Mieux vaut tard que jamais ! Mais les vacances arrivent alors vous verrez de nouveaux chapitres plus souvent! Faites moi signe si vous êtes toujours là, j'en serais plus que ravie!

Chapitre 6

Helen sillonnait la colline à grands pas. De temps à autres, ses pieds trébuchaient contre les gros cailloux qui encombraient le chemin et que le halo vert de la lourde lampe à huile, orientée à bout de bras, ne suffisait pas à éclairer. Dans le noir autour, les mers d'avoine et de houblon ondulaient sous la bise chaude et sèche et à mesure qu'Helen marchait à contre vent, ralentie par sa robe de chambre gonflée comme une voile, l'invisible présence de la grange se laissait deviner au sommet. Quelques traits de lumière s'échappaient des fissures des volets ou de dessous les portes et déjà, Helen arrivait dans l'ombre de la bâtisse massive. Elle fit halte sur le seuil pour arranger sa mise mais n'hésita pas avant d'entrer.

_ Lenny Bleecker ! Reconnut-elle après avoir parcouru quelques mètres entre les bottes de foin. Le garçon eut tout juste le temps de se retourner avant qu'elle ne bondisse sur lui et lui saisisse le cou à deux mains, convaincue qu'elle l'étranglerait. Mais Lenny lutta. Derrière eux, dans son enclos, la vieille jument du père Joseph s'ébrouait et trépignait comme pour commenter la longue bagarre qui s'en suivit. Des sacs de grains éclataient à l'impact de leurs chutes et répandaient leur contenu sur la terre battue. L'un deux, sans doute, dû heurter la lampe à huile parce que lorsque la jument cabra et que son hennissement douloureux retentit dans la grange, les flammes courraient déjà dans la paille, et le feu, qui gonfla en quelques secondes, les encerclaient bientôt. Les enfants se figèrent en voyant les portes déjà englouties dans la fournaise et ne surent pas si les larmes qui rougissaient leurs yeux leur étaient venues à cause de la fumée ou à cause de la peur. A peine avaient–ils couru vers la lucarne que le brasier s'était refermé sur eux, bloquant la dernière sortie accessible leurs bronches semblaient se dissoudre dans les gaz et ils pouvaient presque sentir le gout de la cendre empêtrer leur bouche. Les flammes les poussaient petit à petit vers l'enclos de la jument que l'instinct affolait. Et s'ils ne mourraient pas brulés, c'est que les coups de sabots jetés à la volée les auraient déjà rossés et achevés. Dans leur panique, l'approche du danger l'emporta sur la haine qu'ils se vouaient: ils s'agrippaient l'un à l'autre à s'en bleuir la peau et se rompaient les cordes vocales à force de cris. Ils se regardèrent une dernière fois, avant de fermer les yeux au moment où l'incendie devait les atteindre.

Et pourtant, les secondes s'écoulèrent et ils vivaient toujours. La jument s'était tue. Le feu ronflait toujours tout près d'eux mais il semblait éviter leur corps, soufflé par un vent invisible. Lenny, comprit Helen, lorsqu'elle l'observa, faisait quelque chose, quelque chose dont elle n'avait pas idée, et que lui non plus ne semblait pas tout à fait comprendre mais qu'il maitrisait, Dieu sait comment. Ses yeux étaient toujours clos, sa respiration profonde, son visage tendu comme s'il cherchait à entendre l'inaudible.

_ Je crois que nous pouvons le traverser. Dit-il enfin.

_ Pardon?!

_ Je peux nous faire passer au travers. Répéta-t-il. Et pour toute explication, il plongea son bras dans le feu et l'en retira indemne. Helen le regarda, puis détacha la jument qu'ils montèrent à cru. Lenny lui dit de retenir son souffle, de ne surtout pas respirer, il insista, elle s'exécuta et il conduisit leur monture entre les flammes. Des planches de la charpente craquaient et tombaient sur eux sans qu'ils puissent les éviter car ils étaient aveugles dans la lumière de l'incendie. Par bonheur, les portes en bois étaient déjà réduites en cendres et la bête effrayée su leur trouver d'elle-même un passage. Elle partit au galop aussitôt qu'ils furent dehors et ne s'arrêta qu'une fois passée la nuée noirâtre, ce après quoi elle se dressa sur ses pattes arrière pour se débarrasser des enfants et trotta en direction des voix que l'on entendait s'élever de l'autre côté de la grange brulée.

Helen se redressa du sol et s'apprêta à courir après la jument lorsqu'elle vit Lenny rester allongé en proie à une sorte de d'accès de démence. Immobile, les membres raides, le regard fixe. Elle s'approcha doucement et tenta de lui parler, mais rien ne voulait sortir de sa bouche. Alors elle se mit à le secouer par les épaules, de plus en plus fort jusqu'à ce que son dos frappe violemment le sol et ce n'est qu'à cet instant qu'il la remarqua, la serra contre lui et ouvrit la bouche pour répondre.

