Bonsoir à tous, formidables visiteurs! Vous allez penser que je manque cruellement d'originalité mais...

Merci beaucoup pour les reviewwwwwsss!

Chapitre 4

Dès lors qu'Adelaïde eut tiré la porte, Helen se laissa aspirer sous la mousse du bain, et, entrouvrant vivement les paupières de temps à autres, elle vérifiait la position de la trotteuse sur le cadran de l'horloge incrustée avant de les refermer immédiatement à chaque fois, protégeant ses pupilles du contact prolongé de l'eau chaude.

Une minute et vingt-neuf secondes. Record battu. Elle prit une énorme bouffée d'air sonore en émergeant d'un unique mouvement, se délecta de ces quelques instants de flash incontrôlé pendant lesquels le haut et le bas se renversaient comme brouillés derrière le filtre d'un épuisement profond. Puis tout revint à la norme, alors elle recommença, 1 minute 21, puis recommença. A mesure qu'elle accumulait les plongées, le chaos à la remontée gagnait en puissance et en durée. Elle commençait même à voir danser des motifs de géométrie lumineuse devant ses yeux.

La salle de bain et son confort diapré réapparurent flous tout d'abord, puis, par étapes, les lignes d'un univers solide furent retracées et elle eut un sursaut de conscience qui la fit rire. Dis donc, elle n'y avait pas été mollo cette fois-ci ! Sensationnel ! Les formes et les couleurs, jamais elle ne les avais vues auparavant !

Adelaïde glissa le menton par l'embrasure et la somma de faire vite, la messe, parait-il, ne les attendraient pas pour débuter. Puis elle repartit. Alors à contre cœur dans un premier temps, Helen gorgea l'éponge d'eau savonneuse et s'en frotta le torse. La caresse était si douce, nota-t-elle dans un soupir de contentement, qu'elle produisait en elle une sorte d'amollissement de tous ses muscles, amollissement paradoxalement stimulant à la manière qu'ont les étirements instinctifs de réveiller d'une riche nuit de sommeil.

D'autres menus phénomènes la percutaient aussi comme par exemple le chatouillis qu'elle devait réprimer à l'arrière de ses genoux lorsqu'elle passait la fibre rugueuse entre deux orteils – comme s'il y avait eu un fil invisible qui liait ces deux zones. De même, n'importe qu'elle pression effleurant sa nuque ou le dessous de son menton se répercutaient immédiatement le long de ses côtes, sensation insoupçonnée. D'aussi loin qu'elle pouvait le constater pourtant, tout le monde semblait habiter son propre corps en maître absolu, semblait le manier à son grès alors qu'il était évident que beaucoup choisissaient d'ignorer, voir de condamner tout ceci. Etait-il réellement nécessaire à la pensée et à la raison de s'en détacher ? N'y avaient-ils pas de fascinantes découvertes à faire aussi en portant aux indices des sens, y compris les plus infimes, une attention particulièrement dévouée ?

_ Helen ! Sortez donc mon enfant, l'heure n'est pas à la méditation et c'est un double crime de paresse et de narcissisme que d'avoir un goût trop prononcé pour les bains. Allons sortez maintenant, j'ai un petit présent pour vous, n'êtes-vous pas curieuse ? Chantonna Lady Collins en tambourinant doucement contre la porte.

ooooOoOOoOOOoOOOOOoOOOoOOoOo ooo

_ Elle est magnifique ! Merci ! Oh merci mille fois! S'exclama Helen en serrant la robe entre ses bras. A quoi dois-je cet honneur ?

_ A l'envie d'une grande dame de gâter une jeune fille, essayez la donc, je suis certaine qu'elle vous ira à ravir, aussi bleue que vos yeux.

D'abord, il fallut qu'elle se glisse dans le body, les culottes et les bas, puis qu'elle passe les multiples couches de jupons.

_ Ils sont très longs ! S'étonna-t-elle.

_ Tout à fait. A votre âge, il ne sied guère plus de montrer ses chevilles.

_ Ah ? Pourtant Lucy et Juliet sont plus vieilles que moi et...

_ Oui mais elles sont plus petites en taille, vous, vous êtes si grande ma fille, vous ressemblez déjà à une petite femme. Adelaïde, pouvez-vous vous occuper du reste ?

_ Certainement madame.

La servante noua dans son dos un petit coussinet en disant « Vous n'avez que la peau sur les os, Miss Helen, il faut manger plus. » Puis elle approcha l'ossature de la robe.

