Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter. Merci beaucoup à Kris pour sa relecture !

Merci encore à Lillybulle, Para-san, PoseidonDemon, Althena et Tigrou19 pour avoir laissé un petit commentaire !


Chapitre XII

« Alors ? Êtes-vous toujours aussi catégorique dans vos affirmations ? répéta Tôma. Je vous l'ai dit, Suguru n'est encore qu'un gamin. Il est sur le point de faire une énorme bêtise et refuse d'entendre raison. À ce stade… il n'y a que vous qui puissiez encore faire quelque chose. »

Je n'aurais jamais pensé qu'il soit prêt à en arriver là… Sacrifier sa carrière pour moi…

« Comprenez ma position, Nakano : je suis responsable de Suguru tant qu'il est au Japon. Il est censé être venu ici pour donner deux récitals, non mettre un terme à sa carrière. Il pense que j'essaie de vous séparer à tout prix mais… dans toute cette histoire, je ne vois que son intérêt », poursuivit le directeur de N-G avec éloquence. Il planta son regard clair dans les yeux d'Hiroshi.

« Suguru n'a que seize ans. Ne le laissez pas tout gâcher pour un caprice d'adolescent. Je… compte sur vous pour faire le nécessaire, Nakano. Plus tôt vous mettrez fin à cette histoire, mieux cela vaudra. Sachez que je compatis, mais… il faut parfois faire des choix difficiles. »

Sonné, Hiroshi quitta le bureau et regagna le studio à pas lents. Il aimait Suguru, mais Seguchi avait raison, il ne pouvait pas le laisser faire une folie pareille.

Seguchi est allé jusqu'à enregistrer leur conversation… Il avait vraiment tout prévu, il savait que nous n'avions pas l'intention de renoncer, et j'étais prêt en venant le voir à lui tenir tête mais… Je ne peux pas accepter que Suguru arrête sa carrière pour moi. Je dois le faire renoncer à ce projet stupide, et pour cela… je n'ai pas d'autre choix que de rompre avec lui.

Subitement, il n'avait plus aucune envie de répéter.

« Alors ? Qu'est-ce que Seguchi avait à te dire ? le questionna K à peine eut-il poussé la porte.

- Hein ? Oh, rien qui concerne Bad Luck, ne vous en faites pas… » répondit-il très évasivement. Shûichi lui lança un regard à la fois inquiet et interrogateur mais n'osa rien demander devant les autres ; il sentait néanmoins que son ami était terriblement préoccupé, même s'il essayait de ne pas le laisser paraître.

« Bien, dans ce cas au travail ! lança le manager. Vous n'êtes pas là pour vous tourner les pouces ! »

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Bien qu'Hiroshi n'ait vraiment pas la tête à la musique, la première partie de la répétition fut assez bonne, et sitôt la pause arrivée Shûichi abandonna son micro et entraîna son camarade dans le couloir pour pouvoir parler avec lui à l'abri des oreilles indiscrètes.

« Alors ? Il t'a dit quoi, Seguchi ? s'enquit-il, brûlant de curiosité.

- Il m'a dit que… Je devais rompre avec Suguru le plus rapidement possible, relata le jeune homme d'une voix abattue.

- Mais… mais on s'en doutait qu'il allait te demander ça ! Et qu'est-ce que tu lui as répondu ?

- Je lui ai dit que… c'était ce que j'allais faire, murmura Hiroshi sans regarder le chanteur qui en demeura pétrifié de stupéfaction.

- Mais… Mais Hiro… C'est pas possible… » bredouilla Shûichi, choqué. S'il y avait bien une personne au monde qui n'avait pas pour habitude de se laisser dicter sa conduite, c'était bien Hiro. Que s'était-il passé pour qu'il en arrive à adopter une telle attitude de renoncement ? « Seguchi t'a menacé, c'est ça ?

- Non, répondit le guitariste en secouant la tête. Mais je dois le faire, Shû. Suguru est prêt à arrêter sa carrière pour moi. Je ne peux pas le laisser faire quelque chose d'aussi irresponsable. Et aussi… si au bout du compte ça ne marche pas entre nous… Je ne veux pas qu'il ait des regrets toute sa vie. »

Shûichi ouvrit de grands yeux devant l'énormité de cet aveu. Il ne connaissait de Suguru que ce qu'Hiroshi lui avait raconté, il s'agissait manifestement d'un pianiste de très grand talent et il était prêt, par amour, à tout sacrifier. Serait-il capable, lui, d'en faire autant pour Yûki ? La question ne se posait même pas, c'était oui, sans hésiter.

« Mais… Et toi, Hiro ? Tu laisserais tout tomber pour lui ?

