Chapitre 3

Bien évidemment, ils furent tous les quatre privés de déserts et interdits de sortie pendant trois jours lorsque la maitresse de maison eut vent de ce qui était arrivé à la chaux. Une des bonnes Bleecker en effet, qui avait l'habitude, à la requête de Lord Collins, de déposer un hebdomadaire à l'entrée quand elle revenait du marché, rapporta à Lady Collins, au détour de la conversation, l'incident qui lui avait valut une visite chez l'apothicaire le matin-même: il fallait acheter une pommade pour adoucir les brûlures des enfants.

Lady Collins, en fureur, les convoqua immédiatement pour leur ordonner d'aller présenter leurs excuses et lorsque Damien et Helen rétorquèrent qu'ils ne se rabaisseraient jamais à une telle avanie, Charles, à qui la fiole de Brandy rangée dans le second tiroir de son bureau d'intendant donnait la main lourde, fut autorisé à leur donner quelques coups de règle. Ils y furent condamnés, selon la grande instance, à la fois pour leur cruauté et pour leur insolence. Helen, cependant, n'appréhendait rien en regardant les garçons sécher leurs larmes puis comparer en gloussant les marques roses sur leur fessier dans une glace. Elle avait conclu un marché tacite avec Charles quelques années auparavant. Le bougre n'avait pas vraiment le cœur de lever la main sur elle alors à chaque fois, assise sur la table, elle retirait ses chaussures et ses bas de laine et faisait claquer quatre ou cinq fois le bâton contre le bois pendant qu'en échange, à genoux sur le sol, le majordome se réjouissait de lui caresser les pieds, fascination étrange qu'il avait et en laquelle elle avait cru cerner sa faiblesse.

La punition n'empêcha cependant pas la boîte de confiseries italiennes que Lady Collins avait destinée aux voisins en guise d'apologie de terminer miraculeusement dans la chambre des garçons quelques heures plus tard.

En ronde sur le tapis, derrière le lit du cadet, autour d'une grande feuille blanche sur laquelle ils s'employaient tous à redessiner le plan du manoir et des alentours - dans une visée stratégique- ils dégustaient justement les derniers caramels lorsque la voix de Lady Collins résonna dans le couloir. Helen bondit et cacha la boite dorée sous les couvertures, retira dans la précipitation, puisqu'il leur était désormais interdit de se promener déguisé dans le manoir, le masque qui pendait dans son dos ainsi que celui que portait Dorian et qui s'était coincé au niveau de ses oreilles. La porte de la chambre s'ouvrit bientôt.

_ Les enfants, descendez-donc au salon saluer madame la Comtesse de Chaterlay et son fils.

Helen eut un mouvement de recul perceptible auquel Damien répondit en offrant son sourire compatissant, il partageait secrètement son aversion pour la noble dame. Lady Collins fit mine de ne rien remarquer mais lança à sa jeune hôte un regard entendu, la priant dans une silencieuse sévérité de ne produire aucun éclat. Et tous descendirent sans un mot.

Sa coiffe sophistiquée seule dépassait du fauteuil où la comtesse avait pris place et Helen ralentit volontairement le pas afin que les trois garçons déposassent leur bise froide sur la joue stoïque en premier, comme pour laisser le temps à sa redoutable adversaire de digérer la déception de sa présence sous ce même toit. Quand vint son tour, sa gorge se noua au point qu'elle préféra se taire et s'efforcer sagement de cacher la répulsion qu'elle avait à approcher ce visage de statue. Au moment fatidique pourtant, elle leva les yeux et croisa les prunelles d'acier tant haïes mais ne put alors se résoudre à les quitter du regard et à perdre ainsi cette première confrontation.

A tous les égards, Madame la Comtesse de Charterlay pouvait prétendre au titre de plus belle femme de tout Londres, et Helen se devait d'admettre que le surnom de vieille peau dont elle l'avait affublée ne pouvait légitimement s'appliquer qu'à son âge relativement avancé et en aucun cas à sa physionomie. S'il avait fallu qualifier son aspect, le terme d'exquis aurait prévalu de peu sur celui d'inhospitalier car c'était là ce qu'évoquait exactement la beauté si particulière de la Comtesse : les landes hivernales du nord de l'Angleterre et leurs mailles serrés de conifères couchés par les vents, le givre naissant au coin des fenêtres et la fragile vigueur des perce-neiges.

