J'aurais aimé…

J'aurais aimé beaucoup de choses.

Les gouttes de pluie battaient les carreaux dans un vacarme assourdissant. Les vieilles vitres de l'appartement miteux que je m'étais dégotté ne me préservaient ni du bruit, ni du froid, ni de mon aigreur. Mes études à Poudlard étaient finies depuis deux mois. Je n'avais pas obtenu les merveilleux résultats tant attendus par mes parents et mon copain avait rompu. Au premier abord, ces deux évènements ne semblaient pas avoir de points communs, et pourtant ils en possédaient un de taille : ils étaient tous deux responsables de ma situation actuelle. Je n'en voulais pas à mes géniteurs de m'avoir mise à la porte – je l'avais cherché - et encore moins à Scorpius d'être parti – il avait d'excellentes raisons mais je me trouvais particulièrement minable. J'attrapai mon paquet de clopes et en sortie la dernière cigarette qu'il contenait. Je l'allumai du bout de ma baguette et envoyai valser le carton vide à l'autre coin de la pièce. Je manquai la poubelle de justesse. Elisabeth souhaitait me voir dans une heure. Je ne me sentais pas franchement apte à faire bonne figure, mais déjà plus de dix ans que c'était le cas alors je n'étais pas à une soirée près.

J'aurais aimé être aussi courageuse que Ginny Potter. Ainsi, j'aurais atterri à Gryffondor comme tous les Weasley.

Lorsque le Choixpeau m'avait répartie à Serpentard, j'avais cru à une erreur. Puis, il m'avait bien fallu faire face à l'inévitable. Ma première année à Poudlard avait été l'une des pires de ma vie, mais m'avait au moins permis de me forger un caractère redoutable. La seconde année, j'avais tissé des liens très forts avec Elisabeth Parkinson, l'une des filles de mon dortoir. Tout comme moi, elle avait été en partie rejetée à cause de sa famille : personne ne savait qui était son père et ce genre de chose n'était pas encore très accepté dans notre société sorcière arriérée. La troisième année, nous avions pris le pouvoir sur notre dortoir. La quatrième avait marqué le début de la guerre entre mes cousins et moi. La cinquième année, je sortais avec Lysander. La sixième année avec McLaggen – un abruti fini. La septième année, Scorpius me déclarait – enfin ! – sa flamme.

J'aurais aimé être aussi intelligente qu'Hermione Granger. Ainsi, je n'aurais eu aucun mal à obtenir mes aspics.

Je pense que l'éloignement avec les autres a été progressif, bien entendu. Ce serait mentir que de dire que je n'avais rien vu venir. Mais je n'ai pris totalement conscience du désastre que lorsque ma mère m'a envoyé une lettre via le hibou domestique. Elle m'avait mise au pied du mur et m'avait annoncé que si j'avais d'aussi piètres résultats à mes aspics qu'à mes buses, je pouvais faire une croix sur ma pension alimentaire. Ce que maman ne savait pas, c'est que ma soif d'interdit et de rébellion était plus forte que tout. C'était trois mois avant les fameux examens. Scorpius avait été outré par une telle attitude de sa part et m'avait promis tout son soutien, m'assurant que je pourrais dormir au manoir si mes parents me faisaient ça. Je vivais le parfait amour et m'était bien sûr reposée entièrement sur cette idée. Ma bulle de bonheur avait explosé.

J'aurais aimé être aussi enjouée que Ronald Weasley. Ainsi, j'aurais peut-être été un peu moins défaitiste.

Le père de Scorpius était accusé de meurtre par le mien – Ronald Weasley étant actuellement chef de la brigade des Aurors. Et pas pour l'homicide de n'importe qui : celui de sa femme. Là où j'aurais souhaité être une aide pour mon amant, il avait préféré me fuir. Il était parti du jour au lendemain, me laissant une simple lettre, s'exilant aux Etats-Unis. Je n'avais pas cherché à le retrouver, c'était son choix. Je n'avais jamais mis un pied au manoir Malefoy et cela n'arriverait sûrement jamais. Mes parents avaient été fidèles à leur lugubre serment : ils m'avaient fermé leur porte. Je m'étais trouvé un boulot de serveuse dans un bar minable et la propriétaire me louait l'appartement du dessus. Les fins de mois promettaient d'être difficiles, mais je tenais bon. Je n'avais que ça à faire, de toute manière. Je m'acharnai quelques secondes à éteindre mon mégot dans le cendrier et attrapai ma cape d'été.

Je n'étais que Rose Weasley, et ça, je ne savais pas ce que c'était.