- Je… Il n'a jamais été question pour aucun de nous deux de laisser tomber quoi que ce soit ! s'écria le jeune homme avec un emportement né du désespoir. Nous avions convenu de donner une seconde chance à notre histoire et d'essayer de la faire vivre en dépit de tout ! Jamais il n'a été dit que nous devrions renoncer à nos carrières respectives ! C'est… C'est complètement stupide et immature de sa part d'avoir pris une décision pareille, sans m'en parler, en plus ! »

Il sentit des larmes de colère lui piquer les yeux et détourna la tête. Pourquoi, Suguru ? songea-t-il. Pourquoi avoir agi ainsi ? Tu ne me laisses plus le choix, maintenant…

« Je l'appellerai à la pause de midi pour lui dire que c'est fini entre nous, déclara-t-il, piétinant définitivement ses sentiments. Et ce sera certainement beaucoup mieux comme ça. »

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« Non ! C'est mauvais ! Reprends ce passage depuis le début ! Sérieusement, tu peux m'expliquer ce qu'il t'arrive, ce matin ? Tu n'es absolument pas concentré ! »

Suguru baissa la tête sous la réprimande. Il savait que sa répétition était lamentable, mais il n'avait pas du tout la tête à son jeu. Il n'avait toujours pas trouvé de réponse à sa question : que devait-il répondre à Tôma, ce soir ? Il était si préoccupé qu'il était complètement déconcentré, et ce n'était pas de reprendre le passage depuis le début qui changerait quoi que ce soit.

« Veuillez m'excuser, professeur…

- Je me moque de tes excuses ! cingla Masanori Ueda. Ce que je veux savoir c'est pourquoi, hier, tu jouais presque en état de grâce et aujourd'hui tu es dessous de tout ! Et j'espère que tu as une explication valable ! »

Suguru se mordit la lèvre.

« Problèmes familiaux… marmonna-t-il.

- Je te demande pardon ?!

- J'ai des problèmes personnels ! rétorqua le garçon en relevant brutalement la tête. Ça arrive, non ? Aujourd'hui j'ai pas la tête à jouer ! »

Monsieur Ueda le regarda avec stupeur et indignation. Jamais encore, depuis tout le temps qu'il le connaissait, et même au cours de la période difficile qui avait suivi la disparition de ses parents, Suguru ne lui avait parlé de cette manière.

« Que tu ais la tête à jouer ou non n'est pas du tout mon problème, et ne sera pas non plus celui des gens qui auront payé pour venir te voir jouer ! Tu es un pianiste professionnel, par conséquent, quand tu joues, tes problèmes personnels tu t'assois dessus ! Tu me déçois, Suguru, je te croyais plus mûr que cela ! »

Exaspéré, le garçon repoussa son siège avec brusquerie et se mit debout.

« Je commence à en avoir par-dessus la tête qu'on me répète à longueur de journée que je déçois mon entourage parce que je ne suis pas assez mûr ! Je sais très bien que je suis un musicien professionnel, que j'ai des responsabilités, et quelle est ma chance de pouvoir vivre de mon art ! Je le sais parfaitement ! Mais je sais aussi que personne n'essaie jamais de se mettre à ma place, de me considérer, même un bref instant, comme un être humain animé de sentiments ! On ne me laisse jamais, jamais décider par moi-même de ce qui est important pour moi, et après on vient me dire que je ne suis pas assez mûr ! J'en ai assez, vous m'entendez ? Assez de vous, et de tous les autres !! »

Il avait tant perdu le contrôle de ses émotions au fil de sa tirade qu'il avait fini par hurler. Livide de colère, tremblant, Suguru faisait face à son professeur qui ne savait plus de quelle manière réagir pour tenter de le calmer.

« Suguru… commença-t-il.

- Non, laissez-moi terminer ! Cela fait cinq ans que je travaille avec vous, et vous est-il arrivé une seule fois de me demander ce que j'avais quand mon jeu était moins brillant que d'habitude ? Jamais ! Pas une seul fois vous n'avez cherché la cause, vous vous êtes toujours contenté de critiquer la conséquence, et jusque là je l'acceptais, mais aujourd'hui ç'a été la fois de trop ! »

Ses yeux noisette, obscurcis par la fureur, brillaient de larmes qui débordèrent subitement. Le jeune garçon les essuya d'un geste rageur et parvint, au prix d'un effort énorme, à reprendre sa contenance.

« Vous pourrez dire ce que vous voudrez à mon cousin Tôma ou mon oncle Nobuo, cela m'est totalement égal, laissa-t-il tomber avec froideur en se saisissant de son manteau. J'arrête pour aujourd'hui. Au revoir. »

Dehors, une petite bise aigre balayait les rues. Il était à peine 10h30… Suguru erra au hasard du quartier, les mains dans les poches, le visage dissimulé par son écharpe. Il finit par se retrouver devant une bibliothèque, dans laquelle il entra s'abriter du froid.