'Vous avez grandi ma chère' fut, contre toute attente, la seule remarque qu'elle daigna prononcer, ne cherchant pas à dissimuler vainement l'inimité viscérale qu'elle portait à la jeune Magnus. Helen, chassant ses dernières secousses, s'assit, puis se releva en s'excusant docilement: elle en avait oublié de saluer Herbert Chaterlay, le nez levé, le dos droit, vêtu comme un jeune prince.

Lady Collins se racla doucement la gorge et fit servir le thé à Charles. Le domestique bougonnait, il bougonnait plus que d'ordinaire, sans doute par avance las d'être victime des sarcasmes soyeux de la Comtesse. Helen termina sa tasse si hâtivement que son palais la brulait. Au fil des années, lorsque par malheur elle croisait le chemin de cette grande dame londonienne venue se ressourcer d'un séjour à la campagne, elle avait appris à demeurer le moins de temps possible en sa compagnie.

Enfin, Lady Collins, en parfaite diplomate, vit Dorian contempler avec regret le ciel radieux à travers la dentelle des rideaux et fit savoir aux enfants que leur punition était levée et qu'ils pouvaient aller jouer dehors. Helen cacha son empressement et traversa la pièce à pas lents derrière Damien.

_ Vous jugez encore convenable qu'une petite femme de son âge se mêle aux jeux de vos fils ? S'étonna la Comtesse.

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L'après-midi était déjà bien avancé quand ils entreprirent de gravir le plateau d'Avondry, rite initiatique qui se déroulait une fois par an et au cours duquel un certain nombre d'épreuves devait être accomplies avec brio. Si bien qu'une fois au sommet, contemplant le versant caché de la plaine, bondissant et se roulant dans l'herbe fraiche, ils virent le soleil décliner dangereusement. Leur retour fut en plus retardé par un détour, et par la formidable découverte –grâce aux osselets- d'un trésor : un herbier égaré gisait là entre deux pots de peinture séchée. On pouvait encore lire sur les feuilles jaunies les savantes descriptions d'une calligraphie régulière et admirer les aquarelles inachevées. Après rapide vérification, chaque plante qu'ils croisèrent en chemin y était répertoriée avec son nom populaire, son nom scientifique, son origine supposée, ses caractéristiques, sa durée de vie et même ses vertus médicinales accompagnées de quelques recettes. Le large cahier passait de main en main, chacun lisant un extrait à haute voix, toutefois, lorsqu'ils franchirent la lisière du petit bois qui les séparait du manoir et qu'au-dessus des arcs-boutants des branches, l'horizon noircissait, Damien, convaincu qu'il leur fallait presser le pas, les défia de le battre à la course et ses frères partirent au galop derrière lui. Mais Helen, qui en d'autres circonstances n'aurait sans nul doute pas manqué l'occasion de montrer qu'elle courait encore le plus vite, se trouva tant absorbée par sa lecture que ses oreilles s'étaient bouchés.

Quelques minutes plus tard donc quand elle trébucha sur une racine et qu'il ne lui fut plus possible de lire dans une telle pénombre, elle ferma le cahier et pris note de sa soudaine solitude. Elle eut le vague souvenir qu'il était question d'une course, haussa les épaules et décida de s'arrêter à la cabane pour y déposer le précieux herbier. Elle redescendait l'échelle lorsque le sol au-dessous d'elle s'éclaira brusquement. Elle se retourna mais la lumière dans son dos l'aveugla tout d'abord et elle ne put qu'entendre :

_ Restez où vous êtes !

_ Oh flute, Lenny, c'est la fille ! Qu'est-ce qu'on fait ?

_ C'est toujours mieux que personne. Non ?