J'évitais les flaques d'eau comme je pouvais, la mine renfrognée, mes mèches totalement rentrées dans ma capuche. Je n'avais aucune envie de me faire remarquer, et ma longue chevelure rousse était malheureusement repérable à cinq cents mètres par une taupe. Je maudissais Eli et son ardeur à vouloir me sortir de chez moi. Je n'étais pas bien chez moi, mais je n'étais pas mieux dans les rues bruyantes, pleines du mépris des gens. Mes parents ne m'avaient pas reniée, mais c'était tout comme. Les journaux à scandale avaient repris l'histoire familiale pour leur compte et j'avais fait la une durant près d'une semaine – avant d'être remplacée par le visage blafard de mon ex-beau-père. C'était si ironique.

Depuis le départ de mon fiancé, je n'avais pas revu monsieur Malefoy. Il avait été inculpé, bien sûr, mais n'était pas encore enfermé à Azkaban. Depuis la Grande Guerre, les cellules étaient un peu saturées. La peine de mort avait été rétablie. Le monde se pensait libre, mais selon moi nous vivions continuellement dans la terreur et la haine. Elle était différente, certes, mais la monstruosité humaine était toujours autant présente. Cela avait été longtemps un immense sujet de discordes entre ma famille et moi – un de plus. « Tu n'as pas connu la guerre Rose, tu ne peux pas juger… » Mais eux, qui ne me connaissaient pas, s'étaient-ils abstenus de me juger ? Je frappai un caillou du bout du pied, l'envoyant rouler un peu plus loin et me blessant l'orteil.

La peine de mort.

Le père de mon amoureux méritait la peine de mort. Voilà ce qui s'affichait partout dans les journaux. Pour moi, ce n'était qu'un prétexte. Les gens avaient besoin d'un exutoire et ils avaient trouvé un bon cobaye en la personne de Drago Malefoy. Je pestai. Vraiment, Elisabeth abusait de m'obliger à entrer en contact avec cette foule dégueulasse et répugnante. Je n'aimais pas les sorciers. Pas plus que je n'aimais les moldus. Scorpius me disait souvent « mais alors, tu aimes qui ? », en riant je lui répliquai toujours « Toi ! ». A présent, je savais que c'était un peu mentir. J'aimais tout le monde. J'avais horreur des étiquettes, des préjugés et des idées toutes faites. J'étais révolutionnaire dans un univers croupi par les médias, l'hypocrisie et la dévotion.

Harry Potter était beau.

Harry Potter était intelligent.

Harry Potter était fort

Harry Potter…

Harry Potter était mon parrain. Et pourtant, il n'avait pas levé le petit doigt pour me sortir de cette mauvaise passe. Personne n'avait bougé pour la Rose. Cela faisait belle lurette que l'on ne regardait plus que ses épines, me contemplant faner avec chagrin. J'avais pactisé avec l'ennemi, joué avec le feu. Je m'étais brulée. Non ! Je brulais vive et ils s'en foutaient. J'aurais pu faire le chemin en fermant les yeux tant je le connaissais par cœur. C'était mon repère notre refuge. Eli s'en sortait cependant un peu mieux que moi, puisque sa mère était encore là pour la soutenir. Elle vivait en France à présent et nous ne nous voyions qu'assez rarement. C'était toujours un régal de passer des après-midi avec elle. Elle était d'une gaité revigorante.

Même si j'aurais préféré que cela se passe ailleurs que dans ce monde groggy par la propagande d'après-guerre qui durait depuis trop de temps.

J'entrai donc dans notre vieux pub favori. Les tabourets en bois recouverts de cuir qui longeaient le bar étaient décrépis, le bleu de la moquette défraichi et les tables rayées par l'usure. Et pourtant, je me sentais bien. Postée devant la porte, je parcourus rapidement la salle du regard. Le patron me fit un signe de tête, deux alcooliques tenaient le bar – ou le bar les tenait, on ne savait plus trop à ce stade – et une grande femme au teint hâlé fumait un truc étrange, tapie dans l'ombre. Ce n'était pas un endroit recommandable pour une jeune fille dans mon genre et c'est pour cela que je l'aimais. Je cherchai Elisabeth des yeux : elle n'était pas encore là. J'allais m'assoir à notre place habituelle lorsque je remarquai qu'un homme encapuchonné y était déjà. De la main, il me demanda de le rejoindre. C'était peut-être par audace, ou bien par inconscience, mais je m'installai juste à côté de lui. Il me prit par le bras et je me sentis aussitôt aspirée.

Voilà qui promettait d'être intéressant !