Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter. Merci beaucoup à Kris pour sa relecture !
Un grand merci à Lillybulle, PoseidonDemon, Althena et Para-san !!
Chapitre X
Les dernières notes de la « Valse n°7 » de Chopin s'envolèrent dans la salle de répétition et Suguru reposa ses mains sur ses genoux, attendant le verdict de Masanori Ueda, son professeur. En règle générale, celui-ci ne se gênait pas pour signaler ce qui n'allait pas, mais cette fois il ne dit rien et se mit à applaudir avec enthousiasme.
« Bravo ! C'était superbe ! Ton exécution était magistrale, Suguru, et ton interprétation fabuleuse ! Cela faisait longtemps que je n'avais pas ressenti une telle flamme dans ton jeu ! loua-t-il.
- Alors, rien à redire cette fois ? demanda le jeune garçon avec un petit sourire.
- Profites-en, tu sais bien que ça ne m'arrive pas souvent, mais je dois reconnaître que cette valse était véritablement brillante. C'est la perspective de jouer au Japon qui te motive à ce point ? »
Monsieur Ueda était le professeur de Suguru depuis des années. Après la mort de ses parents, il l'avait vu sombrer dans le désespoir, lutter pour ne pas se laisser sombrer, et grâce à la musique et la présence de son frère, parvenir à remonter la pente. Il avait vu la flamme qui l'habitait plus jeune décroître, vaciller jusqu'à n'être plus qu'une petite lumière faible et tremblotante au fond de son cœur… Mais là, il s'était produit quelque chose qui avait tout changé.
« Hé bien… en partie, c'est vrai », admit Suguru qui, s'il n'avait pas le moindre scrupule à mentir à Tôma ou Fumiki Ôda, n'avait pas envie d'en faire de même avec son professeur, qu'il estimait et respectait.
En partie, hein… songea monsieur Ueda, mais il se contenta de hocher la tête. Peu lui importait, en fin de compte, l'essentiel était que Suguru ait retrouvé ce feu qui brûlait seulement chez les plus grands.
« Tu peux faire une pause, si tu veux. Je n'en attendais pas autant pour un premier jour, et j'avoue que je suis plus que satisfait. J'espère que les autres morceaux seront aussi inspirés. »
L'adolescent avait choisi de jouer des morceaux variés qu'il affectionnait, et que sa mère avait elle aussi beaucoup aimés. Bien évidemment, leurs interprétations étaient différentes, mais monsieur Ueda n'en trouvait cela que plus intéressant.
Pendant que Suguru se rendait aux toilettes, son professeur consulta une nouvelle fois la liste des morceaux que son élève devait présenter.
« Les trois sonnets de Pétrarque » de Liszt, la « Valse n°7 » de Chopin, « Arabesque » de Schumann, la « Sonate pour piano n°18 » de Beethoven et « Sarcasmes » de Prokofiev. Des morceaux qu'adorait Haruka, et j'espère que tu parviendras à les interpréter aussi bien qu'elle… sinon mieux », dit-il à mi-voix.
Aussitôt dans le couloir, cependant, et bien loin de ces considérations, Suguru avait rallumé son téléphone portable, et il constata qu'il avait reçu un appel en absence. Consultant sa messagerie, il y trouva un appel d'Hiroshi.
Alors qu'il écoutait les paroles de son petit ami, son cœur se mit à cogner à grands coups dans sa poitrine.
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« Comment ça, des photos de Hiro ? Je comprends rien, Maiko ! »
Hiroshi était devenu livide à ces mots. Il n'avait pas entendu la réponse de la sœur de Shûichi, mais il avait aussitôt compris de quoi il s'agissait : quelqu'un l'avait reconnu – ou Suguru – et les avait pris en photo ensemble. Il ne pouvait s'agir que de cela, pourquoi sinon le chanteur aurait-il eu l'air si catastrophé ?
Shûichi parlait toujours, au bord de la panique.
« Tu peux me la passer, Shû, s'il te plaît ? »
Presque sans attendre, Hiroshi arracha le téléphone des mains de son camarade.
« Allô, Maiko-chan ? C'est Hiro… Qu'est-ce que c'est que cette histoire de photos ? »
La jeune fille répéta ce qu'elle avait dit à son frère, ajoutant qu'il s'agissait d'un court article dans lequel le nom du guitariste était cité à plusieurs reprises. Pour l'illustrer, trois photos de très mauvaise qualité, manifestement prises avec un téléphone mobile. Sur l'une d'elles, Hiroshi était penché vers Suguru, sans doute après l'avoir embrassé sur le nez, sur une autre les deux garçons étaient de dos et s'éloignaient, le bras de Suguru encerclant sa taille.