Les silhouettes des Bleecker dans le halo de la lampe à huile encerclaient l'échelle. Dans un mouvement brusque, elle s'élança pour remonter les barreaux de bois mais quelqu'un lui saisit la cheville et tira. Ses poumons se vidèrent de leur souffle lorsque son dos percuta le sol, toutefois elle tâcha de se relever assez vite et se mit aussitôt à insulter les visages qui l'entouraient et à invoquer des pluies de démons. Lenny l'attrapa par le poignet et la traina derrière lui, la sommant de suivre sans broncher. Elle se débattit avec la force de trois diables, crut même parvenir à s'enfuir pendant un instant mais se retrouva très vite solidement encordée à un chêne.

Elle riait, se moquait, les provoquait, voyant qu'aucun d'eux n'osait s'approcher d'elle, scrupuleux qu'ils étaient au fond d'eux-mêmes. Helen se félicita de s'être faite coincée à la place de Damien ou de David, dans sa certitude que son statut, s'il ne l'immunisait pas totalement, la protègerait du moins plus qu'eux, d'ici que les Bleecker trouvent le cran de toucher à un seul de ses jolis cheveux...

_ Fais-le. Ordonna Lenny à un de ses frères.

_ Non, je ne me vengerai pas contre une fille, ce sont là des manières fort grossières ! Nous devrions tous la laisser là et nous en aller, elle est assez punie.

_ Assez punie ? Mais c'est elle la meneuse, c'est elle la plus méchante !

_ Et l'an dernier elle a eu la main leste sur Scott, non ?! S'il était là, il voudrait certainement lui rendre la monnaie de sa pièce !

_ Ca c'est bien vrai !

_ Et souviens-toi quand elle a enfermé Loris dans la tour de la mort !

_ Et quand elle m'a lancé des pierres ! Et à Jonathan aussi !

_ Parce que vous nous aviez attaqué en premier ! Justifia Helen

_ Et quand elle a fait croire à maitre Joseph que c'était nous qui avions volé le fusil de chasse ! Alors que c'était elle !

_ Et moi, elle m'a forcé à être son esclave pendant une semaine !

_ C'est vous-même, Jonathan, qui vous étiez engagé à être mon esclave si je promettais de vous laisser m'embrasser après! Protesta-t-elle.

_ C'est des sornettes Lenny, je le jure. Elle dit n'importe quoi !

_ Mais enfin de quoi s'agit-il ? D'un procès ? Cria Helen.

_ D'un procès ? Oh non, Miss Magnus, les filles comme vous n'en méritent pas ! Elles ne reçoivent que leur châtiment ! Vous entendez ? Vous n'êtes qu'une peste Helen Magnus, une peste, une sorcière, une abominable chipie, une souillon, une...

Lenny approchait d'un pas de plus à chacune de ses injures et se retrouva bientôt à portée de tir. Elle ne manqua pas et le jeune homme essuya le trait de salive sur sa joue avec le revers de sa manche. Le rouge lui monta jusqu'aux racines des cheveux et il se tourna vers son frère en le pointant d'un doigt colérique.

_ Tu ne veux pas le faire grand trouillard, et bien je le ferai !

_ Fais comme bon te semble, mais moi, je ne participerai pas à ces vilénies ! Je rentre, et vous devriez tous faire de même.

Trois garçons s'enfuirent docilement avec lui. Et dès qu'ils furent hors de vue, Lenny fit jurer les autres, détacha sa ceinture et pendant un instant une image autrement perverse vint à l'esprit d'Helen.

_ Préparez-vous à crier. Menaça-t-il

Il plia la ceinture en deux et la fouetta avec. La surprise seule la fit sursauter. Néanmoins, une fois que l'un d'entre eux l'eut osé, il fut bien plus aisé pour les trois autres de l'imiter bien sagement et elle commençait à souffrir réellement.

