Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter. Merci beaucoup à Kris pour sa relecture !

Je remercie Lillybulle, PoseidonDemon et Para-san pour leurs reviews !


Chapitre VIII

« Imagine » de John Lennon continuait à retentir, mais Suguru se contentait de fixer l'écran de son mobile sans faire un seul geste.

Il me rappelle… Pourquoi ?

Enfin, émergeant de sa torpeur, le garçon pressa la touche « décrocher. »

« Allô ?

- Suguru ? C'est… c'est moi, Hiroshi… La voix du jeune homme était un peu hésitante. Il… faut que je te parle. »

Le cœur de Suguru se mit à cogner dans sa poitrine mais son ton, quand il répondit, resta neutre.

« À quel propos ?

- Tout d'abord je… je veux m'excuser pour la manière dont je t'ai parlé ce matin. Même si j'ai été surpris, et… blessé… je n'aurais jamais dû te dire tout ce que je t'ai dit », s'amenda Hiroshi.

Suguru garda le silence. Hiroshi lui tendait une perche, devait-il la saisir même s'il savait que ce ne serait que pour repousser l'inévitable ? Ne devait-il pas plutôt couper court à toute tentative de réconciliation, quitte à en souffrir ?

« Suguru ? Tu es toujours là ? Je sais que j'ai été odieux, mais j'aimerais au moins que tu écoutes ce que j'ai à te dire… insista le jeune homme, qui redoutait d'entendre le déclic indiquant que Suguru aurait raccroché.

- Je… je crois plutôt que c'est moi qui vous dois des excuses, dit enfin le garçon, prenant soudain le parti de son cœur plutôt que sa raison. Je n'ai pas joué franc-jeu avec vous, et voilà où cela nous a menés.

- Je… peux passer te voir ? Je préfèrerais parler de tout ça de vive voix avec toi. »

Passer à l'appartement ? Si jamais Tôma le surprenait ici, après les menaces à peine dissimulées qu'il avait proférées le matin… Mieux valait ne pas y penser.

« J'aime mieux que nous allions autre part, répondit Suguru. Mon cousin n'a pas eu l'air très content de ce qu'il s'est passé, autant éviter qu'il vous trouve chez lui en rentrant. »

Hébergé chez des parents… Les Seguchi ? À l'idée de se retrouver nez-à-nez avec son directeur, Hiroshi réprima un frisson. Non pas qu'il ait vraiment eu peur de son grand patron, mais… il s'en méfiait et préférait ne pas avoir affaire à lui de trop près.

« Je connais un endroit où on sera tranquilles, dit-il. Je passe te prendre d'ici vingt minutes ? »

Suguru répondit par l'affirmative et raccrocha. Oui, il leur fallait parler. Même si cela ne débouchait sur rien, il aurait au moins eu l'occasion de s'expliquer, et tant pis pour ce que dirait son cousin s'il venait à être au courant.

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Les soirées commençaient à être fraîches en ce mois d'octobre, et le parc devant lequel Hiroshi avait rangé sa moto était presque désert.

« J'ai l'habitude de venir ici quand j'ai besoin de réfléchir, expliqua le jeune homme en entraînant son camarade vers une rangée de bancs ménagés le long d'une allée d'où l'on surplombait tout un quartier. J'y vais aussi souvent avec mon ami Shûichi, le chanteur de Bad Luck. Tu l'as vu ce matin, il a des cheveux roses. »

Suguru se souvenait très vaguement d'un garçon à la chevelure fuchsia et à l'air passablement ahuri, mais là encore il n'avait pas prêté beaucoup d'attention aux personnes présentes dans le studio en dehors du guitariste.

Ils s'assirent côte à côte. Hiroshi allait ajouter quelque chose mais le petit pianiste parla avant lui.

« J'aimerais que vous m'écoutiez d'abord. Je… je veux vous dire pourquoi j'ai… menti. Je veux que vous sachiez que je ne l'ai pas fait dans le but de me moquer de vous. Vous penserez ce que vous voudrez du reste, mais… je vous dois une explication. »

Il prit une profonde inspiration.

