Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter. Merci beaucoup à Kris pour sa relecture !
Je remercie Lillybulle, Para-san Tigrou19, PoseidonDemon et Kris pour leurs reviews !
Note : cette histoire étant un UA, Ayaka, qui apparaît dans ce chapitre, est une cousine d'Hiroshi, un peu plus âgée que lui.
Chapitre XIV
De retour à Tôkyô, Suguru se retrouva pris dans un tourbillon d'interviews et de répétitions. Le récital qu'il devait donner dans la capitale japonaise était très attendu, surtout après son premier concert très réussi à Kyôto, aussi tout le monde se l'arrachait-il. Musicien prodige, et bien que vivant à l'étranger, il était d'une certaine façon un représentant de la réussite japonaise à travers le monde, et de ce fait courtisé.
Tout ceci ne lui laissait pas beaucoup de temps pour penser à autre chose ; il enchaînait les interviews avec une aisance née de l'habitude, affichant un air hautain qui, aurait dit Hiroshi, donnait envie de lui coller des baffes. Mais c'était ainsi qu'il avait choisi de s'afficher, sûr de lui, prétentieux, ne laissant entrevoir ni faille ni faiblesse.
« Ça va ? Tu tiens le coup ? lui demanda Mika à son retour d'une répétition publique au soir du 14. Le garçon acquiesça et alla s'asseoir sur le canapé.
- Oui, ça va, j'ai l'habitude… Enfin, d'ordinaire, on ne me court pas derrière comme ça. Si seulement cet abruti de Ôda n'avait pas accepté toutes les demandes d'interview de tout le monde, j'aurais un peu plus la paix… Quel dommage que ce soit mon oncle son employeur car je prendrais un rare plaisir à le virer, expliqua-t-il en se frottant les tempes d'un geste las.
- Tu as beau dire, tu m'as l'air fatigué. Il est temps que tu rentres en Amérique, je crois. Ta famille doit te manquer, non ?
- Ritsu me manque beaucoup, rectifia Suguru. Mon oncle et ma tante… pas vraiment, je dois dire. Ils sont gentils, mais… Bah, pour tout dire, je ne les vois pas très souvent et ça n'est pas plus mal. »
Mika vint le rejoindre sur le canapé et se décida à poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis un bon moment.
« Dis-moi, Suguru… Que s'est-il passé avec Hiroshi ? Vous ne vous voyez plus… Ce n'est pas parce que tu ne m'as rien dit que je ne me suis pas aperçue que vous vous étiez séparés, mais que s'est-il passé pour que vous en arriviez là ? » demanda-t-elle en lui posant la main sur le bras.
Suguru baissa les yeux. Il n'avait pas vraiment joué franc-jeu avec Mika, d'autant que celle-ci s'était toujours déclarée de son côté, mais… il n'avait même plus voulu évoquer Hiroshi après leur rupture, comme si le fait de ne plus prononcer son nom pouvait l'aider de quelque manière à l'oublier.
« Je ne sais pas très bien moi-même ce qui l'a poussé à faire ça, Mika, murmura-t-il. Il a rompu avec moi le lendemain du jour où un article est paru dans une espèce de tabloïd minable… Il y avait des photos de nous deux mais l'article visait clairement Hiroshi. Je ne sais pas de quelle manière, mais Tôma l'a appris et… Je pensais au début qu'il avait menacé Hiroshi pour l'obliger à rompre avec moi, mais quand je lui ai parlé au téléphone… je n'ai pas eu l'impression qu'il faisait ça parce qu'il avait peur. C'était… autre chose…
- Tu aurais dû m'en parler, dit Mika. Ça a dû être très difficile de continuer à faire comme s'il ne s'était rien passé. Je ne veux pas dire que cela aurait changé quoi que ce soit, mais… tu n'aurais pas été seul. »
Elle eut un petit sourire attristé.
« Tu sais, j'avais vraiment cru en votre histoire. Je pensais que peut-être vous réussiriez à faire un bout de chemin ensemble, mais que ça se soit terminé de cette façon... C'est triste, je trouve.