Il aurait dû téléphoner à Hiroshi, la veille au soir, et discuter de ce que lui avait dit Tôma. Il regrettait à présent de ne pas l'avoir fait. Il était toujours temps de l'appeler à midi, à l'occasion de sa pause… S'il avait besoin de parler à quelqu'un, c'était bien à son petit ami. Le garçon prit sans même la regarder une revue d'actualité musicale, s'assit sur une chauffeuse et, tout en faisant semblant de lire, laissa son esprit vagabonder.

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Absorbé dans ses réflexions, Suguru avait complètement perdu la notion du temps. C'est son téléphone portable, en vibrant, qui le tira de sa rêverie, et il s'avisa alors qu'il était plus de midi.

Mince ! Un appel d'Hiroshi !

Sous l'œil noir des deux employées de l'accueil, l'adolescent sortit presque en courant de la salle, son manteau sous le bras. Aussitôt dans le couloir, il décrocha.

« Allô ?

- Suguru ? C'est Hiroshi. Je… ne te dérange pas ?

- Non… Je comptais justement vous appeler… mais j'ai perdu la trace de l'heure. »

À l'autre bout du fil, le guitariste prit une profonde inspiration.

« Suguru, je… J'ai quelque chose de très important à te dire… Mais je préfèrerais te le dire de vive-voix. Où est-ce qu'on peut se retrouver ?

- Se retrouver ? Mais… mon cousin…

- Je sais. Mais je dois te voir tout de même. C'est trop important. »

Le cœur du garçon se mit à cogner à grands coups dans sa poitrine. Il n'aimait vraiment pas la tournure qu'était en train de prendre la conversation.

« D'accord, mais… Je ne sais pas vraiment où je me trouve.

- Comment ça, tu ne sais pas ? Tu n'es pas à la salle de répétition ?

- Heu… Non, je… Je suis parti en plein milieu de la matinée… J'en pouvais plus, je… » bredouilla Suguru, incapable de trouver les mots pour se justifier. Hiroshi eut l'impression de recevoir un grand coup dans l'estomac ; ainsi, la situation était encore plus grave que ce que l'avait laissé entendre Tôma, le jeune pianiste était non seulement prêt à mettre un terme à sa carrière, mais il avait décidé de le faire dès aujourd'hui ! Il fallait absolument qu'il intervienne pour stopper ce gâchis avant qu'il ne soit trop tard.

« Écoute, Suguru, je… J'ai parlé avec Seguchi, ce matin. Il m'a fait appeler dans son bureau.

- J'en étais sûr ! s'écria le garçon. Il vous a menacé, n'est-ce pas ?

- Non. Moi aussi, au début, je pensais qu'il allait faire ça, mais… non. Il m'a simplement expliqué la situation et… je crois que… qu'il vaut mieux qu'on arrête de se voir. »

Un silence choqué accueillit sa déclaration.

« C'est… une plaisanterie, n'est-ce pas ? demanda Suguru d'une petite voix mal assurée.

- Non, je suis très sérieux, Suguru. C'est pour ça que je voulais te le dire en face… mais je crois finalement que c'est mieux comme ça, répondit Hiroshi, le cœur serré. Il n'aurait jamais cru que ce soit si difficile… mais c'était pour le mieux.

- Mais pourquoi ? cria l'adolescent. Nous avions convenu d'essayer… Quitte à ce que notre histoire ne marche pas, mais nous devions au moins essayer, alors pourquoi ? »

Il avait si mal, encore plus que la fois où ils s'étaient disputés après leur malencontreuse « rencontre » dans les studios de N-G. Là c'était… c'était une rupture, et rien ne l'avait laissé prévoir.

« J'ai réfléchi, Suguru, et ça ne pourra pas marcher. Tu vas repartir en Amérique, nul ne sait quand tu reviendras ici. Bad Luck est plus populaire chaque jour, bientôt je serai moi aussi pris par des tournées, des émissions promotionnelles. Que crois-tu qu'il en résultera ? Nous voir de temps en temps, entre deux avions, c'est vraiment ce que tu désires ? Et Ritsu, il croira que tu l'abandonnes. Non, il est plus sage d'arrêter maintenant », plaida le guitariste, la gorge si nouée qu'il avait du mal à parler. Heureusement qu'il était au téléphone, tout compte fait, car s'il avait vraiment eu sous les yeux le visage bouleversé de Suguru il n'aurait pu jouer jusqu'au bout sa sinistre comédie.

