Tu as revêtu un costume noir par-dessus ta chemise blanche. Certains diraient que tu fais une fixation sur ces deux couleurs manichéennes. Auquel cas tu leur répondrais que le noir et le blanc ne sont pas des couleurs et qu'ils sont dyadiques. Alors, l'importun te regarderait avec des soucoupes à la place des yeux et tu finirais de le lyncher dignement. Tu as toujours adoré le noir. Avant même le vert ou l'argent, c'était une teinte que tu affectionnais particulièrement. Le noir, c'est l'absence totale de lumière. Le néant métaphysique. Tu as le blanc en horreur. Cette luminosité pure qui offense tes pupilles. Alors pourquoi ne pas avoir repeint les murs de l'appartement ?
Parce que le blanc, c'est Astoria. La vie, l'innocence naïve, candide. Tout ce que tu n'es pas et n'a jamais été. Tu lui répétais souvent d'ailleurs, que le noir et le blanc ne sont pas faits pour être ensemble. Trop antithétique. Et elle rétorquait qu'au contraire, ils se complètent comme la terre et l'eau. Le Yin et le Yang chinois. L'équilibre parfait. L'excellence, son idéal. La finalité absolue de l'existence. Ce qu'elle n'avait pas réalisé, c'est qu'elle était ta subsistance. Peu t'importaient ses grandes théories. Tu étais son noir et elle était ton blanc si cela pouvait lui faire plaisir – tant que tu pouvais caresser ses cheveux avant de t'endormir.
Les moldus prévoyaient la fin du monde pour le nouvel an 2000. Nous sommes le 3 mars. Cela fait six mois, jour pour jour, que ton apocalypse personnelle a eu lieu. Qu'elle a quitté cet appartement, retiré ses pots de fleurs et ses bibelots des étagères. Et elle a décidé de se marier aujourd'hui. Tu le prends comme un affront. Elle qui répétait souvent ne pas vouloir s'enchainer par les liens incorruptibles du mariage. Dans le fond, toi ça t'était égal d'être marié ou pas. Mais qu'elle fasse cet honneur à un autre te heurt. Elle t'avait déjà arraché le cœur. Elle prend désormais plaisir à le piétiner.
Elle est le feu. Tu es la glace. Mais après six mois d'inactivité totale, tu as décidé de reprendre les choses en mains. Tu n'as pas attendu l'heure fatidique. Tu as transplané. Tu observes la fête de loin. Personne n'a l'air de t'avoir remarqué. Tu as l'œil hagard. Tu te sais beau garçon, mais cela fait des jours que tu ne t'es pas rasé et tes cheveux sont à la fois trop longs et pas assez. Mais tu t'en moque. Tu as pris ta décision au dernier moment et ce n'est pas une barbe naissante qui aura raison de ta nouvelle détermination. Au loin, tu aperçois les jeunes futurs qui s'approchent du mage. Elle ressemble à Daphné. Et tu comprends soudain.
Au moment où celui qui doit les unir prononce l'inévitable phrase se terminant par « qu'il se taise à jamais », tu hurles. Non ! Non, tu refuses de la perdre d'une manière si grotesque. Elle te fusille des yeux. En fait, toute l'assemblée te tue du regard. Mais cela t'importe peu. Tu cours auprès d'elle et te mets à genoux. Tu penses déjà aux remontrances de ton père à l'air outré de ta mère – parfaite copie de celui qu'aborde madame Greengrass à l'instant. Mais tu oublies. Tu te construis une petite bulle d'argent où seuls elles et toi restent. Tu n'as pas préparé de discours, mais les mots coulent d'eux-mêmes – sources dévalant la montagne. Tu n'as pas cessé de plonger dans son regard électrique.
La gifle tombe comme le jugement dernier. Des perles au coin des yeux, roulent sur ses joues, s'écrasent dans son décolleté. Tu ne sais si c'est la colère, la tristesse ou la honte qui la fait pleurer. Mais tu n'aimes pas qu'elle pleure. Tu hésites et la prends dans tes bras. Enfin, tu essaies. Son fiancé t'en empêche vivement, menaçant du poing ta belle petite gueule d'ange. Tu sais que tu es le démon. Tous deux êtes les tentateurs de cette perfection. Tu observes Théo qui accourt, qui retient Blaise. Et tu en profites. Car tu sais comment faire mal. Tu es Arès, le feu de la destruction.