« J'ai appris à jouer du piano à l'âge de quatre ans. Ma mère, Haruka, était une concertiste mondialement connue, et c'est elle qui m'a tout appris. J'avais le meilleur professeur que l'on puisse avoir, vous voyez ? Mais il s'est très vite avéré que j'étais aussi très doué. Certains n'hésitaient pas à parler de prodige… Je n'étais encore qu'un enfant, et il m'arrivait déjà de me produire sur scène en compagnie de ma mère. À cette époque je ne jouais pas devant une assistance prestigieuse, oh non ! Et pour moi c'était un jeu, rien d'autre.

Au fil des années, toujours sous la houlette de ma mère, j'ai continué à développer ma technique. Je me souviens, maman et moi avions inventé un jeu sur le même principe que les cadavres exquis, qui consistait à inventer le début d'un air puis à le poursuivre, chacun son tour, en lui ajoutant des variantes. Nous pouvions y jouer pendant des heures… J'étais si fier de mes progrès, de l'admiration que je commençais à susciter, qu'il m'était égal de devoir passer des heures et des heures à répéter.

Je garde de cette période le souvenir de voyages incessants, de rencontres avec de très grands musiciens… » Un petit sourire éclaira pour la première fois le visage de Suguru qui avait pris une expression rêveuse, plongé dans l'évocation de souvenirs heureux.

« Puis, à la naissance de mon petit frère, ma mère a pris la décision d'interrompre sa carrière et de se fixer au Japon. Nous avons vécu ici pendant trois ans et demi… jusqu'à ce que mes parents soient tués tous les deux dans un accident de voiture. »

Le jeune garçon avala sa salive.

« À partir de là… Ritsu et moi avons vécu une période très difficile. Pendant plusieurs mois nous avons été renvoyés de parents en parents, personne ne semblait désireux de nous recueillir. Je n'avais même pas quatorze ans, je me suis raccroché aux deux seules choses qui me restaient : mon frère et la musique. Seulement, ce que je faisais jusque là par jeu, par plaisir, j'ai commencé à le faire par obligation. Puis, un oncle qui vivait aux États-Unis a accepté de nous accueillir chez lui, et depuis c'est là que nous vivons. »

Pas une fois au cours de ce récit Hiroshi n'avait ouvert la bouche. Au cours de ses recherches sur le net, il avait appris beaucoup de choses sur Suguru : qu'il avait effectivement perdu ses parents à treize ans et demi, qu'il vivait en Amérique, mais aussi qu'il avait remporté le prestigieux Prix de Genève à seulement quinze ans et qu'il avait été lauréat du concours junior Gina Bachauer, qui se déroulait chaque année à Salt Lake City, à douze ans à peine, alors qu'il fallait normalement avoir dix-sept ans pour pouvoir y participer.

Oui, il était écrit beaucoup de choses à propos de Suguru sur Internet, mais si l'on y louait à l'unanimité sa virtuosité et son talent, nul ne parlait des souffrances qu'il avait endurées, ainsi que son frère.

« Vous n'imaginez pas combien il est difficile pour moi de conserver ma motivation, de continuer à jouer en ayant le sentiment que ma vie s'est arrêtée il a un peu plus de deux ans sur une route près de Kyôto. Je… Mes parents me manquent tant… Mon entourage, même ma famille, ne voit en moi que le prodige, comme ils m'appellent, je ne suis pour eux qu'une sorte de singe savant. Ils me font horreur, tous. C'est pour ça que… que je n'ai rient dit. Que j'ai voulu, pour une fois, n'être qu'un anonyme, vivre la vie d'un garçon… normal. »

Suguru baissa la tête et observa un court silence.

« J'ai pensé plusieurs fois vous dire la vérité. Je savais que plus j'attendais plus cela serait difficile… Je ne savais pas comment vous dire que je devais repartir et que nous ne nous reverrions sans doute jamais… parce qu'en même temps je vous aimais », acheva-t-il dans un souffle, la gorge nouée.

