J'étais prisonnière. Ô belle princesse dans sa cage aux barreaux d'argent. Je n'étais pas plus malheureuse, ni plus heureuse comme ça. J'étais nourrie à ma faim, possédait une chambre personnelle, une armoire entière de robe toutes plus somptueuses les unes que les autres, une salle de bain dont la baignoire avoisinait la taille d'une petite piscine… De quoi faire pâlir une potentielle descendante de Salazar Serpentard. J'avais toutes mes journées libres. On ne me demandait rien, ne me promettait rien, ne me réclamait rien. Je mourrais d'ennui. Je ne sais pas comment sont supposés réagir les gens lorsqu'ils sont enlevés. Moi, je m'ennuyais.

Je voyais rarement monsieur Malefoy. Il avait à peine pris la peine de m'expliquer les raisons de son geste et m'avait assuré que la situation ne serait que temporaire. Moi, ça m'était égal. Il pouvait me garder tant qu'il le souhaitait. Je n'étais simplement pas certaine que son fils aurait apprécié me savoir là. Etrangement, je n'avais pas peur de lui. Il était censé avoir tué sa femme. Je n'y croyais pas. Je ne pouvais imaginer qu'un homme ayant donné son ADN à une merveille comme Scorpius puisse être un meurtrier. Et en même temps, tout dans ce manoir puait la mort. La plupart des portraits que j'avais eu l'occasion de croiser avaient été d'une impolitesse monstre. Et j'étais persuadée qu'une ou deux créatures étaient retenues prisonnières dans les cachots. C'était glauque, morbide. Et le pire c'est que j'aimais ça.

Je me refusais à porter les toilettes délicates que monsieur Malefoy m'avait fournies. Cela faisait trois jours que je m'obstinais à descendre dîner avec mon vieux jean troué et particulièrement sale. Je dois avouer que j'espérais que mon geôlier cède et m'offre des tenues plus adaptées à mes goûts. Seulement, il arrive fatalement un moment où l'hygiène devint une nécessité. Aussi, je cédai. Je venais de prendre un long bain brulant. J'étais donc nue devant la grande armoire de ma chambre, me demandant lequel de ces chiffons était le moins éléphantesque. Je finis par opter pour une robe pourpre. Je dus me battre cinq minutes avec le corset, puis dix avec les trois épaisseurs de jupons. En me jaugeant dans le miroir, je me jugeai parfaitement ridicule. C'est pourquoi j'arrangeai mes cheveux et mis un peu de fard sur mes yeux. Le résultat n'était pas parfait, mais me convainquit un peu plus.

Monsieur Malefoy m'attendait dans la salle à manger, comme à l'accoutumée. La table me semblait immense et nous étions installés chacun à une extrémité, je trouvais ça grotesque. Aussi, lorsqu'il me remarqua, une lueur inhabituelle s'alluma dans son regard. Je déglutis difficilement. Je n'étais pas vraiment dans mes petits souliers. Je le vis s'armer d'une grande inspiration, et il tapota la chaise à sa droite.

- Prenez siège ici, Mademoiselle Weasley.

- Rose suffira, rétorquai-je.

Il eut un rictus étrange. Automatiquement le couvert avait changé de place. Je n'avais pas vraiment le choix, mais cela m'était égal. Me restaurer à côté de lui serait toujours plus conviviale qu'à l'autre bout de la pièce. Je me débattis avec mes jupons durant quelques secondes, m'assis, et l'examinai attentivement. Il avait le teint blême, des cernes sous les yeux – que son sort de dissimulation ne dissimulait pas vraiment – les lèvres sèches. Mais il gardait cette splendeur si particulière aux Malefoy. De son côté, il m'avait pareillement dévisagée.

- Je comprends mieux certains désirs de mon fils.

J'esquissai un sourire. C'était un compliment à peine voilé. Je savais que de cette bouche il fallait en profiter tant cela pouvait être rare dans cette famille. Nous mangeâmes en silence. Le ciel était noir au-dehors et ne présageait rien de bon. Je frissonnai. Monsieur Malefoy le remarqua, bien entendu. Beaucoup affirmaient que je ressemblais à ma mère. Après avoir eu le loisir d'observer Malefoy père et fils, je pouvais maintenant dire fièrement que je ne lui étais semblable en rien. Scorpius, lui, était la copie parfaite de son père. Et c'est pourquoi j'avais tant de facilité à décrypter ce dernier.