Finalement, elle ne cria pas, s'abandonna tout juste à gémir de soulagement lorsque chacun eut donné à son tour ses deux coups purgateurs et qu'ils cessèrent, mais son front brulait de s'être tant froncé et ses joues poissaient de larmes. Et aussi bizarre que cela puisse paraître, elle repensa alors à un article qu'elle avait lu, qui traitait d'un moine qui se flagellait. Une intuition irraisonnée la frappa : Dieu, le bon dieu qui avait bercé son insouciance de songes puissants et de rêves de justice, celui qu'on lui faisait parfois chanter dans les églises le dimanche matin, que les Collins remerciaient avant le souper, ce vieux bon dieu, omniscient, omnipotent, trinitaire, auquel son père avouait parfois ne pas croire, n'existait pas, elle en était certaine.

Il y eut des voix dans le lointain qui appelaient indistinctement. Les Bleecker lui envoyèrent encore quelques railleries qu'elle n'entendit pas, puis un silence gêné tomba entre eux, ils la regardèrent fixement tout d'abord, toute bouillante qu'elle était encore, puis évitèrent de se regarder les uns les autres, voulurent peut-être tour à tour la regarder à nouveau mais leur yeux ne purent soutenir l'ardeur de sa fierté alors ils s'en allèrent tandis que les voix approchaient.

Helen se contorsionna aussitôt pour tirer l'éternel petit couteau de sa bottine et se mit à frotter la lame contre les cordes.

_ Helen ?! Helen ?!

_ Ici !

Damien sortit de l'ombre en courant et termina de la détacher en parlant précipitamment.

_ Ces imbéciles de voisins ! Tu n'imagines guère comme Maman est en colère que nous soyons en retard pour diner alors que la comtesse est là, David est à l'intérieur en train de se faire sermonner, Adelaïde et Dorian te cherche de l'autre côté du jardin. T'attacher ici, non mais vraiment, quelles brutes finies, n'ont-ils rien de mieux à faire ?

Le dernier lien lâcha et Helen fit quelques pas avant de s'effondrer à plat ventre.

_ Est-ce que ça va ? Demanda-t-il en la relevant

_ Oui, oui. Mais je te promets que je vais tous les massacrer un par un.

_ Et je t'aiderai avec grand plaisir mais dépêchons-nous, tu veux ?

_ Ah vous voilà Miss Helen ! S'exclama Adelaïde en les voyant surgir dans le cercle de sa lanterne. Tout le monde vous cherche et se fait un sang d'encre, j'espère que vous êtes fière de vous ! Voyons, que vous est-il arrivé, vos habits sont tout fripés ! Tant pis, ce n'est plus le moment de vous changer, vous irez manger ainsi vêtue, et que cela vous serve de leçon !

Ils prirent tous place à la grande table dans les murmures des jumelles dont les longs cils papillonnaient pour Herbert, sous le sourire narquois de la Comtesse et les grands yeux ébahis de la coqueluche brune à côté de qui Helen dû s'asseoir.

_ Vous êtes pâle... Elle chuchota si faiblement qu'Helen peina à l'entendre tout d'abord et, ne s'attendant pas à se voir adressée la parole par cette prétendue demoiselle, elle préféra s'assurer de ne pas avoir été la victime d'une hallucination maline.

_ Vous m'avez parlé ?

_ J'ai dit que vous étiez pâle. Répéta-t-elle tout aussi doucement en jetant un coup d'œil en coin à ses deux amies.

_ J'ai très faim.

_ Si vous n'aviez pas été privée de goûter...

_ Je n'en apprécierais que moins de me gaver la panse ce soir. Murmura-t-elle avec une grossièreté choisie. Mais la brune ne silla pas.

_ C'est une philosophie. Reconnut-elle en souriant avant de regarder de nouveau du côté des jumelles. Où étiez-vous ?

_ Vous ont-elles demandé de me cuisiner ?

_ Non, non, je ...

_ Peu importe. J'ignore même encore votre nom.

_ C'est Malory Dorwell.

_ Et moi Hel...

_ Helen Magnus, oui je sais, tout le monde parle toujours de vous. Elle jeta subrepticement, encore une fois, un œil aux jumelles et tourna sept fois sa langue dans sa bouche.

La comtesse insista ensuite pour que les deux soeurs s'assoient au clavecin et l'entretiennent de leur jolis chants. Lorsqu'elle en eut assez entendu, elle les loua gracieusement mais froidement et jubila d'un plaisir cru à faire remarquer qu'Helen ignorait la musique.

