Chapitre 2
_ Qu'est-ce qu'il s'est passé ? S'écria Helen en caressant le dos de Dorian.
_ Scott Bleecker lui a donné des coups de bâton.
_ Pourquoi donc ?
_ Parce qu'il les a accusé d'avoir violé le traité.
_ Ils ont franchi notre terrain ?
_ Et volé la cabane dans l'arbre !
_ Notre chère cabane ?
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Les autres l'avaient prévenue, mais il fallut qu'elle y aille coûte que coûte. C'est pourquoi elle se trouvait là, au milieu de la minuscule clairière sous le château -enfin sous la cabane dans l'arbre - où la troupe des voisins Bleecker (frères, cousins et amis compris) se gorgeaient de pâtisseries en jouant aux cartes et en crapotant la fumée des cigares de leurs pères plus ou moins laxistes. C'est pourquoi elle se trouvait là à leur cracher des injures de plus en plus grosses en réponses aux leurs, à leur lancer des pommes de pins en riposte aux mégots et autre détritus intempestifs qu'elle recevait d'en-haut.
_ Nous avions un accord sales vauriens, vous le moulin, nous la cabane !
_ Vous avez mis le feu au moulin !
_ C'est faux ! Vous n'aviez qu'à y faire attention et il n'aurait pas brûlé, faces de rats ! Rendez-nous la cabane !
_ Sinon quoi ? Vous allez tout rapporter?
_ Sinon on vous en fera sortir de force !
_ Vous quatre ? Contre nous tous ? On vous écrasera comme la vermine que vous êtes !
_ C'est qui elle ? Et c'est qui ses parents ? Les Collins ? entendit-elle demander le plus petit dans le fond.
_ C'est pas Les Collins imbécile ! Lady Collins c'est la mère des jumelles et des trois têtes d'enclumes ! Lui répondit Scott. Elle, c'est Helen Magnus –il cracha son nom, en expédiant les syllabes du bout des lèvres comme pour se débarrasser d'un noyau de fruit tout collant de sucre - et Papa dit que son père est un timbré !
Quelques-uns se mirent à rire dans le fond et à mimer la démence.
_ On s'en fiche ! Qu'son père ait un pet au casque ou pas elle n'aura pas la cabane !
_ Ah ça non ! C'est sûr !
Helen en avait plus qu'assez, elle leur lança sa dernière pomme de pin et se rua vers la grande échelle pour monter jusqu'à eux. Aussitôt Damien surgit des bois alentour et lui attrapa le bras pour l'en dissuader. Mais accrochée aux barreaux, elle refusait de céder et lui, refusait de la lâcher si bien que les clous déjà malmenés par les intempéries et qui fixaient l'installation précaire au plancher quatre mètres plus haut se dégondèrent. La grande échelle chavira lentement, comme ralentie par une invisible force cosmique, et ils tombèrent tous deux avec elle. Les gamins dans la cabane s'esclaffèrent devant ce spectacle mais quand ils virent Helen et Damien se relever en riant à leur tour et prendre un air mesquin, il ne leur fallut que quelques instants pour comprendre qu'ils ne sauraient désormais redescendre autrement qu'en sautant cette hauteur. Helen et Damien se félicitèrent à haute voix et repartirent en plaisantant entre eux, sans leur adresser mot, vers la cour de la maison.
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_ N'empêche qu'il va falloir les en faire descendre tout de même... Soupira David.
_ Je sais, je sais, tel est le problème ...les osselets auront peut-être une idée... murmura Helen à moitié pour elle-même.
_ Les osselets ?
_ Venez ! Je vais vous montrer !
Ils passèrent en file indienne devant les adultes qui jetèrent un regard intrigué à leur allure un peu trop innocente et grimpèrent les escaliers quatre à quatre. Helen les mena jusqu'à la chambre et sortit le petit sac pourpre de sa valise.
_ Des os ?
_ Pas n'importe lesquels. Ce sont des vertèbres du vieux mage de mon village en Afrique. Là où je vivais quand un mage meurt, chaque personne hérite d'une partie de ses restes au court d'une grande cérémonie de passage. Ses proches et sa famille se partagent le cœur, le foie et même le cerveau, les organes de la vie, et puis on donne aux autres certains os en fonction de leur histoire. Par exemple celui qui s'est brisé une jambe gardera un fémur ou une rotule pour le protéger à l'avenir, moi j'ai reçu des vertèbres parce que j'avais un torticolis en arrivant à cause du voyage. Mon père a reçu le crâne en symbole de sa grande connaissance !