_ HELEN ! Coupa une voix essoufflée.

La petite se retourna pour voir débouler Damien qui semblait avoir le diable à ses trousses. Aussitôt qu'il les eût rejoints, il arracha Helen des bras de Lenny à qui il cracha quelques jurons en passant puis la traina jusqu'à la ferme en la sermonnant. Mais elle n'écoutait pas.

On la fit s'asseoir sur une chaise. Une petite servante lui servit un verre d'eau qui lui parut un peu sale, le vieux Joseph passa sous le porche avec sa jument qu'il avait apparemment réussi à calmer, le toit de la grange finit de s'effondrer et bientôt l'incendie n'eut plus rien à consumer et se tarit. Les hommes, les femmes, trainant leurs seaux et leurs bœufs, se distribuèrent quelques poignées de mains et rentrèrent chez eux lentement. Certains choisissaient de faire un détour par la ferme pour voir la petite noble rescapée et son jeune ami et reçevoir d'elle que quelques remerciements hagards. Quelques laboureurs triquèrent même à sa santé ainsi qu'à la leur, celle de leur femmes, leurs enfants, leur récoltes. Damien, qui se sentait d'humeur trouble, usa de son air de petit Lord pour se faire servir de cette liqueur artisanale que les paysans buvaient. Alors il y eut des chants et des récits de chasse. Helen n'écoutait pas, elle regardait la cheminée avec un nouvel intérêt, et lorsque la servante y ajouta une buche, elle revit le mur de feu qui mordait la toiture mais qu'ils avaient passé sans la moindre douleur et décida de sortir à la recherche de Lenny. Bien entendu, elle ne trouva personne.

Dès qu'elle eut passé la porte de la ferme à nouveau, elle ne remarqua qu'Adélaide s'y trouvait qu'une fois qu'on la traina par l'oreille présenter ses excuses aux paysans. Puis ils rentrèrent au manoir tous les trois. Aussitôt, Adelaïde les mena dans le petit salon où Lady Chaterlay lisait auprès du feu. Elle sourit en les voyant, mais de ce type de sourire qui fait givrer le sang sur les os. Helen déglutit avec peine lorsqu'elle s'aperçut que la comtesse se servait du message de Lenny pour marquer sa page.

_ « Minuit dans la grange » Fit-elle lentement mine de lire. Vous auriez mieux fait d'y rester, dans votre grange, croyez-moi. Adelaïde apportez-nous une bassine, pour l'amour du ciel, ce jeune homme va vomir sur le tapis d'une minute à l'autre, à moins qu'il ne s'évanouisse avant. Ah mes chers enfants, je suis épuisée, voyez-vous, vous m'épuisez tous les deux, vous épuisez ma patience pour être exacte. Combien de fois faudra-t-il vous punir? Que faut-il donc faire pour que vous vous comportiez en jeunes gens dignes de vos parents ? Mais ce n'est plus une heure pour la colère, nous verrons cela lorsque notre jeune Damien Collins sera de nouveau apte à entendre mes paroles.

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Pour d'évidentes raisons, Helen ne dormit pas beaucoup cette nuit-là non plus.

La nouvelle de l'incendie se répandit comme une peste le lendemain matin. Mais étrangement, la comtesse ne leur adressa pas la parole au petit déjeuner et ne les empêcha pas non plus d'aller jouer ensemble dans la cabane avec Malory. Dès lors, Helen sut que quelque chose se préparait, la calme pesanteur qui régnait sur le manoir comme à la veille d'un orage suffisait à sonner l'alarme et chaque fois qu'elle lançait les osracles, ils ne laissaient présager que de sombres heures à passer.

Pourtant, son inquiétude s'étiolait dès qu'elle tournait une nouvelle page de l'herbier parce qu'elle connaissait la précédente sur le bout des doigts et que la nouvelle potion mijotait déjà sur les flammes des bougies. Le coup de soleil qu'elle avait traité s'était évaporé, observation qui ne faisait qu'enfler ses espérances. Malory et Damien se relayaient pour l'accompagner dans la forêt à la recherche d'une herbe particulière ou d'une racine, tache qu'elle ne voulait confier à personne d'autre qu'elle-même. Souvent, pendant leur promenade, ils tentaient en vain d'amener la conversation, mais Helen se contentait d'un hochement de tête ou d'un mot mâché pour acquiescer : elle les trouvait futiles parfois et finissait toujours par ordonner le silence parce qu'il lui était nécessaire pour penser. Au milieu de la journée, ils se mirent donc à chuchoter entre eux en l'observant du coin de l'œil. Il était clair qu'elle avait quelque chose en tête, un secret qu'elle ne les jugeait pas dignes d'entendre. Son mépris les vexait tous deux, mais leur curiosité et leur loyauté qu'ils voulaient irrévocables les poussaient à tolérer son arrogance au point d'endiguer leur fierté d'enfants.

