Contre feu
Aitama goûte une fois de plus le contre-feu qu'elle est en train de préparer. Comme chaque fois le poison lui brûle la langue. Elle a, en même temps, posé la main sur la tête de Yishe pour sentir si les deux feux sont de même nature, l'un froid, l'autre chaud. Ce n'est pas tout à fait ça encore. Il manque de la puissance à sa préparation.
Elle se marmonne la liste des ingrédients. Augmenter la proportion de l'un d'entre eux ? Non, ce n'est pas suffisant. Elle pousse un soupir. C'est plus difficile que ce qu'elle pensait. Cela fait trois jours qu'elle tâtonne, usant du savoir acquis au cours de toutes ces années à étudier les plantes, les insectes et les autres animaux qui produisent des substances actives dans la forêt.
Elle secoue la tête et sort marcher un peu, laissant le blessé à la garde de Sotto. Elle a une confiance totale en ce gros homme, un peu simplet. De tous les habitants du village, c'est avec lui qu'elle a le plus d'affinité, malgré son intelligence limitée. Ipyty est sa disciple parce qu'elle est plus douée, mais elle demande plus volontiers l'aide de Sotto pour les soins aux malades.
Lorsqu'elle revient de sa promenade deux heures plus tard, elle a enfin trouvé. Elle a emprunté aux hommes le poison dont ils enduisent leurs flèches. Un poison venant d'une toute petite grenouille d'un bleu éclatant. Il est à manier avec beaucoup de précaution, mais Aitama pense pouvoir trouver le bon dosage.
Elle ne peut plus reculer. Il faut agir maintenant. Elle regarde la pate épaisse qu'elle a obtenue en faisant longuement évaporer sa préparation. Les épines sont prêtes, affûtées et passées à l'alcool de feuilles. Le malade a compris que les heures à venir allaient être difficiles. Il est prêt aussi. Elle a posé près de lui un baquet d'eau, des linges, une gourde de jus de fruits acides pour la soif.
Alors d'une main sûre, qui ne tremble pas, malgré son âge avancé, elle commence le va-et-vient rapide entre le bol et la peau qu'elle pique légèrement. Chaque coup d'épine s'entoure aussitôt d'un halo enflammé. Il respire plus rapidement, mais ne se plaint pas. Lorsqu'elle a fini, elle s'installe pour une journée et une nuit de veille. Demain, elle pourra enfin se reposer. Demain, il sera sauvé … ou mort.
