Chapitre 11 : Choix
Jo contemple le canapé de son salon où dormait le Maître. Puis elle passe dans sa chambre et ouvre l'armoire où trois sobres costumes noirs avoisinent ses robes colorées et ses manteaux en fausse fourrure. Du bout des doigts, elle caresse la pile de chemises blanches qui occupent une étagère.
Jo (elle murmure) : Je suppose que je devrais donner tout ça à une œuvre de charité. À quoi ça sert que je les garde ?
Elle s'assoit sur son lit, la tête baissée, pensive.
Jo : C'est fini.
Elle redresse la tête et son regard rencontre une cravate noire accrochée à un cintre à la porte de la salle de bain. Elle se lève et prend le bout de tissu de soie, le manipule un instant, puis pousse un soupir.
Jo (elle fronce les sourcils) : C'est fini ? Je suis plus opiniâtre que ça d'habitude. Je ne me laisse pas abattre aussi facilement.
Le soir même, dans l'état intermédiaire entre la veille et le sommeil, elle se conditionne à rencontrer Chronos une fois de plus.
Jo (pensées) : Chronos, écoutez-moi ! Laissez-moi vous parler ! Je vous en prie, Chronos !
oooooooooo
Chronos: Jo Grant. Que voulez-vous ?
Jo : La même chose : que vous lui donniez encore une chance.
Chronos : Vous n'abandonnez pas facilement.
Jo : C'est l'une de mes qualités. D'aucun dirait plutôt l'un de mes défauts d'ailleurs.
Chronos : Je lui ai déjà accordé deux faveurs et il les a gâchées.
Jo : Je sais.
Chronos : Alors, pourquoi demander si vous êtes sûre du résultat ?
Jo : Parce que je ne supporte pas de l'imaginer dans les situations où je l'ai vu. J'ai toujours l'espoir qu'il finisse par comprendre.
Chronos : Il en est le seul responsable. Avec du temps, vous vous en remettrez. Le temps est le grand guérisseur.
Jo : Je vous en prie ! Encore une fois !
Chronos : Non ! Plus d'autre chance, mais je veux bien lui donner un choix.
Jo : Quel est-il ?
Chronos : Continuer de vivre ainsi ou… mourir.
Jo : Mais ce n'est pas un choix ça ! C'est une torture de plus !
Chronos : Acceptez-vous ?
Jo : Que j'accepte quoi ?
Chronos : De lui proposer cette alternative.
Jo : C'est moi qui devrais…
Chronos : Oui. Acceptez-vous ?
Jo (elle baisse la tête tristement) : D'accord. Pas d'autres options, n'est-ce pas ?
Chronos : Non.
oooooooooo
Jo marche dans la plaine aride, brûlée de soleil. Elle a enlevé ses chaussures pour aller plus vite et se hâte vers la familière silhouette noire qu'elle aperçoit au loin.
Jo (s'accroupissant) : Maître ?
Le Maître (levant la tête vers elle) : Oh, Jo ! Elle vous a laissé venir à nouveau ?
Jo : Hélas, pas vraiment ! Je dois vous faire une proposition… de sa part.
Elle s'assoit à côté de lui. Il se redresse péniblement et passe une main sur sa face blême et fatiguée.
Jo : Elle vous laisse une alternative entre… entre… oh mon Dieu, comme c'est difficile !
Le Maître lui jette un regard inquiet.
Le Maître : Quoi ?
Jo : Entre… votre état actuel et… et… la mort. Je suis désolée ! Je n'ai pas pu obtenir mieux.
Le Maître (il murmure) : Je ne veux pas mourir.
Jo (elle lui entoure les épaules de son bras) : Je comprends. Cependant, préférez-vous continuer à souffrir ? Moi, j'aimerais mieux vous savoir en paix. Actuellement, j'ai mal d'imaginer ce que vous vivez.
Le Maître (il a l'air étonné) : Vous avez mal ?
Jo : Ça s'appelle la compassion. Je sais que vous méprisez ce sentiment, mais je ne peux m'empêcher de l'éprouver pour vous.
Le Maître : La compassion, c'est de la faiblesse !
Jo : D'accord, je suis faible, alors. Ça ne me dérange pas.
Le Maître : Pourtant, non, vous n'êtes pas faible, Jo. Il vous a fallu beaucoup de force pour convaincre Chronos, deux fois.
Jo (elle sourit tristement) : C'est ma compassion pour vous qui m'a donné cette force. Alors, force ou faiblesse ?
Le Maître : Je ne sais plus.
Ils restent un instant silencieux. Jo a appuyé sa tête contre celle du Maître et celui-ci prend sa main libre, celle qui ne serre pas ses épaules, dans les siennes. La voix de Chronos retentit.
Chronos : Il faut décider.
Le Maître (à mi-voix) : Oui, quelques minutes encore.
Il se tourne vers Jo.
Le Maître : Est-ce toi qui me la donneras ?
Jo (elle remarque le tutoiement, mais n'en fait pas mention) : Vous donner quoi ?
Le Maître : La mort, si je la choisis.
Jo (vivement, en se reculant un peu) : Non, non ! Je ne pourrai pas ! Ne me demandez pas ça !
Le Maître : Un dernier geste de pitié. Ce serait plus facile pour moi.
Jo (secouant la tête) : Non, je ne pourrais pas, je ne pourrais pas !
oooooooooo
Elle se réveille en larmes.
Jo : Non, non ! Je ne le ferai pas ! Je ne pourrais pas le faire !
