Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter. Merci beaucoup à Kris pour sa relecture !

Un grand merci à Para-san, Kris, Althena, Isaac et Gaby pour leur reviews, sachez que j'apprécie beaucoup votre soutien !


Chapitre II

« MUSIQUE CLASSIQUE – ÉVÉNEMENT
À ne pas manquer le 15 novembre prochain, au NHK Hall de Tôkyô, un récital de piano donné par le jeune virtuose Suguru Fujisaki.
S'il est fréquent, de nos jours, de qualifier de « star » le moindre artiste étant passé une fois à la télévision, il n'est en revanche pas exagéré d'appeler prodige ce jeune pianiste, lauréat l'année dernière du prestigieux Concours de Genève. Fils de la célèbre concertiste Haruka Fujisaki, tragiquement disparue voici un peu plus de deux ans dans un accident de la circulation, Suguru Fujisaki, seize ans, vit actuellement aux États-Unis et doit revenir au Japon pour la première fois depuis deux ans pour y donner deux représentations, l'une à Kyôto, le 12 novembre, l'autre le 15 à Tôkyô. (Suite en p. 19) »

« Hé, Shû ! Tu viens manger ? »

Le jeune chanteur leva les yeux de l'article qu'il était en train de lire et adressa à son ami Hiroshi – ou plutôt au bentô que celui-ci lui tendait – un sourire radieux.

« Ah, merci Hiro ! Tu as fais vite, dis donc ! s'écria-t-il en s'emparant de son déjeuner avec avidité.

- Qu'est-ce que tu lis avec autant d'attention ? Un article sur un certain écrivain ? »

Hiroshi s'assit sur le banc à côté de son ami et attaqua son propre bentô avec appétit. Il faisait beau en ce milieu du mois de septembre, et plutôt que de déjeuner dans les locaux de N-G Productions ils avaient décidé de prendre leur repas dans un petit parc situé non loin. Il n'y avait pas grand monde à cette heure de la journée, en dehors de quelques personnes occupées, elles aussi, à déjeuner.

« Non, ils ne parlent pas de Yûki… Je lisais ça. »

En attendant son camarade guitariste, Shûichi avait ramassé le journal que quelqu'un avait laissé sur le banc et en avait parcouru les premières pages. Cet article en particulier l'avait interpellé.

« Tu t'intéresses à la musique de chambre ? C'est nouveau, ça », dit Hiroshi qui, sans cesser de manger, tendit le cou pour jeter un coup d'œil à l'article que lui désignait le chanteur. Il occupait la moitié d'une page et était illustré d'une petite photo en noir et blanc d'assez mauvaise qualité.

« Pianiste prodige ? commenta-t-il en adressant à Shûichi un regard étonné. Jamais entendu parler de ce gars-là.

- Paraît qu'il n'a que seize ans, relata le jeune chanteur. T'imagines, Hiro, il a trois ans de moins que nous ! Ce doit être une vraie tête à claques !

- Pourquoi tu dis ça ? T'en sais rien de ce que c'est, ce gosse.

- T'as qu'à regarder sa photo… Je peux te prendre ce sashimi ? demanda Shûichi en tendant ses baguettes vers le bentô de son camarade qui l'écarta d'un geste vif hors de sa portée.

- T'as déjà mangé tous les tiens ? Mais quel goinfre ! Yûki te laisse mourir de faim ou quoi ?

- Hiro, s'il te plaîîît… insista Shûichi, l'air chagrin. Non, Yûki cuisine comme un Dieu… mais il est doué pour tout, de toutes manières… C'est juste que j'ai envie de sashimi… Je te donne un maki à la place !

- Oh, bon, ça va, prends-le, ce sashimi… Quel pénible tu fais, parfois ! »

Hiroshi ramassa le journal et parcourut rapidement l'article consacré au « génie du piano » Suguru Fujisaki.

« Mouais, c'est vrai qu'il n'a pas l'air très sympa, convint-il après un nouveau coup d'œil à la photo sur laquelle le jeune musicien affichait un air à la fois sévère et morose. Bon, il a des excuses, aussi, il a perdu ses parents il n'y a pas très longtemps… Ça doit être drôlement dur à vivre…

- Tu me déprimes, Hiro, j'avais pas lu tout l'article ! » protesta Shûichi en arrachant le quotidien des mains de son ami.

« Tu crois qu'on parlera aussi de nous dans les journaux, un jour ? demanda-t-il au bout d'un moment.

- Bah, c'est pas impossible, une fois qu'on sera riches et célèbres ! Et puisqu'on vient de signer chez N-G, ça arrivera peut-être plus vite qu'on ne le pense ! »

Hiroshi piocha un maki dans le bentô de Shûichi.

« Je n'arrive pas à imaginer ce que ça fait, d'être célèbre. Je veux dire, au point d'en arriver à être reconnu dans la rue… Ça ne doit pas être facile tous les jours non plus de perdre sa liberté. »

Le chanteur haussa les épaules.

