Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter. Merci beaucoup à Kris pour sa relecture !
Merci Lillybulle, Para-san, Tigrou19, PoseidonDemon et Althena pour vos reviews !
Chapitre XV
La sonnerie retentit plusieurs fois sans que personne ne décroche.
Mince, j'espère qu'il n'a pas éteint son portable pour la soirée…
Hiroshi jeta un coup d'œil à sa montre : il était 17h40 ; le récital débutait à 20h30, Suguru pouvait donc se trouver… n'importe où.
Le répondeur automatique se mit en route, demandant au jeune homme de laisser son message après le signal sonore. La tuile.
Tentant le tout pour le tout, Hiroshi inspira profondément et déclara :
« Suguru, c'est Hiro. Je… il faut absolument que je te parle, c'est très urgent. Rappelle-moi, s'il te plaît, sinon… rejoins-moi à 19 heures à la gare de Shibuya, je t'attendrai devant la statue de Hachiko, tu sais bien… Je t'en prie, essaie de venir, c'est très important. À… à tout à l'heure, j'espère. »
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Pour la quatrième fois d'affilée, Suguru venait d'écouter le message d'Hiroshi. Son cœur battait la chamade, il ne comprenait plus rien à ce qu'il se passait.
Le jeune garçon venait de passer près d'une heure à faire des photos dans la grande salle de concert, pour un célèbre magazine d'actualité musicale. En regagnant la loge, par habitude, il avait rallumé son portable… pour y trouver un message de la dernière personne à laquelle il se serait attendue.
« Monsieur Fujisaki ? appela Ôda, un peu inquiet de le voir planté de la sorte au beau milieu de la pièce, son téléphone collé à l'oreille. Monsieur Fujisaki, quelque chose ne va pas ? »
Suguru donna un coup d'œil à sa montre, qui indiquait 18h35. Le NHK Concert Hall ne se trouvait pas très loin de la gare de Shibuya, ce qui expliquait le lieu du rendez-vous.
« Monsieur Fujisaki ? »
En cet instant, le jeune musicien faisait face au pire dilemme de sa vie. Il devait commencer à se préparer pour le récital. À 19 heures, il devait rejoindre monsieur Ueda pour aller dîner avant de jouer. Il était déjà trop tard… Oui, mais il y avait une telle urgence au fond de la voix d'Hiroshi…
« Monsieur Ôda, combien de temps faut-il pour aller à la gare de Shibuya ? répondit-il enfin.
- Hein ? La gare ? Pourquoi voulez-vous savoir cela ?
- Parce qu'il faut que j'y sois dans vingt-cinq minutes, alors pouvez-vous appeler un taxi, s'il vous plaît ?
- Un… un taxi ? Maintenant ? Mais… mais c'est impossible ! Vous donnez un récital dans deux heures et…
- Monsieur Ôda ! l'interrompit Suguru d'un ton excédé. Je ne vous ai pas demandé de me donner votre avis, mais d'appeler un taxi ! Faites ce que je vous dis de faire au moins une fois dans votre vie !
- Mais… Il tombe des cordes, dehors…
- Alors débrouillez-vous pour me trouver un parapluie ! Et plus vite que ça !! »
Sidéré mais impressionné par le ton autoritaire du garçon, l'agent quitta la loge en toute hâte.
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Abrité sous le rebord d'une toiture, Hiroshi observait en silence la statue du chien Hachiko qui se dressait sur le parvis de la gare. Par un comble de malchance, une violente pluie s'était mise à tomber juste au moment où il partait, mais il n'avait pas eu d'autre choix que de prendre tout de même sa moto, sous peine d'arriver en retard. Certes, Suguru ne l'avait pas rappelé, et rien ne pouvait lui garantir qu'il allait venir à ce singulier rendez-vous, étant données l'heure et, surtout, les circonstances… mais il ne pouvait rien faire d'autre qu'attendre et espérer.
La pluie qui s'abattait à seaux était glacée et l'humidité commençait à insidieusement pénétrer son blouson. 19 heures. Si Suguru avait décidé de venir, il n'allait plus tarder…
La vaste place, habituellement grouillante de monde, était presque déserte, traversée seulement de voyageurs pressés fuyant la pluie battante.