_ Un corset ? Le faut-il vraiment ? Demanda Helen ?

_ Bien sûr, ce sera charmant, vous verrez. Expliqua la dame.

_ Retenez votre souffle ! Prévint Adelaïde et elle commença à tendre les lacets.

_ Inutile de trop serrez, elle n'a pas la morphologie toute charnue des jumelles. Conseilla Lady Collins.

_ Comme ceci madame ?

_ C'est parfait Adelaïde, parfait.

Parfait ? C'est à peine si elle pouvait courber le dos tant il lui semblait être comprimé, mais Helen ne protesta pas, il s'agissait d'un cadeau tout de même, et d'un tissus splendide qui plus est. Elle laissa patiemment les deux femmes refermer le par-dessus de la robe et les derniers volants sur elle.

_ Alors comment vous sentez-vous maintenant ? Demanda Lady Collins en jetant son œil approbateur tout autour d'elle.

_ Je ne sais pas, c'est si lourd, j'ai l'impression d'être une bête de somme.

Les deux autres échappèrent un petit rire, et d'un ton rassurant, lui dirent qu'elle s'y habituerait, qu'il le faudrait et se mirent à converser entre elles.

_ Qu'en pensez-vous Adelaïde ? N'est-ce pas ravissant ?

_ C'est absolument sublime madame ! Cette petite demoiselle a bien de la chance, mais la robe la fait paraître encore plus fragile.

_ Raison de plus pour prendre un petit déjeuner bien copieux ! Descendez à la cuisine Helen, Charles vous servira, puis vous reviendrez vous faire coiffer et poudrer, n'est-ce pas ?

Charles lui fit ses compliments et posa devant elle une large assiette de pain perdu. Elle les dévora jusqu'à la dernière bouchée, non seulement pour satisfaire son hôtesse mais, et surtout, parce qu'elle se sentait réellement affamée. Plus tard, elle échappa tout compte fait à la poudre qui la faisait trop éternuer et fut autorisée à une touche de rose à lèvres, ses longues boucles blondes harnachées par des rubans, le chapeau épinglé à sa coiffure en cascade, ses gants blancs boutonnés, ses souliers enfilés et c'est ainsi parée qu'elle entra dans le petit salon.

_ Elle est si belle ! S'écria Dorian à l'instant où il la vit et il se jeta dans ses bras.

_ Doucement, petit fripon, doucement, cette jolie chose me rend aussi raide qu'un étau. Chuchota-t-elle en le déposant à terre et il se mit à rire.

_ Voyons mon garçon, il ne faut pas se balancer au cou des jeunes femmes à tout propos. Reprocha le fils Chaterley. Imaginez que je fasse ça aussi !

_ Ah oui, là ce serait véritablement inapproprié ! Railla Helen.

David s'approcha aussi, lui prit les mains et la fit tourner sur elle-même pour faire voler sa nouvelle robe :

_ Tu ressembles à une reine, mon Helen ! Mais je te préfère quand même en sorcière Malassa ! Elle acquiesça en riant, faisant mine de le prendre en chasse, puis alla s'installer sur une banquette à côté de Damien. Damien qui ne fit aucun commentaire mais embrassa sa main lorsqu'elle s'assit près de lui et le geste les fit glousser tous deux.

La comtesse cependant, qui l'observait du coin de l'œil, souleva un sourcil indéchiffrable et lâcha :

_ Vous en seriez presque agréable à regarder ma chère !

_ Oui, dommage qu'elle ait l'air d'être sur le point de se casser en morceaux d'un moment à l'autre. Ajouta Lucy pour faire pouffer sa sœur. Malory soupira.

Finalement, le cortège familial quitta la demeure et se fit conduire jusqu'à l'église. Endimanchés, tous endimanchés, pourquoi fallait-il qu'ils se fassent si beaux pour aller prier ?

OOOOOOOOOOOOOOOO

Helen n'aimait pas particulièrement le dimanche et ses matins de longues récitations, reprises et explications des paraboles qu'elle connaissait déjà, ses visages nobles, contrits ou ridiculement hébétés dans leur dévotion, alignés sur les bancs de bois inconfortables. Elle aimait les églises pourtant, leur majestueuse solennité, leur arcs, leur lueurs semblaient parler tout droit à l'âme et offrir au moins une forteresse à qui recherchait d'ordinaire un gardien. Les garçons se signaient sagement à côté d'elle, alors elle aussi, d'autant plus qu'ils s'étaient installés tout devant, en face du chœur, mais le cœur n'y était pas vraiment. Elle attendait avidement la fin du psaume pour que commence un nouveau chant et qu'elle puisse se redresser. Parce qu'assise, le corset pressait ses côtes et lui nouait le ventre.