« On n'en est pas encore là ! Et d'après ce que dis Noriko, on en est même encore loin… Celle-là, elle a pas son pareil pour te démonter, même quand tu estimes avoir fait quelque chose de bien ! »

Hiroshi se mit à rire et ébouriffa gentiment les cheveux de son ami.

« Elle est bien mieux placée que nous pour juger de la qualité de notre travail, et reconnais qu'on a beaucoup progressé depuis qu'on bosse avec elle. »

Ils achevèrent sans hâte leur déjeuner, profitant du beau soleil et de la tranquillité de l'endroit, puis Shûichi fourra les boîtes vides dans un sac en plastique, ainsi que le journal, et alla jeter le tout dans une poubelle.

« Allez, on y retourne ! J'suis d'attaque comme c'est pas possible aujourd'hui ! » s'écria-t-il. Hiroshi acquiesça, et tous deux regagnèrent les locaux de N-G, le court article de journal totalement oublié.

XXXXXXXXXX

Il y avait foule dans la salle des arrivées de l'aéroport de Narita mais Suguru n'en était pas impressionné outre mesure. Pour lui qui avait voyagé dans le monde entier, tous les aéroports étaient les mêmes. En compagnie de son agent, Fumiki Ôda, il alla récupérer ses bagages puis se dirigea vers la sortie où, comme il en avait été convenu, la femme de son cousin devait les attendre.

Le Japon ! Il n'y était pas revenu depuis deux longues années, pourtant il n'était que de passage « au pays », en visite dans sa famille à l'occasion de deux récitals ; rien de plus.

« Voyons… Si je ne me trompe pas, c'est madame Mika Seguchi, votre cousine, qui doit nous attendre… dit Ôda, tirant le garçon de ses pensées. Saurez-vous la reconnaître ? »

Suguru n'avait pas souvent vu Mika au cours des trois années où il avait vécu à Tôkyô : il avait le vague souvenir d'une belle femme, grande et mince, à l'air déterminé.

« Je suppose qu'elle doit savoir mieux que nous à quoi s'attendre », répondit-il sans même se retourner vers son agent. Pour tout avouer, celui-ci l'insupportait. C'était un carriériste absolument imbuvable, à la botte de son oncle, et qui avait plus pour fonction de surveiller le garçon que toute autre chose ; la perspective de se traîner ce boulet pendant deux mois était suffisante pour donner à Suguru l'envie de faire demi tour et reprendre le premier avion en partance pour les États-Unis.

« Ah, regardez, monsieur Fujisaki ! N'est-ce pas votre cousine, là-bas ? »

Suguru leva le nez et regarda dans la direction qu'indiquait son agent. En effet, debout devant une grande affiche publicitaire, une femme paraissait attendre, scrutant le flot des voyageurs qui se dirigeaient vers la sortie. Grande et élancée avec de longs cheveux châtains, coiffée d'un élégant bibi noir et vêtue d'un luxueux tailleur pantalon, elle tira quelque chose de sa poche en les apercevant – sans doute une photo – puis se dirigea vers eux.

« Bonjour, je suis Mika Seguchi. Tu dois être Suguru ? » demanda-t-elle avec un sourire.

Le garçon hocha la tête. « C'est bien moi. Et voici mon agent, monsieur Ôda. Enchanté de vous rencontrer, Mika, dit-il en s'inclinant.

- Oh, inutile d'être aussi cérémonieux, après tout nous sommes de la même famille ! protesta la jeune femme avec un petit rire. Vous avez récupéré vos bagages ? »

Ôda l'assura que tout était réglé et fit signe à leur bagagiste de les suivre tandis qu'ils emboîtaient le pas à leur guide.

Suguru devait loger chez son cousin Tôma Seguchi et sa femme durant toute la durée de son séjour au Japon, cependant que Fumiki Ôda logerait à l'hôtel ; condition imposée par le garçon, qui avait catégoriquement refusé d'avoir ce raseur sur le dos 24 heures sur 24 pendant deux mois.

Le trajet jusqu'à l'hôtel s'effectua dans un silence presque total ; après avoir tenté sans succès d'engager la conversation, Mika avait fini par prendre le parti de garder le silence, puisque Suguru n'avait manifestement pas envie de parler. C'est pourquoi elle fut assez surprise d'entendre le garçon déclarer, à peine la portière refermée derrière l'agent :

« Enfin ! Pas fâché d'être débarrassé de ce type. »

La jeune femme ouvrit de grands yeux, mais avant qu'elle ait le temps de dire quoi que ce soit, Suguru poursuivit :

« Veuillez m'excuser d'avoir gardé le silence. C'était vraiment très impoli de ma part, mais je n'avais vraiment pas envie de discuter avec cet individu.