_ Fantastique ! S'exclama Dorian
_ Répugnant ! Corrigea David
_ Et ce n'est pas tout ! Les mages sont rares, ils sont de grands hommes réputés parce qu'ils sont touchés par l'esprit, et peuvent entendre la voix.
_ La voix ?
_ La voix qui raconte le passé, le présent et le futur en même temps. Ils ont de grands pouvoirs de divination et de guérison et on dit que leur corps après leur mort en conserve quelques-uns pour nous guider. Voilà pourquoi ces osselets sont magiques. Mais il est dit qu'il faut apprendre à les interpréter.
_ Je n'y crois pas une seconde à tes histoires, moi !
_ C'est parce que tu es trop anglais David ! Imagine toi être un grand chasseur Malassa. Ta peau est noire et brillante comme le cuir le plus raffiné, et tes cheveux sont touffus et moelleux comme du coton. Tu sais parcourir de très longues distances sans jamais connaitre la fatigue et dans un silence quasi inhumain. Même les grands lions et les jaguars n'ont pas ton art lorsqu'il s'agit de poursuivre les chèvres sauvages et les grands oiseaux des plaines. Imagine-toi... Non, n'imagine pas ! Tu es un grand chasseur Malassa désormais.
Helen sortit la boite de couleur et lui peint le visage d'un brun sombre. Elle surligna le milieu de son front, l'arrête de son nez, la commissure de ses lèvres et le creux de son menton d'une ligne rouge lumineuse, puis lui enfila un long collier de gemmes et d'ivoires, ajusta un masque d'antilope sur sa tête pour qu'il tombe à l'arrière de son crâne et lui fasse un second visage dans le dos, comme elle l'avait vu faire lors des fêtes. Elle lui tendit enfin la sarbacane d'ébène qu'il saisit avec plus d'entrain et même une certaine admiration. Dorian tapa dans ses mains en riant d'enthousiasme.
_ Et moi, et moi ! Fit-il.
_ Toi... toi... Toi tu es la sentinelle ! Tu es les yeux du village, tu observes tout ce qui s'y passe. C'est à toi aussi que revient la tâche de sonner l'alerte et de transmettre les messages. C'est toi qui, s'il y a un ennemi en vue, devra l'espionner et comprendre ses intentions. Elle le déguisa et le maquilla à son tour mais cette fois-ci, cercla le pourtour de ses yeux en blanc sur le fond noir et le couvrit de bijoux avant de lui confier l'olifant.
Damien regardait la scène en souriant avec le recul qu'il prenait toujours à la naissance d'une nouvelle idée.
_ Et toi ? lui dit-elle.
Et comme toujours, elle lui concédait une place très spéciale dans le jeu.
_ J'aimerais être un grand chef, parce que je suis l'ainé.
Elle lui retourna un large sourire.
_ J'étais certaine que tu dirais ça, alors si tu es le chef, il te faut le grand masque, voilà derrière, comme ça. Ton visage doit rester neutre mais je te mets du brun tout de même pour la peau, et il te faudra un grand bâton peint, on en fabriquera un. Par contre ton torse doit être peint avec des motifs qui racontent ton histoire et tes exploits.
_ La chaaaaance ! Envia Dorian.
_ Et toi Helen tu es qui? Demanda David ?
_ Le mage bien sûr ! Répondit Damien.
_ Mais tu es une fille !
_ Certaines femmes sont des mages, on les appelle 'sangoma', sorcières.
Nul n'osa s'y opposer plus amplement et Damien lui couvrit le visage avec le fard sombre. Elle remarqua que ses gestes étaient doux et soignés. Elle dénoua ses cheveux et laissa les garçons les lui décorer avec quelques tresses très irrégulières et des perles de bois puis elle enfila le petit sac d'osselets en bandoulière, quelques collier et un masque en biface –son préféré- visage ovale en bois sombre décoré de motifs ocres et blancs, surmonté de cornes et agrémenté d'une longue barbiche tressée qui tombait sur le dos de sa robe.
_ Et maintenant ?
_ Maintenant nous allons renvoyer ces peaux blanches de notre terre ! S'exclama Damien. Et ils crièrent tous en chœur pour le soutenir.