Le prête fit signe à Herbert Chaterlay d'approcher, Helen fronça les sourcils, Damien lui murmura à l'oreille que le jeune coq s'était porté volontaire pour traduire du latin une page de sermons. C'était la nouvelle mode, donner la messe en latin, et laisser les érudits en traduire des passages en anglais pour les moins érudits. De nombreux étudiants se disputaient la place à gauche du prêtre, c'était, à ce qu'on disait, un bon moyen de se faire remarquer des grands de ce monde. Herbert se racla la gorge discrètement et commença. Helen ne put retenir une petite moquerie parce qu'il bafouilla ses premiers mots et que malgré cela les jumelles, bouches entrouvertes et regards éblouis dans une posture qui aurait certainement due n'être destinée qu'à dieu, buvaient aux flots de ses paroles.

Il fit deux erreurs, nota Helen, et une légère approximation, puis l'orgue souffla et les chants reprirent et tout ce bruit, toutes ses odeurs humaines brassées autour d'elle, effluves de parfums parisiens, et de cire fondue sur les chandeliers, la voie incroyablement fausse de David qui d'habitude la faisait rire, le petit mouvement de tête rythmé de la brune, Malory, la laideur des faciès sur le banc adjacent, la stature droite d'Herbert sur l'estrade et surtout, surtout, l'arrière-goût amer des confitures sur la montagne de pains perdus, les remous du thé encore chaud dans son estomac crispé sous les baleines de la robe, la petite goute de sueur qui roula dans un frisson le long de sa colonne vertébrale, les longues bouffées d'air silencieuses qui semblait ne rien contenir d'oxygène, puis l'idée infernale qu'il faudrait bientôt aller recevoir l'Ostie, manger la chair du Christ.

Elle traversa la nef en courant, sentant poindre l'instant fatidique, le point de non-retour. Ses talons percutèrent les dalles en échos violents, il y eut un mouvement de surprise général. Puis avant même qu'elle ne le sut, elle se trouvait à l'extérieur, appuyée d'une main à une des colonnes du parvis, dégageant instinctivement ses cheveux de l'autre, le corps secoué de petits spasmes et vomissant sa bile sur la pierre blanche.

ooooOoOOoOOOoOOOOOoOOOoOOoOo ooo

_ Oh ciel, oh ciel, ma pauvre chérie. Ne cessait de murmurer Lady Collins. Peut-être devrions-nous faire venir un médecin.

_ Non, non. Je me sens un peu mieux maintenant.

_ C'est toujours mieux dehors que dedans, comme on dit. Fit Adelaïde.

_ Oui mais je suis inquiète tout de même, Adelaïde, appelez-nous un fiacre puis rejoignez les enfants et Lady Chaterlay à l'intérieur, n'allons pas tous les priver de la fin de la lecture d'Herbert. Je vais rentrer au château avec la petite. Il faut qu'elle prenne du repos.

_ Puis-je venir, ma mère, s'il vous plait ? Oh s'il vous plait, je tiendrai compagnie à Helen.

_ Très bien Damien, va chercher ta veste et son chapeau, mais pas un mot à tes frères ou ils voudront venir aussi et Helen doit rester au calme.

ooooOoOOoOOOoOOOOOoOOOoOOoOo ooo

Il avait quitté ses chaussures pour se grimper sur le lit à côté d'elle puis s'était mis à lire des pages de l'herbier à haute voix pour elle. Souvent, il s'arrêtait au milieu d'une phrase, lui demandait d'expliquer tel ou tel mot ou notion, puis reprenait. Helen écoutait avec une avidité déconcertante, surtout lorsqu'il était question de remèdes, de baumes, de remarques médicinales ou de mises en garde contre toxicités notoires. Il riait devant son enthousiasme et à cause de ses commentaires très animés et parfois, la conversation divaguait et ils se mettaient à jouer toute sorte de fantaisies, délaissant le cahier dans un coin du lit pour le reprendre plus tard. Elle n'était pas malade, mais les adultes l'avaient tout de même confinée dans sa chambre par précaution. Damien veillait et quelqu'un entrait de temps à autres pour prendre des nouvelles de son état.