- C'est ton agent ? questionna Mika en redémarrant. Tu n'as pas l'air de beaucoup l'aimer. »

Sans qu'il sache pourquoi, Suguru eut subitement envie de se confier à la jeune femme. Bien que d'un abord assez froid et autoritaire, elle avait des yeux gris gentils et chaleureux.

« C'est mon agent, ou plutôt devrais-je dire mon chaperon. Je ne sais pas ce que mon oncle s'imagine sur mon compte, mais il est clair qu'il ne me fait pas confiance aussi a-t-il engagé ce raseur pour me surveiller… Cela va faire deux ans que je me le traîne partout où je vais, et je ne le supporte plus, avoua l'adolescent.

- Oh, ça n'est vraiment pas de chance… » compatit Mika. En plus, c'est vrai qu'il a une tête à claques… »

Elle observa un court silence.

« Voici ce que je te propose, Suguru. Tu m'as l'air d'un garçon sérieux. Si tu me donnes ta parole de rentrer tous les soirs avant 20 heures, je te laisse quartier libre pour faire ce que tu veux de tes journées ; et si ton agent rouspète, c'est à moi qu'il aura affaire. Ça marche ? »

Suguru la considéra d'un air où l'étonnement le disputait à la méfiance.

« Pourquoi feriez-vous cela ? s'enquit-il enfin.

- Parce que je sais ce que c'est que de ne pas pouvoir faire ce dont on a envie quand on a ton âge. Mon père est moine supérieur d'un grand temple, à Kyôto. Bien qu'il ait été lui-même loin d'avoir un comportement irréprochable dans sa jeunesse, il avait des principes et une morale des plus pénibles à supporter, surtout pour une adolescente. Je te laisse imaginer ce que j'ai pu mentir et me cacher quand je flirtais avec des garçons ! » relata-t-elle avec un petit rire.

« Tu peux me faire confiance, je ne dirai rien si tu as envie d'aller t'amuser plutôt que répéter, ajouta-t-elle d'une voix complice.

- Merci, Mika dit Suguru au bout d'un instant. Mais vous savez, je ne sais pas si j'aurai beaucoup de temps libre… Je suis venu avant tout pour visiter la famille… »

Cependant, l'offre était plus qu'alléchante, et il aurait été stupide de refuser, même si, contrairement à ce que s'imaginait certainement la jeune femme, il n'avait pas vraiment la tête aux amusements des jeunes de son âge. Mais il étouffait depuis près de deux ans, et ces moment de liberté lui seraient précieux.

« Oh, une fois les salutations d'usage expédiées tu pourras te payer un peu de bon temps, déclara Mika, catégorique. Nous y sommes ! Tôma n'est pas là, il travaille, mais il a dit qu'il rentrerait un peu plus tôt ce soir. »

Les Seguchi occupaient un grand appartement dans le quartier huppé de Ginza. Mika lui fit faire un rapide tour du propriétaire, après quoi Suguru installa ses affaires dans la pièce qui lui avait été attribuée.

« J'imagine que dois être fatigué par le voyage… Tu veux te reposer un peu ? Si tu as besoin de quoi que ce soit dis-le moi, je vais rester là jusqu'à ce soir. »

Suguru la remercia, referma la porte de sa chambre et tira son journal de sa valise.

Me revoilà enfin au Japon. Enfin, pour l'instant, je n'en ai pas vu grand-chose. C'est étrange, mais je ne ressens absolument rien. Je pensais – sans trop y croire – que ce séjour pourrait être à-même d'éveiller des échos dans mon cœur par le simple fait de revenir dans le pays qui m'a vu naître, mais non. Peut-être plus tard… Peut-être certains endroits évoqueront-ils le souvenir de jours heureux…

La seule bonne chose, pour l'instant, est que je suis débarrassé de cet abruti d'Ôda. Pour une fois, cet imbécile n'aura pas l'opportunité de me coller aux basques, et heureusement pour lui car je ne me sens pas d'humeur, vu les circonstances, à devoir endurer sa présence. J'aurais sans doute fini par le pousser du haut d'un pont, ou sous une voiture, après tout des accidents de ce genre se produisent tous les jours…

Pour tout dire, je ne tiens pas vraiment à visiter la famille. Le souvenir de ce qu'il s'est passé juste après la mort de papa et maman est encore trop frais, cette période où Ritsu et moi avons été renvoyés de maison en maison… Personne alors ne semble avoir voulu de nous. Pourquoi, dans ce cas, devrais-je me mettre en frais de politesse ?

En revanche la femme de mon cousin, Mika, a l'air gentille. C'est toujours ça.

Je sens que ce séjour va être pénible. Je n'ai pas le sentiment d'être de retour « chez moi ». Je n'ai vécu en tout et pour tout que quelques années au Japon, alors pourquoi devrais-je m'y sentir « chez moi » ? Même si j'ai promis à Ritsu que nous reviendrions vivre ici plus tard… je ne suis pas certain de jamais m'y sentir autrement qu'étranger.

À suivre…