« Merde… jura le jeune homme. Mais… Maiko-chan… Il n'y a que mon nom de cité ?
- Oui, parce qu'on te reconnaît bien même si les photos ne sont pas terribles. En revanche, on voit juste que c'est un garçon qui t'accompagne, mais il n'y a pas son nom. Pour ma part, je ne le connais pas, et la personne qui a pris ces photos ne le connaît manifestement pas non plus. »
Hiroshi réfléchit un court instant.
« Tu dis qu'il s'appelle comment, ce magazine ?
- Monday News, c'est un hebdomadaire qui paraît tous les lundis. Ils parlent des peoples et… ils font un peu dans le scandaleux, tu vois ?
- Je suis en couverture ? s'enquit le guitariste, le cœur battant.
- Non, c'est en pages intérieures…
- Bien, merci de m'avoir prévenu, Maiko-chan. Je… je te tiendrai au courant. »
Il raccrocha et rendit son téléphone à Shûichi.
« Qu'est-ce que tu vas faire, Hiro ? demanda celui-ci.
- Il faut absolument que je vois de mes yeux ce qu'il y a d'écrit dans cette feuille de chou ! C'est pas tant pour moi que je m'inquiète que pour Suguru ! Seguchi ne veut pas entendre parler de notre liaison, s'il vient à tomber là-dessus…
- Attends, je vais aller en acheter un numéro ! s'écria Shûichi avec exaltation, désireux de venir en aide à son meilleur ami.
- Manquerait plus qu'on te reconnaisse toi aussi…
- Mais non ! Fais-moi confiance ! Et si K ou Sakano demande où je suis, tu leur diras que je suis aux toilettes !! »
En attendant le retour du chanteur, Hiroshi alla se chercher un café. Pourvu que rien ne remonte aux oreilles du directeur de N-G… Pourquoi avait-il fallu que quelqu'un prenne des photos ? Il devait s'agir de l'une des personnes présentes dans le magasin de musique, et qui l'avait identifié. Quel manque de chance…
« Hé, Hiro ! Ça y est, je l'ai !! » annonça Shûichi d'un ton de conspirateur, les cheveux dissimulés sous un bonnet et le col de sa veste remonté jusqu'aux yeux. Le vendeur de journaux se demandait sans doute encore qui était ce drôle d'individu…
« Les autres sont arrivés ?
- Non, pas encore. Fais-moi voir ! »
Tandis que Shûichi abandonnait veste et bonnet, le guitariste feuilleta fébrilement le dernier opus de Monday News.
« C'est là, Shû ! Regarde ! »
Quelques lignes de texte et trois photos de mauvaise qualité. Un article minable, rédigé en ces termes :
« BAD LUCK, GROUPE GAY ?
S'il est de notoriété quasi-publique que Shûichi Shindô, le chanteur de ce groupe qui monte, entretient une liaison avec un autre homme, son camarade Nakano, guitariste, passait jusque-là pour hétéro.
Mais il semblerait que nous nous soyons trompés : sur ces photos, prises la semaine dernière, c'est bien avec un garçon qu'il se trouve, et au vu de leur attitude le doute n'est guère permis sur la nature de leur relation.
Qui est donc ce jeune homme ? Nous l'ignorons encore, mais les journalistes de Monday News espèrent bien le découvrir rapidement et sont déjà à sa recherche ! »
« Mais qu'est-ce que c'est que ce torche-cul… gronda Hiroshi en froissant rageusement l'hebdomadaire entre ses doigts.
- Ça va aller, Hiro. C'est juste quelques lignes dans un journal débile, ça m'étonnerait que Seguchi lise ce genre de choses, il ne sera jamais au courant, dit Shûichi d'un ton rassurant en envoyant une tape affectueuse sur l'épaule de son ami. En plus, les photos sont pas très nettes…
- C'est pas pour moi que je m'inquiète, Shû, répondit le jeune homme. Je me doutais bien qu'un jour où l'autre on se retrouverait dans ce genre de torchon… Je vais appeler Suguru.
- Qu'est-ce que tu veux lui dire ? Ça risque de l'énerver plus qu'autre chose, fit remarquer le chanteur.
- Certainement, mais j'aime autant qu'il soit prévenu », répondit Hiroshi en tirant son téléphone de son sac. Il sélectionna le numéro de Suguru et valida.