« Mais… Je croyais… » commença le garçon, sans parvenir à poursuivre tant il était sous le choc. Il ne comprenait pas. Et il avait atrocement mal. C'était pire qu'une trahison, c'était… un véritable coup bas. Un coup de couteau en plein cœur n'aurait pas été plus douloureux.

« Moi aussi j'y ai cru au début. Mais, Suguru, ce n'était pas réaliste et je pense qu'au fond de toi tu le sais aussi. Mieux vaut arrêter maintenant, avant que tout ça ne soit allé trop loin. En fin de compte, il ne se sera pas passé grand-chose entre nous au cours de ces quelques semaines… en dehors de quelques baisers. »

Quelques baisers délicieux, aussi sucrés que des friandises, un bref concert improvisé dont Hiroshi conserverait à jamais la musique au fond du cœur et une sortie à Chichibu, de laquelle ne subsisteraient que des photos. Le jeune homme sentit ses yeux se remplir de larmes, et une douleur si violente lui broya la poitrine qu'il dut s'obliger à conclure avant d'étouffer.

« J'ai mal aussi, Suguru, mais… C'est bien mieux comme ça. »

Il y eut un nouveau silence. Hiroshi ne savait plus s'il devait ou non rajouter quelque chose, et il allait raccrocher quand le pianiste demanda, d'une voix à peine audible :

« Hiroshi… Au cours de ces quelques semaines… M'avez-vous aimé ?

- Je… Oui, je… Je t'ai sincèrement aimé… Je t'aime encore… et c'est pour ça que je préfère que l'on arrête avant… de souffrir encore plus… expliqua maladroitement le jeune homme, perdu.

- … Merci, souffla Suguru. Et… adieu. »

Il raccrocha. À l'autre bout de la ligne, Hiroshi embrassa doucement son téléphone et murmura d'une voix rauque de larmes, « Adieu, mon petit ange. J'espère que tu trouveras ce bonheur que tu cherches tant, en Amérique… »

Il replaça son mobile dans la poche de son blouson, se laissa tomber sur un muret et enfouit son visage dans ses mains.

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Après avoir raccroché, Suguru demeura comme hébété un instant, incapable encore de croire à ce qu'il venait de se passer. Hiroshi avait rompu avec lui. Il ne savait même plus quelle raison il avait évoquée pour justifier le fait qu'il voulait mettre un terme à leur histoire. Il n'avait plus dans le cœur qu'un grand vide glacé et horriblement douloureux.

Il quitta la bibliothèque et reprit sa lente marche le long des rues, sans même s'apercevoir qu'il avait oublié son écharpe. Il s'en moquait, il était si engourdi par la douleur qu'il ne sentait même pas le froid piquant que portait la bise. Il ne comprenait pas ce qui avait pu pousser Hiroshi à prendre cette décision. Il lui avait pourtant dit qu'il l'aimait…

Paroles que tout cela ? Non, il refusait d'y croire. Le guitariste était sincère… et c'était d'autant plus douloureux.

Je ne sais pas pourquoi il a pris cette soudaine décision. Il m'a dit que mon cousin ne l'avait pas menacé… et j'ai senti qu'il disait vrai. C'était autre chose qui le poussait… mais ça ne m'en fait pas moins mal…

J'avais besoin de lui aujourd'hui plus que de n'importe qui d'autre… et il a choisi ce jour, ce moment, pour m'annoncer qu'il mettait fin à notre histoire. Il ne m'a même pas laissé plaider notre cause, je n'ai rien pu dire… et maintenant c'est trop tard. Mais je ne pense pas que, même alors, rien de ce que j'aurais pu dire aurait changé quoi que ce soit.

Je vais essayer de l'oublier. Tirer un trait sur ces quelques semaines lors desquelles, pour la première fois depuis plus de deux ans, j'avais cru avoir retrouvé le bonheur…

Le garçon avançait lentement le long des rues sans prêter aucune attention aux passant qui le frôlaient. À quoi bon continuer ? D'ailleurs, qui se souciait vraiment de lui, Suguru, l'adolescent de seize ans ? Personne. Absolument personne. Alors, à qui manquerait-il s'il venait à disparaître ?

Les voitures étaient arrêtées à un feu rouge. Avec un détachement incroyable, Suguru s'arrêta devant un passage piéton. Le petit bonhomme symbolisant la circulation, et qui était vert l'instant d'avant, venait de se mettre à clignoter, signe que la circulation allait reprendre.

Un seul petit pas en avant, et tout serait terminé.

Le petit bonhomme devint rouge. Suguru avança d'un pas.

Papa, maman, j'arrive. Au revoir, Ritsu.

À suivre…