Cette fois-là, ce fut, Lady Collins et la Comtesse, suivies de près par Adelaïde, prêtes à les convoquer à table. Et s'ils avaient su se montrer vigilants, ils auraient certainement anticipé leur venue en reniflant les odeurs de poissons frits qui serpentaient dans les couloirs et rien de tout ceci ne se serait produit.

Les adultes... Les adultes s'imaginaient toujours des horreurs lorsqu'elles n'avaient pas lieu d'advenir mais ne les voyaient jamais pointer leur nez lorsqu'elles approchaient réellement. Leur prudence ou plus exactement, leur propension à la paranoïa, leur fausse crainte et les mensonges qu'ils se faisaient à eux-mêmes les écartaient toujours plus des faits, un peu comme dans l'histoire du petit garçon qui criait au loup. Elle, Helen, se promit-elle à elle-même, ne deviendrait jamais ainsi, ne serait jamais des leurs.

Parce que, lorsqu'elles poussèrent la porte, Helen et Damien se chamaillaient gentiment à propos d'un désaccord quelconque ou d'une taquinerie qui avait pris trop d'ampleur, comme bien souvent. Et ce que leurs coeurs pervertis de mères interprétèrent spontanément comme une proximité déplacée ne se révélait être en réalité qu'une bagarre amicale, sans doute pas si innocente dans le fond, mais très loin de ce qui trottait dans leurs esprits présomptueux.

Helen fulminait : où était donc passé ce fameux principe fondamental à tout jugement ? Toujours repenser à deux fois, toujours remettre en cause les premières impressions, toujours...

Ses joues ne s'étaient pas empourprées de honte mais de colère et elle s'installa à la grande table avec une agressivité telle qu'elle fit se retourner tous les visages vers elle. Sauf celui de Damien, qui resta rivé dans le vide de son assiette lustrée.

_ Pourquoi se sont-ils fait gronder ? Chuchota Dorian.

_ Je ne sais pas.

_ Parce qu'ils faisaient les amoureux. Répondit Lucy en ricanant à voix basse.

_ Allez-vous vous taire ? Gronda Herbert qui avait espéré que les petits n'auraient rien entendu de ce qui se criait à l'étage et que les dames auraient réussi à noyer le poisson en inventant une cause de substitution; inutile que les enfants soient témoins de ce qui devait leur être caché. Qui sait quelles idées leur viendraient après cela ?

_ Nous ne faisions rien du tout ! Protesta Damien.

_ La discussion est close ! S'interposa Lady Collins en entrant dans le salon, suivie des domestiques tout penauds. « Je ne veux plus vous voir tous seuls tous les deux, et si je surprends encore quelque chose de ce genre, c'est à Charles que vous irez rendre vos comptes ! »

ooooOoOOoOOOoOOOOOoOOOoOOoOo ooo

_ Vous ne mangez pas Helen? Chuchota Malory

_ Je n'ai pas faim.

_ Est-ce à cause de vos maux de ventre ou de la correction que vous avez légitimement reçue ? Moqua la Comtesse.

_ Elle n'avait pas l'air si malade tout à l'heure. Remarqua Adelaïde.

_ Adelaïde, c'est assez, j'ai dit que la discussion était close, et elle l'est. Maintenant si vous ne voulez rien avaler tous les deux, montez dans vos chambres, dans vos chambres respectives ! Et n'en sortez pas avant d'être calmés ! Personne n'a à endurer votre bouderie odieuse, encore moins au moment du repas. Ouste !

ooooOoOOoOOOoOOOOOoOOOoOOoOo ooo

La nuit et le silence étaient tombés depuis un moment déjà. Helen jeta un œil hors de sa chambre, rien ne bougeait, mais vigilance. Elle compterait encore au moins une douzaine de minutes avant de sortir. Pauvre Damien... Il devait être mortifié, il détestait tant décevoir ses parents. Elle se demandait s'il était descendu diner, mais savait pertinemment que non, il n'était pas du genre à plier si vite. Il serait content qu'elle vienne le voir, il l'attendait même probablement, non, il était en train de l'attendre, pour sûr !

Douze minutes. Soixante par douze. Elle compterait jusqu'à 720, très lentement, patiemment, toujours sur le même tempo, comme les secondes qu'elle s'amusait à passer en apnée.