Il ne viendra pas avec un temps pareil… Il ne peut pas se permettre d'arriver trempé sur scène, et personne n'aurait envie de sortir par un temps pareil. Surtout après la manière dont je me suis conduit avec lui…
Cependant, Hiroshi ne bougea pas de son abri. Il s'était juré d'attendre… jusqu'au bout.
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« Qu'est-ce qu'il se passe ? Pourquoi sommes-nous arrêtés ? s'enquit Suguru avec une irritation mêlée d'anxiété. Le taxi était immobilisé depuis plusieurs minutes et la circulation, déjà peu rapide, était à présent au point mort.
- Je suis désolé, jeune homme, mais le mauvais temps crée des embouteillages… Je vous assure que je ne peux pas aller plus vite.
- Sommes-nous encore loin de la gare ?
- Non. Elle est tout au bout de la rue, vous voyez le grand immeuble là-bas ? C'est là.
- Merci, répondit Suguru en empoignant son parapluie, une grande chose rose à fleurs rouges et vertes dénichée au fond d'un placard. Monsieur Ôda, attendez-moi, je continue à pied !
- Mais… mais attendez ! » protesta l'agent, pris de court. Peine perdue, l'adolescent avait déjà quitté la voiture et s'éloignait à toutes jambes.
Hors d'haleine, Suguru fit irruption sur le parvis de la gare. La statue du fidèle Hachiko se dressait au centre de la place, aussi détrempée que le reste, mais il n'y avait personne à proximité.
Complètement essoufflé, le bas des jambes trempées d'eau glacée, Suguru balaya lentement du regard l'espace à l'entour. Où pouvait bien être Hiroshi ? Il était 19h15… Était-il possible qu'il soit déjà reparti ?
« Suguru ! »
Le garçon fit vivement demi-tour. Hiroshi accourait vers lui, tête nue sous le déluge qui s'abattait sur la place. Après un bref instant de surprise, il courut à sa rencontre et souleva son parapluie pour qu'il vienne s'y abriter.
« Je pensais que tu ne viendrais pas…
- Hiroshi… Qu'aviez-vous de si important à me dire ? » demanda Suguru d'une voix pleine d'émotions mal contenues. Ils se trouvaient tous les deux en plein milieu du parvis inondé de pluie et quasiment désert, serrés l'un contre l'autre sous un grand parapluie rose.
« Ceci », répondit le jeune homme en s'inclinant vers lui pour déposer sur ses lèvres le plus doux et le plus tendre des baisers.
« Je t'aime, ajouta-t-il en réponse à la stupéfaction choquée de Suguru. J'ai été à deux doigts de faire une énorme connerie, mais… je ne veux pas te perdre, Suguru. »
La pluie tombait toujours à verse autour d'eux mais ils n'en avaient absolument plus cure.
« Mais pourquoi… commença le jeune garçon. Hiroshi pressa gentiment son index contre ses lèvres.
- Attends. J'ai une question à te poser avant. Suguru… veux-tu bien me pardonner pour tout le mal que je t'ai fait ? Je sais que c'est facile pour moi de dire ça, après la manière dont j'ai agi… Mais je t'aime. Pour toi, je suis prêt sans hésiter à arrêter Bad Luck… et peu importe ce que dira Seguchi, je resterai avec toi quoi qu'il arrive… si tu acceptes de donner encore une chance à l'âne que je suis. »
Ses yeux gris étaient graves et sincères. Suguru n'hésita pas longtemps à répondre.
« Je vous aime aussi, Hiroshi. Je n'ai pas cessé un seul instant de vous aimer, même après notre séparation. J'ai essayé de vous oublier, en pure perte, parce que je crois bien que… je vous ai complètement dans la peau. »
Il se haussa sur la pointe des pieds et embrassa à son tour le jeune homme.
« Je vous ai aimé dès le premier instant où je vous ai vu. À ce moment-là, j'ai su que j'avais irrémédiablement perdu mon cœur. Promettez-moi seulement une chose : ne me laissez plus jamais, murmura-t-il.
- Je te le promets, Suguru. Je te le jure sur ce que j'ai de plus cher », souffla le guitariste avant de lui rendre son baiser et, pour la première fois depuis bien des jours, le petit pianiste laissa échapper un léger rire.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
- Il y a que nous sommes plantés comme deux idiots sous un parapluie rose au beau milieu d'une gare presque déserte et sous une pluie torrentielle, expliqua le garçon avec un sourire lumineux, et que si je n'avais pas un récital à donner, je pourrais rester ici des heures.