La nuit tombée, Helen avait de nouveau rejoint la cabane et se distrayait en tirant les osracles pendant qu'une décoction marinait lentement aux dessus des chandelles. Mais elle ne parvenait à rien : quatre symboles se formaient toujours successivement, quatre symboles qu'elle n'avait jamais vus auparavant, composants inintelligibles d'un langage inconnu autour desquels elle ne pouvait que se perdre en hypothèses. Qui plus est, il lui était difficile de se concentrer ce soir là, elle ne cessait de dériver du propos pour penser à son père, à Lord Collins, à Clarisse. Clarisse... Clarisse devait venir, il fallait qu'elle vienne, par pitié. Où était Clarisse à l'heure qu'il était ? Probablement à Londres dans une de ces belles villas des grandes avenues, endormie, le front contre la tête du lit d'une autre petite fille qu'elle venait de border. Cette pensée lui fit monter des larmes qu'elle chassa avant d'arracher une page blanche à un cahier.

Ma Clarisse,

Il faut que tu viennes si tu as le temps parce que Mr Collins, qui est le seul ici à être vraiment bon avec moi est parti avec mon père en Inde, comme tu le sais. Mrs Collins a amené Dorian et David à la montagne boire les eaux des thermes et j'ignore quand ils rentreront. La comtesse vieille peau est là. Les jumelles sont cruelles et Adélaïde très sévère. Damien serait content de te voir aussi et Malory heureuse de te rencontrer, elle a habité à Paris et elle nous parle en français quelques fois. J'ai fait une découverte que papa approuverait, je crois, c'est un herbier, je te le montrerais avec plaisir si tu viens. Mais surtout, il s'est passé quelque chose la nuit dernière dont j'aimerais te parler, les autres me traiteraient encore de farfelue si je tentais seulement de leur en toucher mot, mais voilà, je me trouvais dans la grange avec Lenny Bleecker et ...

Il y avait maintenant une dizaine de minutes qu'elle se demandait comment formuler la suite de son récit et sa vision commençait à se troubler lentement, les mots dansaient devant ses yeux et elle sommeillait déjà lorsque son front sa joue se posa au creux de ses bras.

OOOOOOOoooooOOOOOOOOO

Quelqu'un montait dans la cabane. Elle s'éveilla.

_ Nom de dieu, qu'avez-vous fait de cet endroit ?

_ Lenny ?! Qu'est-ce que vous faites ici ? La cabane vous est interdite ! Sortez !

Mais il n'en fit rien et observa au contraire le désordre de décors ethniques, les flacons sur les étagères, les sacs d'herbes, la petite table encombrée de récipients inconnus et de tubes à essai et surtout, près de la fenêtre, la construction improvisée qui soutenait deux casseroles au-dessus de la botte de chandelles qui fondait lentement dans une grande assiette aux rebords sculptés de coulées de cire. L'une des marmites fumait de vapeur et libérait une odeur désagréable.

_ Est-ce que tout cela fait partie de vos jeux étranges de sauvages et de sorcellerie ?

_ Sortez Lenny !

_ Sinon quoi ? Vous allez me jeter un sort ?

Helen se leva et alla à l'étagère chercher un bol de baies violettes.

_ Un sort, oh non, mais je pourrais très bien glisser quelques-uns de ces petits fruits dans une des fameuses tartes aux myrtilles que votre nourrice se vente de réussir. Qui sait ce qu'il se passerait alors... Avec un peu de chance, seulement une belle colique pour toute votre famille, mais admettons que l'un d'entre vous réclame une seconde part...

_ Vous croyez m'effrayer ? Ce ne sont que des mensonges !

_ Oh vraiment ? Seriez-vous prêt à en manger une pleine poignée pour me donner tort ?

_ Certainement pas ! Je ne serai pas le jouet de vos petites manigances !

Le débat se poursuivit jusqu'à ce que les arguments se tarissent, les paroles hostiles laissèrent place au souvenir de l'incendie et depuis quelques minutes, Helen avait tendu une des bougies à Lenny et inventait toutes sortes d'exercices pour réanimer son incroyable talent. Une heure passa et il était question d'abandonner lorsqu'une lueur grimpa l'échelle de la cabane.

_ Qu'est-ce qu'il fait là ? Accusa Damien en entrant. Malory le suivait de près avec le visage bouffi de quelqu'un que l'on a tiré du lit de force.

Quelques minutes plus tard, les enfants sortaient fâchés de la cabane, Helen marchait loin devant, furieuse au point de diffuser une aura d'inimité tout autour d'elle. Damien et Malory suivait tête baissée, déconcertés, Lenny avait pris le chemin du manoir des Bleecker en soufflant sur sa main rougie d'avoir tant de fois essayé de dompter la flamme.