Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter. Merci beaucoup à Kris pour sa relecture !
Je tiens à remercier Isaac, Lillybulle et Para-san pour avoir laissé un petit commentaire !
Chapitre VI
Après ce premier baiser, les choses n'étaient pas allées beaucoup plus loin. Encore hésitant mais euphorique, Suguru était resté un moment serré contre Hiroshi, les bras passés autour de sa taille, l'oreille pressée contre sa poitrine, écoutant les battements effrénés de son cœur. En cet instant, il avait totalement occulté son retour en Amérique… Pour la première fois de sa vie il était amoureux, et il aurait voulu que cet instant ne s'achève jamais.
Ensuite, après quelques mots tendres échangés à mi-voix, comme s'ils craignaient que d'autres puissent les entendre et leur voler ainsi un peu de leur intimité, ils avaient regagné Ginza.
« À demain alors, mon petit amour. Passe une bonne soirée, souffla Hiroshi à l'oreille de Suguru, en lui embrassant le lobe.
- À demain, Hiroshi. Je… vous aime », répondit le garçon, encore hésitant à prononcer ces trois mots qui lui étaient si peu familiers.
Quand il pénétra dans l'appartement, il était presque 22 heures. Mika n'était pas là, en visite à sa famille à Kyôto, et Tôma jouait en sourdine sur le grand piano lustré du salon.
« Hé bien ? Tu as passé une bonne soirée, Suguru ? demanda-t-il en se retournant vers son jeune cousin.
- Oui, excellente. Le film était vraiment très bon, répondit ce dernier qui, le temps de regagner l'appartement, au onzième étage, avait totalement discipliné son expression.
- Au fait, que dirais-tu de venir demain avec moi, au studio ? Tu y venais assez souvent, avant… tu y as même appris à te servir d'un synthétiseur. Beaucoup de choses ont changé depuis presque trois ans ; dernièrement, un jeune groupe assez prometteur a signé chez N-G et Noriko Ukai – tu te souviens d'elle ? – travaille avec eux. Tu pourrais venir les écouter un peu, qu'en dis-tu ? » proposa Tôma.
Les locaux de N-G Productions. Des souvenirs d'une autre vie… d'un passé qui n'existait plus. Suguru secoua la tête.
« Je suis désolé, mais je dois répéter demain matin. Je ne peux pas me permettre de me relâcher à quelques semaines de mon premier récital, n'est-ce pas ?
- Tu pourras toujours répéter l'après midi. Je pense que ça te changera les idées, Suguru. Et tu te trompes, sur mon compte : dans cette histoire, je ne suis pas ton ennemi. »
En clair, mieux valait être du côté de Tôma que contre lui. Le garçon se résolut à acquiescer. Après tout, tant qu'il lui restait du temps pour voir Hiroshi…
« Bien, alors sois prêt à 9 heures. Tu as mangé, je suppose ?
- Oui, ne vous en faites pas pour moi… Bonne nuit. »
Sitôt dans sa chambre, Suguru ouvrit son journal et écrivit :
Il m'aime. Il me l'a avoué, sans hésiter, sans même montrer la moindre trace de nervosité. Et il m'a embrassé. J'imagine que je devais avoir l'air d'un parfait idiot, avec ma main dans la sienne, rouge comme un coquelicot, mais je ne pouvais croire à la réalité de ses paroles. Il est si… radieux à côté de moi. Si beau et lumineux…
Je ne savais pas que j'aimais les garçons. À vrai dire, depuis presque trois ans, j'avais l'impression que mon cœur était engourdi et qu'il revient tout doucement à la vie, comme au sortir d'un long hiver glacial. C'est la première fois que je ressens quelque chose de si fort pour quelqu'un. Est-ce parce qu'il m'a si naturellement accepté, sans poser de questions ? Mon cœur battrait-il aussi vite si c'était une fille qui me disait ces même mots d'amour ? Je ne sais pas… Tout ce que je sais, c'est que c'est lui que j'aime.
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Le lendemain matin, comme à l'accoutumée, Hiroshi arriva le premier au studio. En règle générale, Shûichi arrivait peu après (sauf les jours où il s'était disputé avec Yûki), ce qui lui laissa un peu de temps pour repenser à la soirée de la veille. Non qu'il n'avait pas passé une grande partie de la nuit à y penser. Tout avait été très rapide, en fin de compte… et surtout, Suguru lui avait avoué qu'il l'aimait en retour.