D'un geste hésitant, un peu emprunté, Hiroshi passa son bras autour de ses épaules et l'attira vers lui.

« C'est parce que j'ai compris tout ça… du moins en partie… que j'ai voulu te présenter mes excuses. J'ai beaucoup réfléchi aujourd'hui, j'ai même cherché des renseignements sur toi sur le net. C'est là que je me suis vraiment rendu compte combien tu étais célèbre dans ton domaine… Et j'ai compris ton besoin d'anonymat, car j'ai moi aussi agi de la même manière, pour la même raison. Tu me plaisais, et je ne voulais pas que tu t'intéresses à mon nom mais à ma personne. Je me doutais que tu ne connaîtrais pas Bad Luck, mais je n'ai rien fait pour te détromper… Donc, dans cette histoire, je suis autant à blâmer que toi, sinon plus. Est-ce que… tu veux bien me pardonner ? » demanda-t-il presque timidement.

Suguru resta muet un instant, sentant la chaleur du bras d'Hiroshi autour de ses épaules. Il se sentait bien avec lui. Bien pour la première fois depuis de longs mois… Mais une relation pareille avait-elle la moindre chance de marcher ?

« Mais… Je ne pourrai pas rester au Japon. Et je ne sais pas non plus quand j'y reviendrai, même si je pourrai sans doute toujours y retourner plus ou moins régulièrement… Croyez-vous que ça tiendra entre nous ? dit-il enfin en levant les yeux vers le guitariste.

- On ne saura pas si on n'essaie pas… Je sais que je t'ai dit des choses odieuses, et que je mériterais certainement que tu m'allonges une bonne baffe, mais… Je t'aime. C'est parce que je t'aimais que je me suis senti aussi trahi… Tu veux bien me donner une autre chance… S'il te plaît ? »

Un sourire fugace voleta sur les lèvres du jeune pianiste qui, avec lenteur, déposa un baiser sur la joue d'Hiroshi.

« On peut essayer… Je suis heureux que notre histoire ne se termine pas comme elle a failli le faire. Et… moi non plus je n'ai pas été honnête avec vous, en premier lieu. »

Immensément soulagé, le cœur soudain empli d'allégresse, le guitariste effleura gentiment la joue de Suguru avant de l'embrasser sur les lèvres.

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Ils ne s'étaient pas attardés dans le parc. Choisissant de jouer franc-jeu sur toute la ligne, Suguru avait avoué que son cousin voyait d'un assez mauvais œil leur relation.

« En quoi ça peut le déranger ? s'était insurgé Hiroshi. Ce ne sont pas ses affaires !

- Je ne sais pas. Je commence à le connaître, et à mon avis il a peur que je n'aie plus la tête à ma carrière. Qu'est-ce qu'il s'imagine ? Quoi qu'il en soit, s'il vient à apprendre que nous nous sommes réconciliés, il va certainement essayer de nous mettre des bâtons dans les roues… »

Avec un soupir, Suguru avait ajouté :

D'ailleurs, à partir de lundi je serai peut-être moins libre. Mon professeur de piano va me rejoindre pour me faire répéter les morceaux que je vais jouer lors de mon récital. Il est gentil mais c'est un bourreau de travail, alors je ne sais pas si ce sera aussi facile pour se voir… »

Décidément, dès qu'une chose s'arrangeait, il s'en créait une autre pour leur compliquer la vie.

« Je vous contacterai pour demain soir, assura Suguru une fois qu'Hiroshi l'eut ramené devant son immeuble. Je n'ai pas l'intention de laisser mon cousin me dicter ma conduite. »

Et ils s'étaient séparés sur un dernier baiser.

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De retour à l'appartement, le jeune garçon constata avec soulagement que Tôma n'était pas encore rentré. Mika, cependant, était là, en train de préparer le repas.

« Bonsoir, Mika », la salua Suguru. Il appréciait beaucoup la jeune femme, même s'il n'avait pas eu l'occasion de la voir beaucoup depuis le début de son séjour.