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Elle entra en catimini par la porte des cuisines où, selon elle, les indices mystiques des osselets semblaient mener et fit signe aux garçons de rester à l'arrière car le chef de cuisine, dont aucun des enfants n'avait jamais réussi à déterminer s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme somnolait, avachi sur la grande table de bois entre les casseroles et les pommes de terre à moitié épluchées, un bol de lait encore fumant déposé sur un journal devant lui, ou elle. Helen passa sous la table à quatre pattes, s'arrêta à l'angle de la porte, ne vit personne, se glissa dans un couloir sombre où des portraits d'ancêtres se disputaient la place la plus en vue. Bruits de pas et de voix étouffées, deux bonnes passaient. Helen se tassa derrière un buffet et retint son souffle, le masque lui enfonçait son bois dans le dos mais il ne fallait pas bouger. Les deux femmes continuèrent sans la remarquer jusqu'aux cuisines. Alors elle se leva et reprit sa marche silencieuse en regardant derrière elle.
_ Qu'est-ce que tu fais là ? Et oh mon dieu, comment t'es-tu mise, quel accoutrement grotesque !
_ Juliet ? Sursauta Helen en chuchotant.
_ Non Lucy !
_ Si vous ne vous habillez pas toujours pareil aussi... Ronchonna Helen
_ Alors ? Réponds, qu'est-ce que tu fais ici ?!
_ Et toi ?
_ Moi, je vais juste demander de l'eau chaude pour notre réception, et tu n'es pas invitée Helen.
_ Dieu merci !
_ Pourquoi est-ce que tu passes ton temps avec eux alors que tu pourrais jouer avec nous ? Demanda la fouine brune qui suivait sa Lucy comme un caniche.
_ Faire semblant d'organiser un diner et d'aller à l'opéra ? Vous appelez ça jouer ?
Oh, elle ne connaissait que trop bien les petits raffinements des jumelles pour les avoir subi des jours durant quand Comtesse Vieille Mégère était venue l'an dernier et que les garçons devaient assister à leur prestigieuses leçons de grammaire.
_ Oublie-là, c'est une idiote, regarde là, avec ses cheveux tout n'importe comment et sa robe, elle préfère se rouler dans la boue comme un petit cochon. Ma servante Adelaïde pense que c'est parce qu'elle n'a pas de mère et que son père est trop occupé avec ses patients pour lui apprendre les bonnes manières.
_ Mon père est un homme très distingué, et il m'apprend tout ! Rétorqua-t-elle. Je sais même plus de mathématiques que vos frères !
_ Mais tu ne sais pas porter un chapeau. Cracha Lucy. De toute façon tu es si laide que ça ne te servirait guère !
La petite brune pouffa de rire.
_ Pauvre sotte !
Et elle passa son chemin en la bousculant d'un coup d'épaule.
Helen entra dans la buanderie en furie, ferma la porte derrière elle, et, ironie du sort, tomba nez à nez avec le miroir plein pied qui pâlissait là d'années en années depuis qu'on lui avait découvert une légère ébréchure dans l'angle droit, y étudia son reflet, sa peau peinte, sa coiffure hirsute, sa robe froissée, ses ongles salis, sa bosse sur le front et s'en détourna douloureusement, pincée d'une morsure de honte écœurée. Mais la voix de Lucy qui criait pour réveiller le/la cuisinier(e) de l'autre côté du couloir la sortit de sa stupeur tourmentée et elle se concentra sur la mission confiée par les os : voler un bidon de chaux. Elle fouilla en hâte les placards et tomba enfin sur les grands cylindres de métal. Elle en souleva un, peina un peu à avancer avec, le plaqua contre sa poitrine pour le maintenir stable, les genoux un peu fléchis sous son poids, et comprit qu'il lui faudrait ruser pour ne pas être repérée sur le chemin du retour. D'un côté, il fallait traverser dans l'autre sens les cuisines maintenant occupées, de l'autre, il lui faudrait éviter Charles, le majordome lunatique, et passer devant la porte du petit salon sans éveiller les soupçons des adultes. Elle posa le bidon, lança les osselets, les observa : S. Pourquoi « s » ?
Elle se mit à réfléchir à toute vitesse, combattant l'envie de se regarder à nouveau dans le miroir, juste pour vérifier si au moins sous un certain angle... Pense! S'ordonna-t-elle vivement sur un ton de reproche: que lui importait son apparence? Les anciens n'avaient-ils pas montré à quel point elle était mensongère et futile ? Et pourtant sa propre image... Elle se perdit dans la glace ternie une nouvelle fois. Quand elle lâcha enfin son propre regard qu'elle soutenait en faisant des mines, le « s » des osselets, renversé par le reflet, apparaissait comme un « 2 ». Deuxième choix, déduisit-elle aussitôt, bien, bien, très bien, elle ramassa ses petits artefacts de sorcière, reprit le bidon et sortit de la buanderie.