- Mince, il est quelle heure ? Comment es-tu venu ici ? À pied ?
- Non, en taxi. J'imagine d'ailleurs qu'ils doivent m'attendre… Ôda doit se morfondre en se demandant ce que je suis devenu. Nous devrions y retourner, dit Suguru.
- Je suis à moto, déclina Hiroshi. Et puis, il faut que je me dépêche de rentrer pour t'entendre jouer.
- Vous voulez m'écouter à la radio ? Venez avec moi ! On ne vous dira rien si vous m'accompagnez.
- Tu plaisantes, on ne me laissera jamais rentrer !
- Bien sûr que oui. Allons, venez avec moi. Je vous assure que tout ira bien. Et puis, dans ce genre de situation, c'est toujours moi qui finis par avoir le dernier mot. »
Ôda qui, effectivement, se rongeait les sangs dans le taxi vit revenir avec un étonnement sans bornes le jeune musicien accompagné par un jeune homme qu'il n'avait jamais vu de sa vie. Étonnement qui atteignit de nouvelles hauteurs quand Suguru, posément, invita l'inconnu à prendre place dans le véhicule.
« Nous pouvons y aller, maintenant, dit-il avec une calme autorité.
- Mais… Monsieur Fujisaki… Qu'est-ce que…
- Monsieur Nakano est un ami et il va assister au récital. Je viens de l'inviter. Ah, oui, si vous pouviez avoir la gentillesse de nous arrêter devant un fast-food histoire de prendre quelque chose à manger ? »
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De retour au NHK Hall, Suguru avait aussitôt filé se changer, sans prêter la moindre attention aux remontrances de Masanori Ueda ou aux lamentations de Fumiki Ôda. Et s'il avait plus que jamais à cœur la réussite de son récital, il bouillonnait en même temps d'une allégresse difficilement contenue qu'il faisait tout son possible pour réprimer.
C'est étrange, la pluie qui tombe à verse au-dehors me rappelle ce jour à New York, où je pensais sincèrement, alors, que mon cœur était mort, incapable à jamais d'éprouver autre chose que tristesse et amertume.
Et pourtant, tout est différent aujourd'hui. L'amour d'Hiroshi m'a sauvé, tiré du bourbier dans lequel, en dépit de tous mes efforts, je sentais que je m'enlisais un peu plus chaque jour. Nous avons frôlé le pire, mais… J'ai senti aujourd'hui qu'il était sincère et que nous allions faire, ou du moins essayer, un long bout de chemin ensemble. Car c'est ce jour, sous cette pluie torrentielle, qu'il a définitivement chassé les nuages qui obscurcissaient mon âme et qu'il a fait revenir le soleil dans mon cœur.
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Assis à côté d'un Fumiki Ôda transporté et d'un Masanori Ueda impassible, Hiroshi assistait au récital qu'était en train de donner son ange. De là où il se trouvait, le guitariste avait une vue directe sur Suguru, lequel lui avait tout d'abord paru si petit, presque frêle devant le grand piano lustré installé au centre de la scène.
Mais alors, le garçon avait commencé à jouer les premières notes des « trois sonnets de Pétrarque » avec une telle autorité et une telle maestria qu'Hiroshi en avait eu le souffle coupé. Là, pour la première fois, il avait le « pianiste prodige » sous les yeux, et celui-ci jouait avec une virtuosité et une passion si intenses qu'il en était saisi aux tripes. C'était tout simplement… sublime. Tout le talent de Suguru s'était mis au service des sentiments qu'il exprimait au travers des notes et qui transcendaient la musique qu'il jouait.
Emporté dans un tourbillon de musique et d'émotions, le jeune homme perdit la notion du temps, et quand les ultimes notes de « Sarcasmes », de Prokofiev, retentirent, des applaudissements nourris et fervents s'élevèrent, qui durèrent plusieurs minutes.
Suguru se leva, s'inclina devant le public à plusieurs reprises puis regagna les coulisses où l'attendait son entourage – et Hiroshi.
« Ah, monsieur Fujisaki, c'était magnifique ! l'accueillit Ôda avec un enthousiasme débordant. Jamais encore je ne vous avais entendu jouer ainsi, vous paraissiez… en état de grâce !