Comme la vie était bizarre… Il ne s'était jamais intéressé aux garçons. Il était sorti avec quelques filles mais n'était jamais resté longtemps avec aucune d'elles. Alors pourquoi Suguru ? Qu'avait donc ce jeune garçon de plus que les autres pour qu'il en soit venu à l'aimer ?
Il est complexe, à la fois fort et fragile, plus mûr que la plupart des adolescents de son âge et capable pourtant d'élans enfantins. Je sens que sa précocité cache une fêlure, j'ai souvent lu de la tristesse au fond de ses yeux. J'ai envie de le protéger…
Un sourire étira ses lèvres. Il avait déjà hâte d'être au soir pour pouvoir goûter plus en détail à celles de Suguru.
« Hiro ! Alors ? Alors ? Comment ça s'est passé ? Tu le lui as dit ? s'écria Shûichi qui venait de faire irruption dans la pièce comme une bombe et s'était aussitôt jeté au cou de son ami, les yeux brillants de curiosité. Et pourquoi t'as pas répondu à mes messages ?!»
Quand il avait rallumé son mobile, une fois rentré chez lui, le guitariste y avait trouvé, en plus d'un message de son frère, huit SMS et quatre appels en absence, et trois SMS de plus au réveil, provenant bien évidemment de Shûichi.
« Quels messages ? s'enquit-il innocemment. Shûichi se fit boudeur.
- Ah, ne te moque pas de moi ! Tu aurais pu au moins me renvoyer un petit message pour me dire si c'était bon ou pas… Alors ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ? enchaîna-t-il, à nouveau excité.
- Ben… on est allé au ciné… commença Hiroshi.
- Oui ! Et après ?
- Le film était… pas trop mal… Après… on est allé manger quelque chose dans un Mac Do… » poursuivit le jeune homme, bien décidé à faire traîner les choses. Shûichi ne se tenait plus d'impatience et crispait les doigts sur le dossier de sa chaise.
« D'accord, mais APRÈS ?! »
Un petit sourire voleta sur les lèvres du guitariste.
« Après… on a discuté… et je lui ai demandé s'il avait quelqu'un… »
Non content de faire baver Shûichi, le jeune homme éprouvait aussi un rare plaisir à revivre en même temps les circonstances de sa déclaration.
« Et alooors ?? gémit le chanteur, au supplice.
- Alors… Alors j'ai suivi ton conseil et je lui ai dit que je l'aimais, acheva Hiroshi, renonçant à son petit jeu. Il a été surpris mais… il m'a dit qu'il m'aimait aussi. Tu vois, je m'attendais à moitié à ce qu'il se mette en colère, après tout rien ne laissait vraiment deviner qu'il pouvait aimer les garçons… Je te garantis que j'avais l'air hyper calme, mais j'avais le cœur qui battait tellement fort que je me demande encore comment je ne me suis pas effondré !
- Mais c'est génial, Hiro ! s'exclama Shûichi avec élan. Et après, qu'est-ce que vous avez fait ?
- Bah on est sortis, on s'est embrassé… et puis je l'ai raccompagné chez lui.
- Ooh ! Vous allez vite en besogne ! Je ne savais pas que tu étais un chaud lapin à ce point, Hiro ! s'écria le chanteur. Alors, vous avez fait des cochonneries toute la nuit ?
- Shû, je l'ai raccompagné au pied de son immeuble… Qu'est-ce que tu es encore en train de t'imaginer ? Il a à peine seize ans, c'est un gamin, et il loge chez des cousins à lui qui ont l'air assez stricts sur les horaires. Il ne s'est rien passé de plus, expliqua Hiroshi en allant chercher sa guitare sur laquelle il joua quelques notes.
- Oh, mais tous les garçons de seize ans ne sont pas coincés… Le frère de Yûki, par exemple, c'est un vrai pervers ! Dis, tu me le présenteras ? Je suis vraiment curieux de voir à quoi ressemble celui qui a réussi à voler le cœur du grand Hiroshi Nakano ! »
Sur ces entrefaites, Noriko poussa à son tour la porte du studio et la conversation prit fin.
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« Hé bien, Suguru ? Tout est comme dans tes souvenirs ? »
Après avoir fait le tour des principaux départements de N-G Productions, Tôma et Suguru étaient revenus dans le bureau du directeur. Celui-ci avait pris place dans son luxueux fauteuil tandis que son cousin, debout, observait le panorama qu'offrait la capitale japonaise au travers de la large baie vitrée.