Charles lisait et ne fit pas vraiment attention à elle, quant aux adultes, ils entendirent ses pas trébuchants mais poursuivirent leur aimable discussion sans ciller.
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Comme Damien était le plus fort d'entre eux quatre, ce fut lui qui hissa le bidon de chaux dans le grand arbre qui faisait face à celui qui portait la cabane. Les frères et cousins Bleecker ne comprenaient pas vraiment ce qui se mijotait mais se méfiaient et observaient leur moindre mouvement en raillant leur allure de sauvages.
Mais lorsque Helen, engoncée dans la tournure de sa robe, perchée à califourchon sur une haute branche, aida Damien et Dorian à installer le bidon puis l'ouvrit, Scott, l'ainé des Bleecker s'écria : sautez, sautez tous, c'est de la chaux ! Ca va vous brûler !
Et il se suspendit au plancher pour franchir les quatre mètres de vide. Atterrissage périlleux qui se termina en roulade imparfaite et le laissa ébahi un moment avant qu'il ne se relève en grognant et ne détale pour éviter David resté en bas, qui lui soufflait des projectiles depuis sa sarbacane.
Mais les autres n'étaient pas si téméraires et regardaient désespérément l'échelle au sol en rappelant Scott à l'aide. Alors Helen plongea une pleine louche dans la poudre blanche et propulsa son contenu dans la cabane. Ils se mirent à crier et gigoter en tous sens, de peur plus que de douleur tout d'abord. Deux autres eurent le courage de sauter quand elle répéta la manœuvre mais les derniers se tassaient au fond de la cabane en hurlant, un des plus jeune pleurait bruyamment.
_ David, laisse descendre le petit par l'échelle, mais personne d'autre.
Il lui approcha l'échelle et la maintint fermement.
_ Quel âge as-tu ? lui demanda-t-il une fois qu'il fut à terre
_ Neuf ans.
_ Mais il est plus vieux que Dorian ! Protesta alors David.
_ Tant pis, laisses-le partir, c'est un trouillard. Répondit Helen du haut de la branche.
Et elle envoya une nouvelle plâtrée de chaux.
_ Laissez-nous descendre !
_ Ne vouliez-vous pas la cabane pourtant ? Demanda Helen d'un ton qui fit éclater de rire Damien.
_ Laissez-nous descendre.
_ Vous n'avez qu'à sauter.
_ C'est trop haut ! Donnez-nous l'échelle, ça suffit !
_ Seulement si vous nous donnez votre parole de ne plus poser un seul orteil ici.
_ Mais...
_ Pas de mais ! Cria-t-elle en lançant une nouvelle louche
Ils se mirent à crier à nouveau et Dorian tourna son masque sur son visage pour s'en servir de porte-voix et sortir de sa gorge un rire caverneux. L'idée plut à Helen qui applaudit en s'esclaffant et copia.
_ Apprenez à craindre la sorcière Malassa et ses frères impitoyables !
_ ARRETEZ ! ARRETEZ ! Scoooott ! Leny !
_ Jurez que vous ne reviendrez pas !
_ Promis, promis !
_ Vraiment ? Fit Helen en menaçant de vider le bidon tout entier.
_ Juré !
_ Juré craché ? S'amusa-t-elle.
_ Laisse-nous partir sale folle !
Damien soupira :
_ Très bien David, donne leur l'échelle, ce serait dommage qu'ils commencent à fondre.
_ Comme du beurre au soleil ! Mugit David en mimant le phénomène avec ses mains.
_ Ca fera de la bouillie de Bleecker! De la bouillie de Bleecker! De la bouillie de Bleecker! Chantonna Dorian
Quand ils furent tous descendu en courant, la tribu Malassa fêta sa victoire, lava le sol blanchi de sa cabane et refixa solidement son échelle. S'en suivit un aller-retour vers la maison pour transporter la malle d'Helen et une bonne heure de re-décoration. Fini les armures de chevaliers, les lances et les blasons sortis tout droit des romans gothiques à la mode, cette année, ils valaient mieux que ça.
Puis ils taillèrent et ornèrent un bâton de chef pour Damien, consultèrent les osracles comme il les avait baptisés et quand le crépuscule tomba, à la lueur d'une lampe à huile, ils se racontèrent des histoires de lions et de fantômes.
