Chapitre 5 : La chute dans l'abysse

[Une très haute falaise domine une mer d'un bleu d'acier. Le Maître est en équilibre à son sommet. Soudain il bascule dans le vide et son cri d'effroi rebondit sur l'interminable surface verticale. Quand il atteint l'eau, son corps se disloque comme s'il heurtait une plaque de béton. Puis il s'enfonce dans les profondeurs et suffoque. Enfin, la pression le broie. Et il se retrouve à nouveau sur le bord de la falaise, pour chuter encore une fois.]

Un ciel immense domine une étendue d'herbe infinie. Jo regarde autour d'elle et n'aperçoit pas celui qu'elle cherche. Mais quelques pas seulement lui révèlent une coupure dans la plaine : une falaise vertigineuse qui donne sur une mer scintillante à des kilomètres en contrebas.

Le Maître (à voix basse) : Jo !

Elle se retourne. Il est juste derrière elle, assit sur la pointe des fesses, les jambes pendant entièrement dans le vide, s'agrippant de ses mains à deux touffes d'herbes.

Jo : Reculez, ne restez pas là !

Le Maître (il a l'air effrayé) : Je ne peux pas. Si je bouge, je tombe.

Jo se glisse derrière lui et passe les bras autour de sa taille.

Le Maître (paniquant) : Non ! Ne me touchez pas ! Au moindre mouvement, c'est la chute !

Jo : Faites-moi confiance.

Elle le tire doucement en arrière. Peu à peu, elle arrive à le faire revenir entièrement sur la terre ferme. Elle sort une couverture de son sac, l'étend sur le gazon et le fait rouler dessus. Il est toujours tétanisé de peur.

Jo : Calmez-vous. Vous ne craignez plus rien pendant au moins une heure.

Le Maître (soupirant) : C'est si court.

Jo : Je sais. Alors, détendez-vous et profitez-en.

Il s'est allongé sur le côté, le dos tourné vers le vide. Jo s'assoit en tailleur à côté de lui. Il a l'air de dormir, mais il tend le bras et, saisissant la main de Jo, il la pose contre sa poitrine.

Jo (pensées) : Le grand méchant veut qu'on lui tienne la main, on dirait. Oh, je suis mauvaise ! Bien sûr qu'il en a besoin ! Avec ce qu'il subit et la perspective de le vivre éternellement, qui ne voudrait d'une main amicale quand elle se présente ?

Elle resserre ses doigts sur les siens.

Jo (curieuse) : Quand je m'en vais, est-ce que vous… Est-ce que vous avez encore un peu de répit ?

Le Maître (entrouvrant les yeux) : Non, ça recommence immédiatement.

Il referme les yeux, une expression de peur et de douleur sur le visage.

Jo : Pourquoi m'avoir demandé de l'aide et non au Docteur ?

Silence. Le Maître dort ou il imite à la perfection une personne endormie.

Jo (à voix basse) : Je risque de n'avoir jamais de réponse à cette question.

Elle tend son autre main et la pose sur la tête du Maître, caressant doucement ses cheveux, juste au dessus de l'oreille.