- C'est comme ça, répondit bravement Suguru. Et puis, dans un sens, tout ce qu'il s'est passé m'a rendu plus fort. J'avais encore quelques… indécisions… Maintenant je sais exactement quelle est ma voie et ce que j'ai à faire. »
Mais à quel prix ? songea Mika. Dis-tu cela parce que tu en es convaincu, ou pour essayer de t'en persuader ?
« Je me languis demain soir, dit-elle à la place. Tu sais, j'ai réservé ma soirée pour aller t'écouter, alors tu as intérêt à ce que ce soit bon sinon je ne me priverai pas de te dire tout le mal que j'ai pensé de toi ! »
Ce n'était rien d'autre qu'une plaisanterie, mais le garçon répondit avec grand sérieux :
« Vous n'avez pas à vous en faire, Mika. Votre soirée ne sera pas ratée. »
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Assis sur son lit, plus indécis que jamais, Hiroshi fixait son téléphone, qu'il avait à la main. Un simple coup de fil… quelques paroles n'allaient pas remettre en cause leur séparation.
« Il ne te répondra peut-être même pas, dit-il pour lui-même. Et ce serait normal, après la manière dont tu l'as plaqué… Mais j'ai tant regretté de ne pas l'avoir fait après le récital de Kyôto… »
Il entra dans le répertoire de son mobile et sélectionna le numéro de Suguru, qu'il n'avait pu se résoudre à effacer.
Après un dernier instant d'hésitation, il pressa sur la touche composer.
« Allô ? »
Cette voix qui lui était devenue si familière, et qui lui avait tant manqué au cours de ces quinze derniers jours. Quinze jours ! Autant dire une éternité.
« Bonsoir, Suguru. C'est… c'est moi, Hiro. Tu… ça va ? »
Le jeune garçon ne répondit pas tout de suite. Cet appel du guitariste, il ne l'attendait plus. Et maintenant… il ne savait plus quoi dire.
« Bonsoir, Hiroshi, dit-il enfin. Oui, ça va, merci.
- Je… je voulais juste te dire que… J'ai écouté ton récital, à Kyôto… C'était vraiment magnifique, et… je voulais te souhaiter bonne chance pour celui de demain.
- Ah… Merci, c'est gentil. »
Était-ce aussi douloureux pour Suguru d'entendre sa voix que ce l'était pour lui ? Il regrettait à présent cet appel. Cela ne servait qu'à envenimer une plaie qui était encore très loin d'être cicatrisée. Il entendit le jeune pianiste prendre une profonde inspiration.
« Allez-vous écouter le récital de demain aussi ? demanda-t-il.
- Bien sûr. Je ne le manquerai pour rien au monde… mon ange, faillit-il ajouter.
- … Ça me fait très plaisir… déclara Suguru après une légère pause d'une voix un peu tremblante – de larmes ?
- Bon, je… Je vais te laisser, alors… Passe une bonne soirée… et bonne chance pour demain. Au revoir, Suguru.
- Au revoir, et merci d'avoir appelé… Ah ! Hiroshi… Bonne chance à vous aussi pour la suite de votre carrière. »
Cette fois, c'était définitivement terminé. Hiroshi crispa le téléphone dans son poing. Pourquoi avait-il fallu que leur histoire s'arrête ainsi ? Il aimait Suguru, il avait voulu faire un bout de route en sa compagnie. Pourquoi les autres s'en étaient-ils mêlés ?
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Je ne m'attendais pas à ce qu'il m'appelle. Je suis heureux qu'il l'ai fait, mais j'ai encore plus mal qu'avant. Je pensais sincèrement être plus résistant que cela… Entendre sa voix m'a ébranlé au plus profond de l'âme. Je n'arrivais plus à penser. J'aurais voulu lui dire que je l'aimais toujours… en dépit de tout.
Je repars après-demain pour New York. Là-bas, j'espère réussir à l'oublier. Ritsu m'y aidera, je le sais. Et quand je reviendrai, dans quatre ans… Si je le revois… J'espère que j'aurai la force de le regarder sans trembler, sans ressentir cette chaleur au fond du cœur, si troublante et délicieuse en même temps…
Il va m'écouter demain, et je vais tout faire pour mettre mes sentiments dans ma musique. Comme quand j'ai joué pour lui, dans le magasin, pour lui faire comprendre qu'il m'a blessé mais que, malgré tout, je ne lui en veux pas… et que je l'aime toujours.