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« Bonjour Suguru, c'est Hiro. Écoute, il n'y a rien de grave mais je préfère que tu sois au courant, au cas où… Voilà, la sœur de Shûichi vient d'appeler pour dire qu'il y avait des photos de nous dans un sale magazine à scandales appelé Monday News. J'ai réussi à m'en procurer un, il y a quelques photos mal prises et un article minable… mais ton nom n'est pas cité. Avec un peu de chance, cette histoire va passer inaperçue… J'essaierai de te rappeler vers midi. Je t'aime, mon petit ange. »
Le cœur battant, Suguru réécouta le message. Il ne manquait plus que ça… En quoi consistait cet article ? Et ces photos ? Prises à quelle occasion, d'ailleurs ? Et si son cousin venait à y tomber dessus ?
Le cœur si serré qu'il en avait presque mal, le garçon alla se passer un peu d'eau sur le visage. Hiroshi était sans doute en train de répéter, l'appeler ne servirait donc à rien. Et il se voyait mal quitter la répétition maintenant pour aller acheter un numéro de Monday News.
Suguru prit plusieurs profondes inspirations pour se calmer. Il ne pouvait pas retourner répéter dans cet état, il était proprement bouleversé. Il fallait qu'il se reprenne, qu'il agisse sans laisser filtrer la moindre émotion, comme il avait pris l'habitude de le faire au cours des deux années et demie écoulées. Quand il releva la tête et se fixa dans le miroir carré, il avait retrouvé un air totalement impassible.
Lentement, il regagna la salle de répétition.
« Prêt à reprendre ? » l'accueillit monsieur Ueda. Suguru acquiesça et se rassit devant le piano.
« Qu'est-ce que tu vas jouer ? « Arabesque ? »
- Non… « Sarcasmes », de Prokofiev. »
Ç'avait été le morceau préféré de sa mère, et il espérait que le jouer l'aiderait à regagner un peu de sérénité. Masanori Ueda lui tendit sa partition et prit place sur un siège.
« Très bien, alors vas-y. »
Suguru inspira profondément, tenta une dernière fois de chasser ses préoccupations de son esprit pour ne faire plus qu'un avec la musique, et se mit à jouer.
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« Merde, son téléphone est toujours éteint, jura Hiroshi à voix basse en raccrochant d'un geste irrité. Il avait tenté plusieurs fois de joindre Suguru au cours de la matinée, en pure perte.
- Et si on en parlait à Noriko ? Elle a sans douté été confrontée à ce genre de chose, suggéra Shûichi.
- Ça, je veux bien le croire, lâcha le guitariste. Mais ça changerait quoi ? La seule chose qui compte, c'est que Seguchi ne soit pas au courant de cette histoire. Pas tant parce cela pourrait jeter le discrédit sur Suguru, mais… parce qu'il lui a interdit de me revoir. Je ne crois pas qu'il soit le type de personne à prendre bien ce genre de provocation. »
Cependant, la pause de midi arriva sans que Tôma Seguchi signale d'une quelconque manière qu'il était au courant de la situation. Priant pour que, cette fois, Suguru décroche, Hiroshi tenta à nouveau de l'appeler.
« Allô ?
- Ah, Suguru ! Tu as eu mon message ?
- Oui… Pouvez-vous m'expliquer plus clairement de quoi il s'agit ?
- Attends, où est-ce que tu es ? Je peux passer te voir ? C'est l'heure de ma pause.
- Je suis dans un restaurant en compagnie de mon professeur de piano et… mon agent. Là je suis dehors, alors je peux parler tranquillement, mais il ne vaut sans doute mieux pas que vous veniez, on ne sait jamais. Ôda, mon agent, est surtout là pour me surveiller. C'est mon oncle Seguchi qui l'emploie, mais je sais que mon cousin l'a contacté à plusieurs reprises et il doit se faire un plaisir de lui rapporter tous mes faits et gestes… Je parie qu'il va me cuisiner quand je vais revenir à table. »
Suguru soupira. Après avoir reçu le message d'Hiroshi, il avait continué à répéter comme si de rien n'était mais monsieur Ueda n'avait pas manqué de s'apercevoir que quelque chose avait changé. Bien que le jeune pianiste n'ait rien laissé paraître, son jeu lui avait paru… altéré, d'une certaine façon. Oh, l'exécution avait été tout aussi magistrale que lors des morceaux précédents, mais… il lui avait semblé qu'une certaine… colère… l'habitait soudain.
Il ne s'agissait cependant pas d'une faute, aussi n'avait-il rien dit. Mais il s'était produit quelque chose, et le professeur avait eu l'intention d'aborder le sujet au cours du déjeuner. Sauf que Fumiki Ôda s'était inopinément invité, et pour le coup, plus question de rien dire.