« Bonsoir, Suguru. Tu as passé une bonne journée ? »

Sans attendre de réponse, Mika s'approcha de lui.

« J'ai cru comprendre qu'il y avait eu un… incident ce matin, au studio. Tôma ne m'a pas donné de détails, mais il n'avait pas l'air très content et je l'ai senti préoccupé… Si tu as des problèmes tu peux m'en parler, tu sais. »

L'adolescent hésita. Certes, Mika s'était ouvertement déclarée son alliée, et ce dès le départ, mais… il se méfiait un peu.

« Je ne répèterai rien à Tôma, si c'est ce dont tu as peur, ajouta la jeune femme d'un air complice. Ce n'est pas qu'il a de mauvaises intentions, mais dès que l'un de ses proches est concerné, il a la mauvaise habitude de se mêler de ses affaires, comme s'il avait l'intime conviction d'être en droit de pouvoir influer sur la vie des gens. »

Suguru hocha la tête. Il avait conscience que son cousin agissait avant tout dans son intérêt, certainement pour le protéger, attendu qu'il était sous sa responsabilité… Mais il n'empêchait que sa vie sentimentale ne regardait que lui et qu'il savait parfaitement la dissocier de sa carrière.

C'est ce qu'il finit par avouer à Mika, ainsi que tout ce qui s'était passé depuis sa rencontre avec Hiroshi jusqu'à la dispute… et la réconciliation qui venait d'avoir lieu.

« Hm, je comprends mieux l'attitude de Tôma, dit enfin Mika, qui avait écouté la confession en silence. C'est vrai que tout s'est passé tellement vite… D'un autre côté, tu me fais l'effet de quelqu'un qui a la tête sur les épaules, en dépit de ton jeune âge, et j'imagine que tu sais parfaitement que… votre histoire n'a peut-être pas d'avenir. »

Le garçon hocha la tête. Il le savait, mais avait décidé de prendre le risque.

« Tu sais, Suguru… Une confrontation directe avec Tôma ne sera sans doute pas le meilleur moyen de faire avancer les choses. Reste discret pour l'instant. Mon mari n'est pas d'accord avec tes choix, tant pis pour lui, vis ta vie mais… essaie de faire en sorte qu'il n'en sache rien. Une fois de retour en Amérique, il n'aura plus aucun pouvoir sur toi, conseilla Mika.

- Je sais bien, mais… Il nous reste déjà si peu de temps… Dès lundi, j'aurai encore moins de temps libre. Je n'ai pas envie de mentir, de me cacher… mais s'il n'y a pas d'autre solution…

- Quoi qu'il en soit, tu peux compter sur moi, conclut Mika. Tu n'as pas eu la vie facile ces dernières années, je ne vois pas pourquoi tu n'aurais pas le droit d'aimer qui tu le souhaites.

- Merci, Mika, dit Suguru, sincèrement ému.

- Bon, tu m'excuses mais il faut que je termine sinon il n'y aura rien à manger ce soir », lança la jeune femme en regagnant la cuisine. Le jeune pianiste passa dans sa chambre et, comme il en avait pris l'habitude, sortit son cahier de son sac pour y noter ses impressions.

Tout n'est pas terminé entre nous, en fin de compte. J'ai enfin eu l'occasion de m'expliquer, de me justifier… Je l'aurais fait quoi qu'il arrive, quelle qu'ait pu être sa décision. Au moins, je suis en paix avec ma conscience et désormais, quoi qu'il advienne, je ne vais plus rien lui cacher.

Nous avons décidé de continuer ensemble, même si notre route apparaît semée d'embûches. Mon cousin rejette notre liaison et je sais qu'il fera tout pour nous séparer s'il vient à apprendre que nous nous sommes réconcilié. Je n'ose imaginer jusqu'où il serait capable d'aller pour nous éloigner. Mika a raison, mieux vaut se montrer discrets. Ensuite… le temps seul dira si notre histoire est vouée au succès ou à l'échec. Mais dans les deux cas, nous nous serons au moins laissé une chance.

À suivre…