- Vous n'aimez pas l'orage.

Ce n'était pas une question, mais j'opinais tout de même. Le tonnerre était ma plus grande peur, et j'avais toujours été incapable d'y changer quoi que ce soit. Petite, je me terrais sous ma couette lors des nuits de tempête. À Poudlard, j'avais pris l'habitude de me réfugier au fond des cachots, emmitouflée dans une couverture. La première fois que notre directeur de maison m'y avait retrouvée, il m'avait envoyée chez la directrice. La seconde fois, il m'avait mise lui-même en retenue. La troisième fois, il était resté avec moi. Je soupirai. Ce n'était pas que des souvenirs agréables.

- Je vais vous montrer quelque chose.

Nous n'avions pas achevé le repas, mais monsieur Malefoy quitta la table. Je le suivis. Que faire d'autre ? Il me conduisit avec lui jusqu'à la bibliothèque. C'était une pièce immense que ma mère aurait sûrement adorée. Pour ma part, je ne comprenais pas ce choix puisqu'il y avait ici encore plus de fenêtres que dans la salle à manger : et donc deux fois plus de moyens de me terroriser. Il m'invita à m'installer dans l'un des canapés vert bouteille qui faisaient partis du mobilier. Je m'enfonçai dedans et me fit la remarque qu'on aurait pu y dormir tant il était confortable. Il prit place à côté de moi et me força à le regarder.

- Quand j'étais petit, j'avais peur du tonnerre, m'avoua-t-il abruptement.

Je fixai ses yeux gris sans y déceler la moindre trace de mensonge. Mais Malefoy était un grand Occlumens et moi je ne connaissais pas grand-chose aux savoirs psychiques. Face à mon silence, il continua :

- Aussi, ma mère a fait comme font toutes les mères, elle est venue me rassurer, me murmurer qu'il fallait que je sois un grand garçon, fort et brave.

Je retins un rire mesquin. Non, la mienne ne m'avait pas réconfortée. Papa avait accouru, mais était vite reparti. Et maman m'avait fait un long discours m'expliquant que c'était irrationnel. Il dut constater mon air moqueur, mais ne fit aucun commentaire.

- Depuis, je n'aime toujours pas les nuits d'orage.

C'était dit sur le ton de la confession.

- Et comment faites-vous alors ?

Je n'avais su ravaler ma question. Elle m'avait brulé les lèvres.

- Je m'occupe.

- Vous vous occupez ? répétai-je dubitative.

Il ne prit pas compte de ma remarque. Il se releva avec lenteur, puis, toujours avec cet apparat réservé à sa famille, sorti de l'une des armoires en vieux chêne un jeu d'échec. Le plus beau que je n'avais jamais vu, totalement constitué de cristal, avec des détails incroyables. Il me laissa le temps de le contempler, puis me révéla qu'un jour Scorpius lui avait avoué sa défaite face à moi.

- J'aimerais que nous fassions une partie.

Ce n'était pas une requête. C'était un ordre. Si bien posé que je ne pouvais le refuser. J'étais sa prisonnière, il faisait en sorte de me le rappeler. Je poussais le premier pion, ma main tremblant plus que je ne l'aurais souhaité. Drago Malefoy était doué aux échecs, c'était indéniable. Cependant, il jouait comme son fil. Ou plutôt son fils jouait comme lui. Et c'était terriblement prévisible. Pour ma part, j'avais, semblait-il, un don pour la stratégie. Il le découvrit vite, et à ses dépens, lorsque j'annonçai :

Echec et Mat.

Il releva ses prunelles d'acier sur moi. Je crus un instant qu'il allait s'énerver. Il n'en fut rien. Il se contenta d'un maigre sourire. Il agita sa baguette, l'échiquier revint à son état initial. Il le tourna sur lui-même pour récupérer les pions blancs et en poussa un. Nous nous affrontâmes toute la nuit. Le tonnerre dut retentir plusieurs fois. Les éclairs durent zébrer le ciel plus que de raison, cette nuit-là. Mais je dois avouer que, pour la première fois de ma vie, je n'y avais pas pris garde.

Les nuits d'orages pouvaient être intéressantes, pour peu que l'on s'occupe.