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Comme à son habitude, Hiroshi était arrivé le premier au Studio 3, mais sa belle humeur habituelle avait laissé la place à un caractère de chien, maussade et irritable, et dès le début de la répétition ses collègues de travail avaient pu constater à quel point il n'était pas dans le coup.
« Mais Hiro… Qu'est-ce que tu fais ? Tu as encore loupé ta reprise», protesta Shûichi, même s'il savait que, dans l'état où il se trouvait, son ami ne serait pas capable de faire mieux que la prestation pitoyable qu'il livrait depuis les premières notes.
« Faut te concentrer un peu plus, hé ! lança Noriko, excédée. Vous n'êtes pas là pour rire ! Si c'est pour perdre mon temps comme ça, je préfère encore rentrer chez moi !
- Désolé…
- Qu'est-ce qu'il t'arrive ? Tu n'es pas aussi ramolli, d'habitude ! T'étais déjà pas très frais depuis deux semaines, mais là ! Tu atteins des sommets dans le lamentable ! Pour une fois que Shûichi est au top, c'est toi qui fais tout foirer ! poursuivit la claviériste sans une once de retenue.
- Hé, Noriko, tu y vas drôlement fort, je trouve… intervint Shûichi, qui était habituellement la cible des remontrances et des critiques de sa collègue. Ça arrive à tout le monde d'avoir un jour sans.
- Y'a jour sans et jour sans ! Aujourd'hui c'est une horreur ! Dis, Hiro, tu vas nous faire ta crise jusqu'à quand ?! »
Le jeune homme se retourna calmement vers la musicienne.
« Ne t'en fais pas, Noriko. Demain soir, tout sera rentré dans l'ordre. Mais aujourd'hui… j'ai bien peur que tu ne doives supporter mon jeu lamentable jusqu'à la fin de la journée. »
La suite de la répétition fut tout aussi mauvaise. Hiroshi ne pouvait se sortir de la tête l'idée que Suguru allait partir et qu'il ne le reverrait probablement jamais. Qu'il n'entendrait plus son rire argentin, qu'il n'embrasserait plus jamais ses lèvres sucrées ou sa peau délicate… qu'il ne le verrait plus jamais jouer rien que pour lui, comme il l'avait fait en cette fin d'après-midi qui paraissait déjà si lointaine, et dont l'issue avait tout précipité.
Il avait l'impression de ne plus avoir qu'un trou béant à la place du cœur.
La journée de travail prit fin dans une ambiance plus que morose sur des encouragements de Shûichi et des menaces de K. Hiroshi rentra tout droit chez lui, le moral en berne, plus déprimé encore que le jour où il avait rompu avec Suguru. Il avait à peine posé ses affaires et allumé une cigarette que son téléphone se mit à sonner. Un élan d'espoir totalement irrationnel le parcourut… mais il ne s'agissait que d'une cousine, Ayaka. Son premier geste fut de ne pas décrocher, mais il aimait beaucoup la jeune femme, de qui il était très proche, et parler avec elle lui ferait peut-être du bien, en fin de compte.
« Allô ?
- Bonsoir, Hiro. C'est Ayaka. J'espère que je ne te dérange pas ?
- Oh non, au contraire ! Je… j'avais justement besoin de parler à quelqu'un.
- Tu me fais peur ! Qu'est-ce qu'il t'arrive ? Tu sais que tu peux toujours tout dire à ta cousine préférée. »
Hiroshi se décida subitement à tout raconter. Comme il l'avait dit, il en avait besoin, il fallait qu'il se décharge de toute l'amertume et la tristesse qu'il avait accumulées depuis qu'il avait pris la décision de rompre avec Suguru.
Ayaka l'écouta en silence raconter son histoire, offrant de temps à autre quelques paroles de sympathie ou d'encouragement au jeune homme. Cette histoire la touchait, car elle lui rappelait la sienne.
Quelques années plus tôt, elle était tombée amoureuse d'un ami de lycée. De simple flirt, leur relation était devenue de plus en plus sérieuse, jusqu'à ce que le mot fiançailles soit évoqué. Mais alors, les parents de la jeune fille avaient décrété qu'il était temps de mettre fin à cette « histoire ridicule », comme ils l'avaient appelé, et lui avaient annoncé que, en tant qu'unique héritière du temple familial, elle se devait d'épouser un moine ; sans rien lui dire, ils avaient convenu d'une union avec une famille de leur connaissance, dont le fils aîné venait d'avoir vingt ans.