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_Tu triches David !

_ Non !

_ Et cette carte dans ta manche, qu'est-ce que c'est ?

_ T'es pas marrant frérot ! J'aurais pu gagner là !

_ Shhut, shut ! Mais fermez-la nom de nom, quelqu'un monte ! Helen, vite, planque-toi, planque toi !

Elle fila dans l'armoire, Dorian en referma brusquement la porte incrustée sur elle, la tringle intérieure tomba déversant un flot de chemise sur sa tête. Elle tenta de s'en dépêtrer, se cogna, jura, se mit à rire en entendant les garçons se moquer d'elle depuis l'extérieur, colla sa main à sa bouche, la porte de la chambre venait de s'ouvrir.

Alors, il y eu les longues remontrances de Lady Collins qui craignait que ses garçons ne fassent de leur tendre mère la risée de tout Londres à force de mauvais comportements, puis la porte claqua.

_ Hey ! Hey ! Aidez-moi à sortir de là ! Le loquet est bloqué.

Ils tirèrent dessus, l'armoire céda, la serrure valsa dans la pièce, Helen fut éjectée à travers le bois qui se fendit en un puissant craquement, une avalanche de vêtement explosa tout autour d'elle et déjà les pas approchaient de nouveau dans le couloir. Mais le bruit de leur rires les couvraient alors qu'ils se chamaillaient en se lançant les chaussettes que Damien s'évertuait à remettre en ordre sur les étagères.

_ Arrêtez, arrêtez ! J'ai entendu un bruit !

La porte s'ouvrit avec une telle violence qu'elle manqua sortir de ses gonds. Ils se figèrent. Adelaïde porta ses deux mains à sa bouche sans que l'on ne pût savoir ce qui en était la réelle cause: la présence d'Helen dans la chambre des garçons ou l'innommable désordre qu'ils y avaient mis. Elle ne toucha mot, avança dans la pièce d'un pas rageur en remontant ses manches. Les garçons coururent aussitôt jusqu'à leur lit et la servante attrapa Helen par l'oreille et la traina hors de la pièce.

Ses doigts toujours pincés dans le cartilage fulminant de la jeune fille, elle la poussa dans sa chambre et lui cracha ses communes menaces, secouant un index furieux devant elle. Puis elle reprit son souffle et s'apprêta à sortir quand Helen se colla soudainement contre la porte.

_ Laissez-moi passer, insolente ! Cria Adelaïde

_ Tu ne diras rien à Lady Collins.

_ Pour qui vous prenez-vous, Miss Magnus, à me donner des ordres ainsi !

_ Ce n'est pas un ordre, c'est un conseil. Parce que j'ai entendu certaines rumeurs sur toi, Adelaïde, qui feraient frémir les Collins de honte et il me semble que tu tiens à ta réputation de bonne fille et à ta place dans cette famille... Lâcha la petite, arborant son sourire le plus condescendant.

La servante secoua sa mime déconfite, la poussa et sortit en trombe. Helen alla se coucher satisfaite.

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La tribu Malassa savait pertinemment qu'il ne lui était pas officiellement autorisé de naviguer la barque sur l'étang du creux des bois mais considérait que, dans la mesure où personne n'était mis au courant d'un délit, alors celui n'existait tout simplement pas. Ils avaient tous quitté leur chaussures et laissaient tremper leur pieds dans l'eau fraiche du matin. Damien se pavanait au soleil de onze heures, David maniait la grande rame, Dorian et Helen battaient leur record de ricochets. Tout à coups, David recula d'un bond, pris de panique, et tomba sur eux. La barque tanga.

_ Un serpent, un serpent sous le bateau !

Dorian se mit à hurler, Damien à le rassurer. Helen sentit la bête frôler ses orteils et sortit vivement les pieds de l'eau. David se saisit de la rame à nouveau et la plongea dans l'eau.

_ Que fais-tu ? Pauvre fou ! Tu vas l'énerver ! S'interposa Damien

_ Mais il faut bien le faire partir !