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Mais maintenant elle se tassait sur sa chaise, grelottait sagement, les pieds dans une bassine d'eau chaude et s'empêchait de crier, s'en empêchait en repensant à tout ce que cette journée avait apporté de bon: la première véritable victoire contre les voisins Bleecker avec qui la guerre avait été déclarée bien des années auparavant, le départ de son père et de Lord Collins finalement repoussé à demain : sans doute avaient-ils commencé à se raconter d'un côté l'Afrique, de l'autre l'Inde. Mais une larme roula tout de même sur sa joue après le centième passage de peigne dans sa tignasse emmêlée et le centième reproche frustré d'Adélaïde qui bataillait de toute la brusquerie qui la possédait à rendre la présentable pour le dîner. La douceur câline de Clarisse, qui jamais ne lui plantait la lime sous l'ongle quand elle les décrassait, qui jamais ne griffait ses oreilles ou sa nuque ni ne la contraignait au supplice absurde du fer à boucler, lui manquait déjà douloureusement.
Finalement, une fois ses joues et ses mains rosies d'avoir été tant frottées, ses cheveux épinglés à son crâne dans une couronne de boucles parfaites et statiques, sa robe salle échangée contre une propre, elle put quitter sa chaise, et secouer ses genoux engourdis.
Quand elle entra au salon, les garçons s'étaient changés aussi, mais d'eux-mêmes, déduisit-elle amèrement des quelques traces de brun encore visibles sur le menton de Dorian. Les jumelles et la fouine, en attendant de passer à table, trônaient sur un divan et chuchotaient en la regardant. En fait, tout le monde la regardait et elle se demanda un instant ce qu'elle avait oublié, apparemment rien pourtant.
_ Mais qui voilà ! Helen ! Alors, c'est bien mieux comme ça non ? Fit Lady Collins en désignant sa tenue. Nous mangeons dans quinze minutes! Vous pensez pouvoir rester coiffée aussi longtemps ? Taquina-t-elle.
Les trois filles gloussèrent.
_ Je ferai un effort. Répondit Helen à contre cœur.
Et la réponse fit rire Lord Collins qui demanda :
_ Voulez-vous faire une partie d'échec en attendant, ça ne 'décoiffe' pas ça, normalement.
_ Du moins, pas littéralement. Ajouta un des fils.
_ Contre vous monsieur ? Demanda Helen
_ Oui contre moi ma-de-moi-selle !
Anthony Collins n'aimait pas bien qu'elle l'appelle monsieur, on pouvait le lire sur son visage. Il était de ces rares hommes condamnés à la franchise: incapables de ne rien dissimuler de leur émotions ni de leur jugements tant ils s'imprimaient explicitement sur leur figure. Elle prit le plateau d'échec et alla s'asseoir en face de lui, sentit planer sur elle l'œil meurtrier des jumelles pour qui il fallait toujours se disputer un regard plus ou moins inattentif de la part de leur père, mais elle décida de s'en moquer et même de pousser le vice en disant :
_ Etes-vous tout à fait certain de pouvoir remporter une manche contre moi en moins de quinze minutes, mon-sieur ?
Grégory Magnus, regard plongé dans un article de journal, une pipe à la main, jambes croisées négligemment, ouvrit à ces mots de grands yeux surpris, et les tourna, incrédule et même un peu choqué, vers sa fille. Un rond de fumée s'échappa de sa pipe en silence.
Mais Lord Collins, lui, souriait dans le fond de ses yeux noirs, en fervent amoureux du défi.
_ Avec votre répartie ma chère petite, c'est comme si vous aviez déjà gagné... Lord Collins la fixa un moment.
_ Et si nous jouions donc, plutôt que de tourner autour du pot ! Ayons l'esprit sportif, de toute façon l'important n'est pas de gagner, comme on dit... Lança-t-elle pour rompre le silence.
Cette fois-ci, Collins se mordit la lèvre avant de pouffer de rire, puis il installa ses pièces- les noires puisqu'on laissait toujours les blanches aux femmes- en s'esclaffant :
_ Tu as entendu ça Grégory, deux phrases, deux phrases et elle me rabat mon fichu caquet! C'est une Magnus dans l'âme ! A vous de commencer Helen.
_ Anthony ! Ne jure pas ainsi devant les enfants, et encore moins devant moi d'ailleurs ! Souffla Lady Collins en revenant dans la pièce l'air passablement agacée.
_ Excuse-moi mon trésor.
Les trois frères vinrent tourner autour du plateau pour établir leurs paris.
