grogna ce dernier.
- C'est très bien Sherlock, il n'est pas bon de rester seul ainsi. Dit Mme Hudson en rajoutant un couvert.
- Heureuse de vous voir vous joindre à nous. Dit Cassie en lui souriant, elle s'était changée et portait désormais un jean et un chemisier blanc à fleurs. Ses cheveux étaient ramassés en queue de cheval.
Il la regarda de bas en haut :
- Alors dites-moi quel rôle jouez-vous pour ce dîner ou dois-je attendre que vous me montriez une autre petite culotte ainsi que des photos pour le deviner tout seul ?
- Sherlock ! Crièrent à l'unisson John et Mme Hudson.
- Aie, celle-là je m'y attendais. Permettez-moi M Holmes de m'excuser encore pour la malencontreuse expérience de ce matin.
- Je ne vous excuse pas, je n'aime être manipulé par quiconque.
- Allez Sherlock, jette l'éponge elle s'excuse. Dit John tentant de calmer les choses.
- On ne sera quitte que quand je le déciderai.
- Cela veut dire que vous envisagez de me pardonner ? Dit-elle tentant d'apaiser les choses.
- Pas comme vous l'entendez. Et cela sonnait plus comme une menace que comme un pas vers le pardon.
- Eh bien, dit Cassie commençant sérieusement par être agacée par le comportement d'enfant gâté qu'avait cet homme et elle commençait à douter que la cohabitation se déroule mieux. Mais bon, elle n'avait pas le choix elle avait besoin de rester à Londres pour ses parties de poker et logeait chez sa tante semblait être la meilleure solution : cela me désole que vous le preniez comme cela car je ne suis pas du genre à m'excuser perpétuellement. Dit-elle en se redressant pour aider sa tante à faire le service.
Il fallait qu'elle se calme, son approche devait changer, sa formation de psychologue lui permettrait de gérer ses propres sentiments, il lui suffisait de l'éviter le plus possible, ainsi quand il la provoquerait elle resterait calme.
Elle ignora alors royalement Sherlock durant la soirée ne s'adressant qu'à sa tante ou qu'à John. Un comportement qui la blinda face aux attaques verbales de Sherlock qui avait commencé par critiquer la valeur de la psychologie en tant que science, que les thèses en sciences humaines n'avaient aucun intérêt… Critiques auxquelles se contentait de répondre Cassie par un sourire et une phrase toute simple : 'Vous devez avoir parfaitement raison'. Avant de se tourner vers sa tante pour demander des nouvelles de la famille ou avant de demander à John de lui raconter une anecdote médicale marquante ou amusante.
Le diner était fini pour le grand soulagement de tous et Sherlock comprit que ce n'était pas comme cela qu'il pourrait la pousser à quitter la maison. Mais bon la nuit débutait et il lui restait d'autres moyens de l'énerver.
Chose promise, chose due. Après le dîner, il monta dans son salon et s'installa calmement à son ordinateur duquel il ne bougea plus jusqu'à deux heures du matin. C'est alors qu'il se redressa, prit son arme et commença à tirer sur le mur. La réaction escomptée ne se fit pas attendre John fut le premier à apparaître suivi par Cassie, il avait bel et bien réussi à les tirer de leur sommeil :
- Merde Sherlock, mais qu'est-ce qui te prend ! Cria John.
- Mais qu'est-ce qui se passe… Dit alors Cassie, le portable à la main, car elle avait appelé tout de suite la police ayant cru à la présence d'un agresseur mais quand elle comprit que ce n'était que l'une des lubies de ce cher génie de Holmes elle répondit à la voix qui lui parlait au téléphone : Non, ça va, excusez-moi c'est une fausse alerte merci et désolée pour le dérangement. Dit-elle avant de raccrocher.
- Il me prend que je m'ennuie. Dit-il un sourire sardonique au coin des lèvres.
Il ne trompait personne, Cassie serra alors les dents et descendit rapidement les escaliers. Elle prit son manteau et sortit de la maison. Sherlock sourit satisfait, il n'en espérait pas tant car il croyait qu'elle ne se déciderait à partir que le lendemain. Comme toujours, il était très doué dans tout ce qu'il entreprenait.
- Tu es content ! Tu as réussi à la faire fuir, quand Mme Hudson verra ça demain matin, elle piquera une crise. Encore heureux que ses somnifères l'empêchent de se faire réveiller par des coups de feu à 2 heures du matin. Si je n'étais pas autant contre ce genre de médicaments j'en prendrai !
- Que veux-tu que je te dise ? Je n'ai pas changé pour toi, je ne changerai sûrement pas pour elle ou qui que ce soit d'autre.
- Continue comme ça et tu finiras ta vie seul !
- Oh, arrête tu vas me briser le cœur ! Dit Sherlock simulant la tristesse.
C'est alors qu'ils entendirent la porte s'ouvrir de nouveau et Cassie remonta les escaliers. Elle frissonnait légèrement. Elle passa à côté de John, lui tendit un petit sachet avant de monter dans sa chambre et de refermer la porte derrière elle. John ouvrit légèrement le sachet puis sourit.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Des boules quiès. Dit-il avant d'ouvrir le paquet et d'enfoncer le précieux isolant dans ses oreilles. Je ne te dis pas bonne nuit Sherlock. Continua-t-il avant de tourner les talons pour aller dans sa chambre.