Bien que révoltée par cet arrangement, Ayaka n'avait pas opposé beaucoup de résistance. Sa mère avait longuement discuté avec elle pour lui faire entendre raison, et la jeune fille avait fini par céder afin de ne pas porter tort à sa famille. Son mariage n'était d'ailleurs pas malheureux, en fin de compte, mais elle conservait, tout au fond de son cœur, un regret… celui d'une vie différente, sans doute, et le visage, à-demi effacé, d'un jeune homme souriant.
« Hiro… Ce garçon, tu l'aimes toujours, n'est-ce pas ? demanda-t-elle une fois qu'il eut achevé son récit.
- Oui. Je pensais que, puisque notre relation avait été brève, j'arriverais facilement à l'oublier… mais je n'arrête pas de penser à lui. Je repense à ce jour où il a joué pour moi… C'était magnifique… Il jouait avec son cœur… et c'était moi qui l'inspirait.
- Est-ce que tu es convaincu d'avoir pris la bonne décision, Hiro ? Au fond de toi, c'est vraiment ce que tu penses ?
- Qu'est-ce ce que tu veux me faire dire, Ayaka ? Que je regrette d'avoir fait ça ? Il était prêt à renoncer à sa carrière pour rester avec moi ! Il l'aurait fait ! s'écria le jeune homme.
- Est-ce qu'il te l'a dit ?
- Quoi ?
- Est-ce qu'il te l'a dit lui-même ? En avez-vous parlé une seule fois ? Tu ne crois pas que peut-être… tu t'es précipité, Hiro ? dit gravement Ayaka.
- Que veux-tu dire par là ? »
La jeune femme prit une profonde inspiration.
« Je veux simplement t'empêcher de commettre la même erreur que moi. J'aimais Takumi. Mais par faiblesse… par lâcheté, aussi… j'ai accepté de faire ce que mes parents m'avaient dit de faire, et maintenant je le regrette. Mais toi… tu as encore le choix, Hiro. Il n'est pas trop tard pour réparer les choses entre vous deux. »
Le guitariste serra les poings. C'était loin d'être aussi simple…
« Tu ne comprends pas, Ayaka… commença-t-il.
- Ne fais pas comme moi, Hiro. Ne laisse pas les autres décider de ta vie à ta place. Si tu l'aimes encore va le retrouver, il n'est pas trop tard ! plaida Ayaka avec ferveur. Tu veux avoir des regrets toute ta vie ? »
Était-ce vraiment ce qu'il souhaitait ? Jamais il n'avait laissé personne décider de quelque chose pour lui, pourquoi devrait-il en être autrement cette fois ? Ayaka avait raison, il n'avait même pas laissé à Suguru une seule occasion de s'exprimer, il l'avait mis devant le fait accompli… et l'avait presque effacé de sa vie. Pour le protéger ? L'empêcher de faire la plus grosse erreur de son existence ?
Jamais Suguru ne lui avait parlé d'abandonner sa carrière de musicien. Dans ce cas… comment en était-il arrivé à cette rupture ?
Tôma Seguchi l'avait-il… manipulé ?
Le moment était mal choisi pour se poser ce genre de questions. Il avait quelque chose de très urgent à faire, grâce à Ayaka qui lui avait ouvert les yeux.
« Non, tu as raison, Ayaka. Je ne veux pas avoir de regrets, et… je ne veux pas non plus que d'autres décident de ma vie à ma place. Je crois que j'ai fait une belle connerie, mais je vais tout faire pour la réparer ! »
Sa cousine laissa échapper un petit rire.
« Je te retrouve enfin, Hiro. Allez, dépêche-toi d'aller lui parler ! Tu as encore le temps !
- Je… j'y vais de ce pas ! Merci, Ayaka ! Heureusement que tu étais là…
- Tu me tiendras au courant, hein ? »
Hiroshi raccrocha, sélectionna le numéro de Suguru dans le répertoire, et valida.
À suivre…