Le dîner se déroula dans une certaine sérénité même si Helen ruminait un peu la vexation d'avoir perdu à la toute dernière minute de jeu alors que si elle avait joué le cavalier plutôt que sa dernière tour... Mais une part d'elle-même se flattait de ce que Lord Collins ne lui avait pas laissé remporter la manche, comme le lui avait suggéré sa femme trop imbue de ce genre de courtoisies pour s'apercevoir qu'elles contenaient un fond de mépris insultant.
Ensuite, elle joua contre David et Damien qui s'associaient souvent en binôme pour avoir ne serait-ce qu'une petite chance de victoire, chance qui leur échappa d'ailleurs. Et en allant chercher un jeu de dames chinoises autour duquel regrouper les veilleurs, elle passa devant la chambre des filles qu'Adélaïde bordait l'une après l'autre en entendit son nom à deux reprises.
Puis, comme Dorian s'endormait doucement sur le divan en écoutant les adultes parler, que des bâillements de moins en moins retenus entrecoupaient les piailleries des garçons, que Helen assise sur les genoux de son père, n'essayait même plus de dessiner des animaux dans la fumée, il fut décidé que tous devaient se coucher.
Quelques heures plus tard, pourtant, alors que le manoir lui-même semblait ronfler doucement, Helen se réveilla, en proie à une mélancolie inhabituelle redoublée du mécontentement qui la hantait à se savoir isolée dans la chambre d'amis la plus à l'écart du foyer et du reste de la tribu. Elle étira le bras jusque sur la table basse, veillant à n'exposer au froid que la plus petite parcelle de chair possible et soupira en n'y trouvant ni chandelier, ni bougie. Une petite rafale de vent vint faire grincer les poutres tout justes éclairées par un réverbère oublié dehors. Réverbère dont la flamme oblongue prolongeait sa lueur déteinte sur le papier peint fleuri de la chambre. La flamme tremblait par à-coups dans sa cage de fer et Helen se demanda si elle pourrait la décrocher depuis la fenêtre.
Elle se leva et s'approcha donc, força une main sur la poignée endurcie par l'humidité, tenta de la pivoter de chaque côté, concentra ses efforts vers la droite, là où elle sentait qu'il y avait du jeu.
Soudain les deux battants craquèrent et s'ouvrirent en grand, manquèrent de la frapper de plein fouet, la lumière disparut, engloutie dans un courant d'air lugubre, une odeur de cire chaude pénétra dans la chambre avec la nouvelle rafale. Le vent s'engouffra sous les meubles, animant la poussière d'une volonté sournoise, les grandes ailes blanches des couvertures planèrent dans la pièce, Helen se précipita sur les battants, tenta de les refermer, vit comme une longue main s'accrocher au rebord de la fenêtre, comprit que s'était une branche, n'en fut plus si sure ensuite, tenta d'attraper cette chose difforme, pour s'en assurer, la sentit glisser entre ses doigts, regarda dehors à sa recherche, sa robe de chambre voltigea autour d'elle, il y eut des rires dans le lointain et le bruissement des arbres. Elle parvint enfin à tout refermer, emprisonner dehors le râle impétueux. Le calme redescendit sur la pièce telle de petites feuilles noires et gonflées qui se tassent doucement au fond de la tasse une fois que le thé fumant est servi.
Alors, peu rassurée, elle rempila les couvertures sur son lit, sortit le museau de sa porte et fila jusqu'à la bibliothèque ronde des Collins qu'elle aimait tant. Moins poussiéreuse, plus aérée et plus ordonnée que celle de son père. Elle y parcourut les étagères encastrées dans la marqueterie précieuse du mur, ne sut pas se décider entre un recueil de sonnets et ce qui semblait un roman traduit de l'Allemand- Goethe- elle n'en avait jamais entendu parler, mais les premières lignes lui plaisaient- finit par élire cet illustre inconnu, se dit qu'elle pouvait bien jeter un œil à la collection d'estampes chinoises en passant, mais alors Lord Collins entra par la porte déjà ouverte et elle dut se cacher dans un creux du mur, craignant les foudres de Jupiter si quelqu'un la trouvait debout à cette heure tardive.
A quelques pas d'elle, Lord Collins se servit un verre de liqueur brune et s'assit dignement dans un fauteuil, trempa une plume dans l'encrier et commença à griffonner. Le craquement rythmé de la cheminée et le bruissement du papier sec agissait comme une berceuse et sa tête blonde commençait à tomber sur ses genoux repliés contre sa poitrine. Elle trouva pourtant la volonté de rouvrir les yeux vit Sir Collins tendre les bras pour s'étirer, fut prise d'un agréable trouble à cette exhibition détaillée de la chemise soudainement tendue sur la stature imposante, nez droit d'une noble intelligence, sourcils sombres dont la rigueur se laissait sensuellement adoucir par des lèvres pleines, féminines. Ses ongles crissèrent quand il passa les doigts sur ses joues un peu creuses, dans les repousses de sa barbe et lorsqu'il murmura à son ombre qu'il fallait qu'il se baigne avant le départ, Helen eut la sensation qu'on lui coulait de l'airain dans l'estomac. Sensation qui aurait dû être désagréable mais ne le fut pas vraiment, non.
