Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter. Merci beaucoup à Kris pour sa relecture !
Je remercie PoseidonDemon pour avoir laissé un commentaire!
Chapitre IX
« … Et donc, tu lui as tout raconté ? Et elle a dit qu'elle était de notre côté ? »
Suguru prit le temps d'avaler une grosse cuillerée de glace à la pistache avant de répondre.
« Oui. Je m'entends bien avec Mika, dès le premier jour elle a pris mon parti, en fait elle avait à peine rencontré l'espèce de mollusque qui me tient lieu d'agent qu'elle m'a spontanément proposé des tuyaux pour m'en débarrasser ! »
Pianiste et guitariste avaient décidé de passer la fin d'après-midi dans un petit glacier du quartier de Shinbashi, non loin de la place sur laquelle trônait fièrement une antique locomotive à vapeur.
« Et par rapport à ton cousin ? Il n'est pas idiot, il va bien se rendre compte que tu continues à sortir le soir, toujours à la même heure. J'imagine que tu ne vas pas répéter du matin au soir ?
- Je vais essayer de négocier avec mon professeur. Il est très strict, mais si j'arrive à lui faire avaler une petite histoire bien ficelée… Disons que si je fais des répètes impeccables, il sera plus coulant avec moi. »
Le jeune garçon avait achevé sa coupe et lorgnait à présent vers la banque des gâteaux. Hiroshi sourit avec indulgence. Suguru avait beau agir la plupart du temps comme un adulte, il n'en demeurait pas moins un gamin, par bien des aspects. Mais avait-il souvent l'opportunité de laisser cette facette de sa personnalité s'exprimer ?
« Tu veux quelque chose d'autre ? Je te l'offre.
- Heu… J'avoue que ces daifukus me font envie… C'est difficile de trouver de vrais gâteaux japonais à New York, ils sont toujours trop sucrés… S'il vous plaît ? »
Trois daifukus plus tard (mais où trouvait-il la place de stocker tout ça, vu sa minceur ? songea le guitariste avec amusement), ils déambulaient sans hâte dans la rue, quand Suguru arrêta brusquement son camarade en le tirant par la manche.
« Hein ? Qu'est-ce qu'il y a ?
- Il n'est pas encore très tard… Voulez-vous que je vous joue quelque chose ?
- Je te demande pardon ? »
Le garçon désigna alors la vitrine du magasin devant lequel ils étaient arrêtés – un magasin d'instruments de musique.
« J'ai envie de jouer rien que pour vous, vraiment envie. Ça faisait longtemps que cela ne m'était pas arrivé ! Venez », dit-il en saisissant Hiroshi par la main pour l'entraîner à l'intérieur, toute timidité envolée.
Tandis que Suguru discutait avec un vendeur, le jeune homme s'intéressa aux guitares exposées dans le coin des instruments à cordes. D'après tout ce qu'il avait lu, Suguru était un pianiste virtuose et il était curieux de l'entendre jouer.
« Hiroshi ! l'appela l'adolescent. Venez, j'ai l'autorisation ! »
Il prit place devant un piano quart-de-queue et joua quelques notes pour juger de la qualité du son.
« Pas trop mal… commenta-t-il en hochant la tête pour lui-même.
- Tu vas jouer quoi ? questionna Hiroshi, curieux, bien qu'il ait été absolument ignare en la matière.
- Oh, les « douze bagatelles opus 119 » de Beethoven, répondit Suguru. Ce sont des morceaux faciles, je les joue souvent pour me détendre.
- Mais… Tu n'as pas de partition ?
- Pas besoin pour ça. Bien, je commence. »
Le jeune musicien plaça ses mains au-dessus du clavier et se mit à jouer. Subjugué, Hiroshi prit alors la pleine mesure de ce que signifiait vraiment le qualificatif « virtuose », et pourquoi on l'avait attribué à Suguru. C'était tout simplement… incroyable. Les doigts du garçon semblaient survoler les touches, tirant de l'instrument des myriades de notes qui s'entremêlaient pour tisser au fur et à mesure les plus délicieuses des mélodies.
Je n'aurais imaginé qu'il soit aussi bon… Quand je pense qu'il a osé me dire, au début, qu'il ne connaissait rien à la musique… Il n'y a pas que la technique, je sens bien qu'elle est irréprochable, c'est surtout… l'interprétation. C'est à la fois léger et joyeux, comme s'il insufflait ses propres sentiments dans son jeu, songea le guitariste et, en effet, le visage de Suguru reflétait un tel bonheur qu'il en était rayonnant.
Est-ce parce qu'il joue pour moi ? Il m'a dit que cela faisait longtemps qu'il n'avait plus ressenti l'envie de jouer… Non, je me fais sans doute des idées.
Les uns après les autres, clients et employés du magasin s'étaient regroupés autour du jeune pianiste, conscients qu'ils avaient devant eux bien plus qu'un amateur doué. La musique qu'il parvenait à tirer de ce piano, d'une facture somme toute correcte mais qui n'avait rien d'exceptionnel, était tout bonnement magnifique.