- Merci, monsieur Ôda, répondit le garçon avec un hochement de tête. Masanori Ueda, lui, se contenta de sourire d'un air satisfait.
- Je ne me serais jamais attendu à cela, déclara-t-il de manière assez énigmatique. Mais c'était très bien.
- Et vous, Hiroshi ? Avez-vous aimé ?
- Si j'ai aimé ? C'était… formidable ! J'en avais les larmes aux yeux, c'est vrai ! » s'écria le jeune homme, qui brûlait d'envie de serrer Suguru contre lui et de l'embrasser à en perdre le souffle.
L'adolescent sourit d'un air ravi mais épuisé.
« Je suis crevé, avoua-t-il. J'ai mis beaucoup de moi dans ce concert. J'espère que j'aurai de bonnes critiques demain. »
À peine avaient-il regagné la loge que la porte de celle-ci s'ouvrit, laissant passage à Tôma et Mika Seguchi. Hiroshi, jusqu'alors sur son petit nuage, retomba brutalement sur terre.
« Félicitations, Suguru, c'était merveilleux ! s'exclama Mika avec élan. J'ai vibré tout au long de ton récital ! Quel talent !
- Oui, c'était exceptionnel, renchérit son mari qui, en dépit de son sourire, écrasa d'un regard glacé le guitariste de Bad Luck.
- C'est… parce que j'étais merveilleusement inspiré, répondit Suguru d'un ton de défi avec un coup d'œil prononcé à Hiroshi.
- Je croyais pourtant cette histoire définitivement réglée… » commença Tôma. Hiroshi, revenu de sa – mauvaise – surprise, vint aux côtés de Suguru et, saisi d'un élan de bravoure, lui prit la main.
« Il se trouve que nous avons changé d'avis, dit-il crânement. J'aime Suguru et je suis bien décidé à rester avec lui… quoi qu'il puisse arriver. »
Étonné, mais aussitôt comblé, Suguru referma ses doigts sur ceux du guitariste.
« Vous l'avez bien vu, monsieur Seguchi. Je n'ai jamais aussi bien joué que ce soir, inspiré par mes émotions et les sentiments que je porte à monsieur Nakano. Je n'ai pas envie que cela cesse, je veux vivre mon histoire et décider par moi-même de ce que doit être ma vie. »
Les deux cousins se toisèrent un bref instant puis Tôma se détourna avec un petit rire.
« Bah, tu fais ce que tu veux, après tout. De toutes manières, tu repars demain pour New York. Mais j'espère t'entendre encore longtemps jouer de la façon dont tu as joué ce soir, dit-il, l'air de rien, après un autre coup d'œil qui en disait long en direction du guitariste. Bien, si tu as terminé il est temps de rentrer.
- Oui, et moi il faut que j'aille récupérer ma moto à la gare, expliqua Hiroshi en lâchant la main de Suguru. Hé bien… J'ai passé une excellente soirée… À… à demain, peut-être, dit-il avec un serrement de cœur.
- Je vous rappelle tout à l'heure, lui souffla Suguru à l'oreille. Au revoir, Hiroshi. Monsieur Ôda, pouvez-vous raccompagner mon ami, s'il vous plaît ? »
Le guitariste parti, Tôma croisa les bras et déclara :
« J'espère que tu n'auras pas à regretter ta décision, Suguru.
- Ne vous en faites pas pour moi, répondit celui-ci. Je suis plus résistant qu'on ne le croit en général et je sais encaisser les coups durs. Quoi qu'il arrive, je ne regretterai rien. »
Désireuse de mettre fin à la discussion avant qu'elle ne s'envenime, Mika saisit chacun des deux cousins par un bras et les entraîna vers la sortie.
« Et si nous rentrions ? À moins que vous ne comptiez passer la nuit ici ? »
Fumiki Ôda les attendait dans le couloir.
« Vous pouvez y aller, monsieur Fujisaki. Monsieur Ueda et moi avons encore des choses à faire. À demain, dit-il.
- À demain, le salua le garçon.
- Au fait, il a cessé de pleuvoir, annonça l'agent qui s'éloignait déjà. Je vais rapporter le parapluie. »
Oui, il a cessé de pleuvoir, répondit Suguru en son for intérieur. Et pas seulement sur Tôkyô…
À Suivre…