Puis entra Lady Collins, lèvres pincées dans sa tentative de dissimuler un bâillement. Ils parlèrent ensemble du départ, puis du manoir qu'il fallait apparemment agrandir encore et redorer, puis des enfants et de leur manie de se jeter sur Miss Magnus. Helen tendit les oreilles.
_ Juliet et Lucy ne se jettent pas sur elle au contraire. Elles semblent plutôt la détester un peu plus d'année en année. Remarqua Anthony Collins.
_ C'est qu'il y a comme une rivalité tacite entre elles et que toi, mon cher mari, tu as les yeux si peu entrainés à ces formes de sentiments qu'ils passent tout à fait inaperçus devant toi. Je ne te blâme pas, mais ton comportement en est rendu pernicieux et bien mauvais pour elles.
_ Pardon ?
_ Ce que je veux dire et que les jumelles souffrent de ce que tu accordes plus d'importance aux garçons qu'à elles deux. D'ordinaire sans doute, jugent-elles naturel que leur père se consacrent d'avantage à ses fils et se consolent-elles en comprenant là la cause de sa distance. Mais voilà que la petite Magnus arrive et que... Lady Collins soupira douloureusement.
_ Qu'y a-t-il, termine donc ta pensée.
_ Pa-parfois, j'ai l'impression que tu as sincèrement plus d'affection pour la fille de Grégory que pour les tiennes. Et je pense que tu flattes à tort l'orgueil et les défauts de cet enfant. Helen pourrait être une bonne fille, mais son père et toi ne savez pas condamner son arrogance et sa mauvaise conduite.
_ Je reconnais qu'elle a des manières à elle...
_ Des manières à elle ? Anthony, de tous les enfants que j'ai vu passer dans cette maison, et dieu sait que cela commence à faire un certain nombre, jamais je n'ai vu plus indomptable et plus effronté.
_ Allons, elle n'a pas de vilaines intentions, c'est son entrain qui parle. Juliet et Lucy n'ont pas meilleures âmes, seulement, les leurs ont été savamment bridées. Mais je ne me permettrai pas de critiquer les méthodes de Grégory, d'autant plus que je ne suis pas certain pour un sou qu'elles soient mauvaises, au contraire.
_ Souviens-toi comme Helen a fait pleurer Adelaïde la dernière fois.
_ Voyons, ce n'est pas une enfant de onze qui dicte sa loi à une nourrice de combien, seize, dix-sept ans, Adelaïde devait avoir une toute autre raison de pleurer et je mettrai ma main à couper que cette raison à un rapport intimement étroit avec l'apprenti de ton tailleur. Fit-il dans une imitation d'œillade. Lady Collins pouffa de rire et lui donna une petite tape sur l'épaule.
_ Et moi qui pensait sottement que tu te tenais à l'écart des commérages des domestiques, en vérité, tu es le pire d'entre nous ! Mais tout de même, je m'inquiète pour cette petite, et pour Grégory... Sais-tu que lors de sa dernière visite il m'a confié qu'elle lui causait quelque fois bien du souci et si tu avais pu lire la peine dans ses yeux... Oh mon pauvre ami... Il l'avait grondé quelques jours plus tôt à propos de je ne sais qui qu'elle avait tourné en ridicule et avait eu le malheur de lui dire qu'il ne se gratifiait parfois pas de l'avoir élevé, ce après quoi la petite insolente se serait endurci de telle sorte qu'elle ne parla ni ne mangea guère pendant près d'une semaine avant d'accepter de se raccommoder avec lui. Te figures-tu pareil scénario ? Mais ce n'est pas cette humeur si passionnée qui le trouble tant chez sa fille, non, c'est, outre sa tendance à désobéir simplement par plaisir, sa témérité inconsciente et sa curiosité obsédante envers les recherches qu'il mène. Si tu avais vu son air, Anthony, il semblait mortifié à l'idée de devoir redoubler de sévérité avec elle. Tout de même, cette enfant a une chance immensurable d'avoir un père si bon et qui lui témoigne tant d'amour, on attendrait de sa part au moins un peu de reconnaissance, de gratitude.