Enfin, après un peu plus de dix minutes, Suguru cessa de jouer et les dernières notes s'éteignirent au milieu d'un grand silence, brisé presque aussitôt par des applaudissements nourris.
« Bravo ! s'exclama le gérant du magasin avec admiration. Félicitations, jeune homme, c'était… fantastique ! »
Suguru se remit debout et adressa un sourire radieux à Hiroshi.
« Alors ? Ça vous a plu ? s'enquit-il en l'entraînant vers la sortie.
- Si ça m'a plu ? C'était… C'était sublime. Je n'aurais jamais cru que… tu sois aussi doué », avoua-t-il.
Ignorant superbement les questions des autres clients, le garçon repassa dans la rue. Les soirées commençaient à être fraîches dès lors que l'obscurité tombait.
« Hé bien, il paraît que je suis un petit prodige, alors c'est un peu normal, répondit-il avec suffisance, une note amusée dans la voix.
- Maintenant, je sais pourquoi les gens trouvent que tu es une tête à claques, rétorqua Hiroshi. La modestie, tu as déjà entendu parler ?
- Non. C'est quoi ? Ça se mange ? demanda Suguru d'un air faussement naïf. Le guitariste lui encercla la taille et le fit se retourner vers lui.
- C'était génial, et je t'adore, souffla-t-il avant de l'embrasser sur le bout du nez. J'arrive pas à croire que tu ais encore besoin d'un professeur.
- Disons que… Il me fait répéter plus qu'il m'enseigne des choses, maintenant, expliqua l'adolescent en se dégageant doucement. Mais il est toujours bon d'avoir un avis extérieur. Monsieur Ueda s'aperçoit tout de suite quand quelque chose ne va pas, et il me fait corriger le tir. Il est très exigeant.
- Je n'ose pas imaginer ce que ça doit être… lâcha le guitariste d'un ton désabusé. Shûichi et moi répétons avec Noriko, l'ancienne collègue de ton cousin, et elle n'arrête pas de nous faire des réflexions mortelles. Enfin, surtout à Shû, et comme il est susceptible il le prend assez mal.
- Il n'a pas à les prendre mal si elles sont justifiées, dit Suguru, presque étonné. Les critiques sont là pour faire progresser… Même si je reconnais qu'il n'est pas très agréable de se faire reprendre quand on estime avoir fait de son mieux.
- Ça ne doit pas t'arriver très souvent non plus, rit Hiroshi.
- Vous plaisantez ? Monsieur Ueda n'arrête pas de me faire des remarques ! Il faut dire aussi qu'il est tellement intransigeant que rien n'est jamais assez bon, selon ses critères. Mais ça n'est jamais gratuit, alors ça va. Et puis, je préfère ça que les louanges hypocrites de certains, qui essayent par ce biais de s'attirer vos bonnes grâces. Ça, c'est insupportable », déclara le garçon d'un ton un peu cassant, et nul doute qu'il parlait d'expérience. À seulement seize ans, il devait être terriblement difficile d'arriver à garder la tête froide alors qu'il aurait été si aisé de succomber aux sirènes des flatteurs de tout poil !
« Il commence à se faire tard, nous devrions rentrer », constata le guitariste en passant son bras autour des épaules de son petit ami qui acquiesça et, après une infime hésitation, lui encercla la taille en retour.
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« D'où reviens-tu, Suguru ? »
Le garçon avait à peine retiré sa veste que Tôma, sortant de son bureau au bruit de la porte d'entrée, le pressait de questions.
« Je suis sorti faire un tour dans le quartier, répondit-il, tâchant de conserver un visage impassible. J'avais envie de daifukus.
- Tu es certain que tu étais seul ? insista Tôma, dont les yeux verts et pénétrants semblaient sonder les profondeurs même de son âme.
- J'étais tout seul, répondit froidement Suguru en faisant le geste de reprendre sa route. Son cousin le saisit par le poignet.
- Ce n'est pas ce que m'a dit le concierge… Je t'avertis, Suguru, je ne veux plus entendre parler de cette histoire. Ne m'oblige pas à prendre des mesure que tu serais le premier à regretter », siffla-t-il d'une voix menaçante.
Ce ne sont pas vos affaires, voulut répondre l'adolescent qui, au prix d'un effort énorme, parvint à conserver une expression totalement neutre.
« Je suis fatigué, monsieur Seguchi, et j'aimerais aller m'allonger avant de passer à table, déclara-t-il sans que sa voix ne trahisse la moindre émotion.
- C'est pour ton bien que je fais ça, Suguru, dit Tôma en secouant la tête. Que crois-tu que ta mère aurait dit si elle avait appris que tu fais passer ta carrière après une… amourette de rien du tout ? »
Le coup était bas, et il faillit porter. Le jeune garçon se crispa mais parvint à garder son calme impassible.