_ Taisez-vous et calmez-vous ! Supplia Helen et arrachant la rame des mains de David. Il est sous la coque.

_ Helen, qu'est-ce-que tu fais ? Redresse-toi, tu vas nous faire chavirer ! Et s'il te saute dessus et te mord ?!

_ Je le vois ! Je le vois ! S'exclama-t-elle.

_ Très bien mais ça suffit, n'approche pas !

_ Chut ! Tais-toi Damien, c'est une couleuvre, ça ne craint rien...Bon sang qu'est-ce qu'elle est grosse, on va leur faire la plus belle frayeur de leur vie ! Tiens moi ça ! Elle lui rendit la rame dans un élan d'excitation.

La texture de la peau du reptile n'aidait pas, si inhabituelle qu'Helen avait du mal à fermer la main autour sans tressaillir et la retirer aussitôt, le cylindre d'écailles froides se dérobait sous ses doigts, comme s'il avait était badigeonné de jaune d'œuf ou frotté de savon. Mais la difficulté majeure venait de ce qu'Helen ne distinguait qu'à grand peine la silhouette de la bête dans l'eau verte que les rayons ne perçaient qu'en surface. Elle parvint à avoir une prise pourtant et ne comprit qu'en tirant le serpent hors de l'eau qu'elle le tenait par l'arrière de la tête, position qui lui sembla plutôt judicieuse après coup. Les garçons se tassèrent au fond de la barque. Helen essayait de ralentir les incessants gigotements de la couleuvre en l'enroulant lentement autour du bâton de chef.

_ Matelots! Cap sur le jardin des Bleecker !

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Elle avançait en silence dans les broussailles, en sifflant des paroles de réconfort au reptile qu'elle caressait d'une main encore un peu tremblante.

_ Aïe ! Souffla Damien derrière elle.

_ Qu'est-ce qu'il y a ?

_ Ces plantes me piquent les pieds pas toi ?

_ Non parce que je peux marcher sur de la braise sans rien sentir.

_ Menteuse ! Accusa David

_ Tu paries ?! Un melon confit de chez Lorans and B ?

_ Maman ne nous laissera jamais en acheter !

_ C'est là tout l'intérêt du pari ! Gloussa Helen

_ Parier une bêtise contre une autre bêtise encore plus grosse, pas besoin d'être diplomé pour savoir que ça va mal finir... Soupira Damien en riant.

_ Venez ! Fit Dorian en chuchotant. Les domestiques préparent la table ! Ils vont déjeuner dans le jardin !

_ Parfait ! Damien peux-tu me faire la courte échelle ?

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Cachée sous la nappe des voisins, elle attendait le signal en retenant la longue couleuvre qui, manifestement, voulait s'échapper. Une chaise disparaissait de temps à autres et revenait aussitôt surmontée d'une paire de cuisses. Elle reconnut celles de Lenny et se mit à ricaner silencieusement. L'oliphant sonna. Elle guida la bête agitée et la fit s'enrouler autour au pied de chaise du garçon. Lorsque le serpent commença à monter lentement, Helen rampa furtivement jusqu'à la grande haie, priant pour que le grand chien qui la regardait en grognant ne la fasse pas remarquer, entendit des hurlements et des bruits de vaisselles cassées alors qu'elle escaladait le muret, tomba à plat ventre de l'autre côté, abasourdie. Elle entendit tout de même le vacarme des enfants et des domestiques, des aboiements enragés, le panorama de juron de Mr Joseph, la voix grave et sentencieuse du patriarche qui déboula en courant et tenta de calmer la situation. Puis Dorian et David lui sautèrent dessus en l'entourant de leur bras.

_ Formidable Helen, formidable ! Si tu avais vu leurs mines, ils étaient bleus de terreur! Le Jonathan s'est même rattrapé à la nappe et tout ce qu'il y avait dessus s'est renversé ! Personne ne t'a vu hein ?

_ Seulement le chien.

Damien, quant à lui, se contenta de lever les pouces en souriant. Mais il ne la lâcha pas des yeux de toute la journée.