_ Les enfants en ont rarement. L'âge y est pour quelque chose, elle deviendra plus raisonnable en vieillissant.
_ En attendant, je ne voudrais pas que...
Lady Collins interrompit la course de ses mots lorsque le docteur poussa la porte de la bibliothèque. La conversation changea aussitôt de thème et s'éternisa si bien qu'Helen, se répétant sans cesse les paroles échappées plus tôt dans l'espoir d'en tirer une interprétation moins réprobatrice, commençait à dodeliner de la tête.
Enfin vint le moment de libérer les lieux et tous sortirent. Lord Collins, le dernier, se leva de toute sa hauteur, vida d'un trait le reste de liqueur, replia ses feuillets, passa une main errante dans ses cheveux très noirs, trébucha un peu contre le bord du fauteuil mais n'y prêta guère d'importance, souffla sur une lampe à l'entrée et sortit dans le silence. Helen tenta de calmer son souffle une fois détournée de cette lourde hypnose et se redressa. Ses mollets fourmillaient d'être restés trop longtemps inactifs mais elle rejoignit sa chambre en vitesse et s'engouffra sous les couvertures.
Mais alors même Goethe ne parvint pas à distraire ses pensées de son défenseur et de la suave lenteur de ses moindres gestes, et la négligence latente derrière le personnage conventionnel, l'humour tranchant qu'il avait parfois et qui faisait beaucoup rire son père, la faisait rire aussi même si elle n'en saisissait pas toutes les nuances.
Et soudain son ventre réclamait avec l'impact irrépressible de la faim et de la soif mêlés, mais ne réclamait ni eau ni nourriture. Elle s'enfonça un peu plus sous l'édredon, en partie soulagée par la chaleur et le poids qu'il pesait sur elle. Elle se demanda un instant de quelle infâme fièvre elle était tombée victime, établit, à la manière de son père devant un malade, la liste des symptômes.
Oh elle n'avait pas peur, non, elle pressentait bien de quoi il s'agissait au fond d'elle-même, les femmes de la tribu l'avait prédit maintes et maintes fois et son père aussi de temps à autres. Ca allait de pair avec tout ce sang de la semaine dernière et avec la fertilité, et quelque chose comme l'amour charnel.
Les anglais appelaient ça péché, ses amies négresses d'un autre nom qui voulait dire manque et joie à la fois et qui les faisaient glousser. Son père lui avait dit un jour que personne d'autre qu'elle-même n'avait le droit de lui imposer une définition à ce propos, qu'elle aurait à juger d'elle-seule ce qu'elle en penserait, si elle préférait le voir comme un délit, une malédiction ou comme une délivrance, un marchepied vers l'immensité ou... enfin, comme ce qu'elle voudrait. Il lui avait dit de rester rassurée, parce que le monde était assez vaste pour qu'elle y trouve une place qui soit la sienne et non pas celle où on la déposerait. Mais qu'il faudrait toujours qu'elle pense et pense encore, qu'elle fasse preuve de bon sens et de prudence, car même la liberté avait ses sacrifices, et ils étaient nombreux...
Ses jambes rigides, ses mains moites, elle se laissa avaler entre le matelas et l'édredon, dans le frottement des tissus contre ses cinq sens, engloutir dans l'acuité suprême qu'il lui semblait gagner secondes après secondes. La longue voûte dorsale du squelette dont elle s'imaginait forgée se creusait d'elle-même ou au contraire s'affaissait, toujours serrée, toujours avide de sa propre douleur, anticipant un martyre avec une hâte quasi insupportable. Son souffle chauffait la nuit en saccade. Elle tapa des talons dans le matelas, frustrée, gênée, puis agrippa, comme pour l'arracher de sur elle, la robe de chambre de ses deux poings et l'un d'eux glissa, très involontairement, juste un peu plus bas et c'était ça elle explosa tout entière, sentit ses narines vibrer.
Puis les secondes d'élévation s'étiolèrent péniblement- si seulement elle pouvait maintenant fondre dans des bras anesthésiants, ou offrir ses propres bras en anesthésie pour fondre la douleur d'un autre - et sur terre, une solitude telle qu'elle n'en avait jamais connue la poignarda.
Sans doute aurait-elle accepté de pleurer pleinement cette fois, si cette versatile et concupiscente famine ne l'avait pas obsédé à nouveau, et encore à nouveau.
Elle se réveilla avec des cernes au petit matin sans être tout à fait certaine d'avoir réellement dormi.