« Je trouve particulièrement indélicat de votre part de parler de ma mère de la sorte, répondit-il. Maintenant, j'aimerais que vous m'excusiez car je suis vraiment fatigué, et je tiens à être en forme dans trois jours pour commencer à travailler avec monsieur Ueda. »
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Cela faisait longtemps que je n'avais pas joué de cette manière. Cette fin d'après-midi était merveilleuse. Pour Hiroshi, j'ai laissé parler mon cœur à travers la musique, alors que je croyais bien ne plus en être capable. Il a vraiment réussi l'impossible. Son amour, sa chaleur m'ont ramené à la vie, mais comment le faire comprendre à mon cousin ? Il ne verra jamais qu'une « amourette de rien du tout », comme il a dit, entre Hiroshi et moi. Il prétend que ma carrière pâtirait de cette liaison alors que c'est tout le contraire, elle a fait renaître en moi un bonheur de jouer que je pensais avoir perdu.
C'est peut-être un caprice de ma part, et peut-être suis-je en train de réagir comme un enfant, mais… je veux continuer à le voir. Tant pis pour la prudence, mon cousin sait probablement déjà que nous sommes à nouveau ensemble. Cela n'en vaut-il pas la peine ? Avoir retrouvé cette flamme que je croyais définitivement éteinte n'est-elle pas une raison suffisante ?
Pourquoi tout le monde se croit-il obligé de décider de ma vie à ma place – que suis-je véritablement pour eux ? Ne voient-ils pas que j'ai moi aussi des sentiments ?
S'en soucient-ils même ?
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« Alors, Hiro, ce week-end ? Il a été… physique ? s'écria Shûichi à peine eut-il poussé la porte du Studio 3, le lundi suivant.
- Bonjour, Shû. Oui… pas mal physique, je dois dire, répondit le guitariste sans entrer plus dans les détails, ce qui ne manqua pas d'exacerber la curiosité de son ami.
- C'est… c'est vrai ? Vous l'avez enfin fait ? Alors, espèce de sacripant, c'était bien ? s'enquit celui-ci en donnant un coup de coude à Hiroshi.
- C'était… fatigant, surtout. Épuisant, même. On ne dirait pas à le voir mais il est drôlement endurant…
- Oh, Hiro ! Ne me dis pas que… c'est lui qui a mené ? »
Shûichi ne se tenait plus. Qui aurait pu croire ça de ce gamin ? À en croire ce que lui avait dit le guitariste, il était plutôt réservé et… sans expérience… Mais savait-on jamais vraiment, avec les gens ?
« Il m'a souvent ouvert la voie, je dois le reconnaître, fit Hiroshi d'un air modeste – presque vertueux.
- J'en reviens pas, j'en reviens pas ! jubila Shûichi, et pourquoi était-il aussi excité, en premier lieu ? Tu m'as dit qu'il était précoce, remarque… Mais je pensais pas que dans ce domaine aussi… Vous avez dû bien vous amuser, alors ?
- Oh oui, surtout qu'il a fait très beau, renchérit Hiroshi d'un ton malicieux.
- Beau ? En quoi… Non… Ne me dis pas que vous l'avez fait… dehors ?!
- Bah oui, la randonnée ça se pratique en extérieur, non ? Mais j'aurais jamais cru qu'il trotte autant, on a fait des kilomètres et j'ai encore les jambes raides », expliqua le guitariste à son ami, soudain médusé.
La veille, et avec la complicité de Mika qui était parvenue à persuader Tôma de l'accompagner à Kyôto pour la journée, Suguru et Hiroshi s'étaient rendus au Parc National de Chichibu-Tama. Il avait fait très beau, bien qu'un peu frais, et ils avaient marché sans but, admirant simplement les splendeurs de la forêt automnale. Suguru avait été émerveillé. Ils avaient déjeuné vers midi au bord d'une cascade puis avaient regagné Tôkyô en milieu d'après-midi, la tête pleine de souvenirs.
« Une… une randonnée ? couina le chanteur. Mais alors…
- Alors, c'est pas du tout mon genre de faire « ce genre de choses » en pleine nature. Navré, mais il ne s'est encore rien passé entre nous… de physique, je veux dire. Parce que vendredi… » Il relata le concert improvisé de Suguru dans le magasin de musique, et combien il avait été transporté par la beauté de son interprétation.
« … C'était vraiment magnifique, je t'assure. J'ai senti qu'il jouait avec son cœur, et il m'a dit après que c'était moi qui l'avait inspiré. J'ai eu l'impression que, d'une certaine manière… il s'était mis à nu devant moi. Je n'oserai jamais lui jouer quelque chose à la guitare, maintenant ! acheva le jeune homme avec un petit rire.
- C'était si bien que ça ?
- Inimaginable ! Un de ces jours, il faudra qu tu l'écoutes jouer, Shû. C'est… sublime. »
La sonnerie du téléphone portable de Shûichi retentit soudain, coupant court aux envolée lyriques d'Hiroshi. C'était Maiko, la sœur cadette du chanteur.
« Allô ?
- Shûichi ? Dis-moi, tu connais un journal à scandale qui s'appelle Monday News ? s'enquit la jeune fille de but en blanc.
- Monday News ? Non, pas du tout… Mais depuis quand tu lis les journaux à scandale ?
- Je ne les lis pas, c'est ma copine Yoshie qui l'a acheté ce matin, avant de venir au lycée… Et dedans… Il y a des photos de Hiro avec un garçon ! »
À suivre…