« À vrai dire, je ne me rappelais pas de grand chose, répondit le garçon. Mais j'ai reconnu le studio dans lequel vous m'avez appris à jouer du synthétiseur.
- Je n'ai pas eu grand mal à cela vu ton talent et ta facilité à mémoriser les airs… Tu en joues encore, parfois ? »
Suguru se détourna de la vitre.
« Ça m'arrive de temps en temps, pour me changer les idées. J'aime cette liberté qu'on a de créer des compositions à l'infini à partir d'un seul instrument, même si rien ne peut remplacer les sonorités d'un piano. »
Tôma sourit.
« C'est aussi ce que je pense. Bien, je vais dire à Sakano de venir te chercher. Il s'est entiché d'un groupe débutant dans lequel il a vu un grand potentiel et, ma foi, je dois reconnaître en effet qu'ils sont doués… bien qu'assez peu enclins à se tuer à la tâche. Ce sont les Bad Luck, dont je t'ai parlé ce matin. Deux garçons somme toute fort sympathiques, même si le chanteur est… assez spécial. »
La J-Pop n'était pas forcément un domaine que Suguru connaissait bien aussi attendit-il en silence l'arrivée dudit Sakano, qu'il se souvenait avoir vu à quelques reprises lors de ses passages à N-G, des années auparavant.
Le producteur arriva quelques instants plus tard, l'air un peu intrigué.
« Ah, Sakano. Je ne sais pas si vous vous rappelez de mon cousin, Suguru Fujisaki, il venait régulièrement ici il y a de cela quelques années. Pourriez-vous le présenter aux membres de Bad Luck ? Je pense qu'il sera intéressé de voir comment répètent nos talent en devenir, lui demanda Toma.
- Si je me souviens de votre cousin ! Ah, monsieur le Directeur, je ne l'ai pas rencontré souvent mais je n'ai jamais oublié sa virtuosité incroyable pour un garçon de son âge ! Venez, Fujisaki ! Considérez-moi dès à présent comme votre guide en ces lieux ! »
Suguru lança un coup d'œil de détresse à Tôma, qui se contenta de rire.
« Ne t'en fais pas, Suguru. Sakano est toujours un peu… excessif, mais c'est le plus dévoué des assistants ! »
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« Excellent ! Je pense qu'on peut faire une petite pause ! annonça Noriko en levant un pouce victorieux. Vous avez mangé du lion au petit déjeuner, tous les deux, ou quoi ?
- Ce doit être le métier qui rentre enfin, suggéra aussitôt Hiroshi, craignant que Shûichi ne dévoile étourdiment le changement qui venait d'avoir lieu dans sa vie affective. C'était encore trop tôt.
- Si seulement c'était le cas, renvoya Noriko. Mais je dois reconnaître que vous avez fait de vrais progrès depuis que je vous ai pris en main. Vous pouvez me remercier, bande d'amateurs ! » s'exclama-t-elle avec un rire triomphal.
« … Cette fille passe son temps à nous sous-estimer, grommela Shûichi en fouillant dans ses poches à la recherche de monnaie. Bon, moi je vais me chercher un café. »
Comme il allait poser la main sur la poignée de la porte du studio, celle-ci s'ouvrit, laissant le passage à Sakano.
« Ah, c'est la pause ? Ça tombe très bien car j'ai avec moi quelqu'un qui souhaite faire votre connaissance. Permettez-moi de vous présenter Suguru Fujisaki, pianiste virtuose et cousin de monsieur le Directeur », annonça-t-il, désignant d'un geste grandiloquent l'adolescent petit et mince, sobrement vêtu de noir, qui se tenait derrière lui.
« Fujisaki est un concertiste mondialement célèbre, poursuivit Sakano avec ferveur. Il est de passage au Japon pour quelques semaines, en prévision de deux récitals qu'il doit donner en novembre. »
Shûichi et Hiroshi regardèrent avec curiosité le jeune garçon qui entrait dans la pièce sous le regard admiratif de leur producteur.
Des cheveux noirs, des yeux noisette ourlés de longs cils, un air de réserve un peu hautaine peint sur le visage. Shûichi se rappela soudain de l'article qu'il avait lu, bien des jours auparavant.
« Ah, Hiro ! Ce gosse, c'est…
- Suguru ? l'interrompit son ami, incrédule.
- Hiroshi ? s'enquit le jeune pianiste sur le même ton. Mais… Qu'est-ce que vous faites là ? »
À suivre…