« Ça ne fait rien, assura Hiroshi. C'était surtout pour te montrer l'article, mais je vais te le lire. Il est vraiment nul, mais à mon avis personne ne pourra savoir que c'est de toi qu'il s'agit, même avec les photos. »
Tôma le saura, lui… songea le jeune garçon. « Allez-y, je vous écoute. »
Suguru revint à table peu après, l'air impassible, bien qu'entendre la lecture de ces quelques lignes l'avait plus impressionné que ce qu'il s'y était attendu. C'était… mesquin et racoleur, voilà tout. En même temps, il était furieux de la manière dont était traité son petit ami à travers cet article. Tout était donc bon à prendre pour ces soi-disant « journalistes » ?
« Veuillez m'excuser, dit-il en reprenant sa place.
- Un coup de fil important ? hasarda Ôda, l'air de rien.
- Eh bien… en quelques sortes… C'était Mika Seguchi », répondit le garçon sans entrer dans les détails et en se replongeant aussitôt dans son assiette. Fumiki Ôda était bien l'une des seules personnes au monde à qui il prenait plaisir à mentir.
« Alors, cette première répétition s'est-elle bien passée ? poursuivit l'agent.
- On ne peut mieux, dit monsieur Ueda. Suguru a été véritablement brillant. Je gage que les deux récitals seront un succès.
- Et qu'avez-vous prévu pour cet après-midi ? Il ne faut pas perdre de vue que le premier récital a lieu dans un peu plus de quinze jours. »
Quinze jours. Suguru sentit un violent pincement au cœur. La fin de son séjour approchait, et… la séparation d'avec Hiroshi. Même si les deux garçons savaient que cette issue était inéluctable, et qu'ils allaient tenter de faire vivre leur histoire en dépit de tout… C'était difficile à envisager.
« Rien de particulier, informa Masanori Ueda. Pour une première répétition, c'était excellent. Nous allons juste planifier le déroulement des répétitions jusqu'au premier récital. Qu'en dis-tu, Suguru ? »
L'adolescent n'avait pas vraiment suivi la conversation, préoccupé par ce qu'Hiroshi lui avait annoncé, cependant il était passé maître dans l'art de laisser croire qu'il écoutait avec attention tout ce qu'on lui disait. Un mot sur quatre, c'était largement suffisant – surtout avec Fumiki Ôda.
« Oui, ça me va. Je dois reconnaître que je joue très bien ces derniers temps, et à mon avis les répétitions jusqu'au récital devraient être de simples formalités », répondit-il avec assurance.
Le reste de la discussion lui échappa totalement.
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Libéré assez tôt de son travail, Suguru n'avait pourtant pas le cœur à faire les magasins, ni même flâner sans but dans les rues animées de Harajuku ou Shibuya. Une sourde anxiété le rongeait, il aurait voulu aller retrouver Hiroshi… Il finit par rentrer à l'appartement, vide à cette heure de la journée.
Ces derniers jours avaient été trop beaux. Cette promenade à Chichibu, ce morceau que j'ai joué dans ce magasin… Hiroshi m'a dit que c'est à cette occasion que les photos ont été prises, quand nous sommes ressortis. Je n'aurais pas dû faire ça… Je voulais tant jouer pour lui, et je suis certain qu'il a compris ce que je voulais exprimer. Je n'ai pas réfléchi… et en voici la conséquence.
Tout ce que j'espère à présent c'est que mon cousin n'aura pas vent de cette histoire. J'ai peur de ce qu'il pourrait faire… Je l'ai défié à plusieurs reprises, cette fois je crains qu'il ne me reste qu'à payer.
Mais que les Kamis entendent ma prière, pourvu que ce ne soit pas Hiroshi qui, de nous deux, ait le plus à payer…
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Après son coup de fil quotidien à Ritsu – et combien il avait été difficile de ne rien laisser paraître à son petit frère ! – Suguru s'était installé au piano, dans le salon, afin de tenter de se calmer un peu. En règle générale il jouait n'importe quoi, mais cette fois il choisit les bagatelles qu'il avait jouées pour Hiroshi, quelques jours auparavant.
Il était si absorbé par la mélodie qu'il n'entendit pas Tôma rentrer, peu de temps après.
« Bonsoir, Suguru, le salua celui-ci en lui posant une main sur l'épaule. Le garçon tressaillit violemment et se retourna.
- Oh ! Bonsoir, monsieur Seguchi… Je ne vous avais pas entendu… J'ai été surpris… balbutia-t-il, le cœur battant à tout rompre.
- Ah ? Mais certainement moins que ce que je l'ai été tout à l'heure en voyant ça… susurra Tôma en tirant de la poche de son manteau un exemplaire de Monday News, ouvert à la page de l'article sur Hiroshi et lui.
- J'espère que tu as une bonne explication à me donner ? »
À suivre…
