Déprime et souvenirs.
Le chant des oiseaux réveilla Hermione. Ils gazouillaient vaillamment pour saluer le début d'une nouvelle journée ensoleillée. Le monde est gai et joyeux aujourd'hui, remarqua t'elle. Tout ce que je ne suis pas, n'ai pas été et ne serai jamais puisque j'ai épousé le professeur. Hermione fit un rapide calcul mental et réalisa que leur mariage n'était qu'un bébé de trois mois. Elle l'aurait plutôt comparé à une vieille sorcière ronchonne, avec derrière elle trente ans de rhumatismes et d'articulations qui craquent. Hermione rêvassa quelques minutes de plus. Puis, brusquement, elle sortit de son lit et alla prendre une douche. Elle ne jeta pas le moindre regard vers la place qui, en toute logique, aurait dû être occupée par la personne qui dormait à ses côtés. Elle n'en avait rien à faire. Elle savait que le professeur se levait toujours avant elle. Ce qu'il faisait du reste de sa journée, avant de revenir se coucher, elle n'en savait rien et n'avait jamais cherché à le découvrir. Hermione se disait qu'elle était probablement l'épouse la moins aimante de tout le monde magique, mais elle s'en fichait. Après tout, il n'était pas impossible qu'elle soit l'épouse la moins aimée du monde entier.
Hermione tourna le robinet et se laissa réconforter par l'eau chaude bienfaisante. Se sentant apaisée par la caresse des gouttes d'eau qui ruisselaient sur son corps, elle abandonna ses idées noires et se relaxa, sachant que c'était le seul moment de la journée où elle se sentait en paix avec elle-même. Les douches chaudes : ma solution à tous les problèmes du monde. Je devrais écrire un livre sur le sujet, se dit-elle, en souriant de sa propre naïveté.
Une demi-heure plus tard, se sentant considérablement mieux, Hermione était en route vers la Grande Salle où, elle le savait, Harry et Ron l'attendraient à leurs places habituelles. Elle les aperçut et se dirigea vers eux, pour s'asseoir à côté de Ron. Les deux garçons tournèrent la tête pour la saluer. « Hermione ! » s'exclamèrent-ils en cœur. Hermione était sincèrement heureuse de voir ses deux meilleurs amis, mais elle savait que d'ici la fin du petit-déjeuner, sa belle humeur aurait disparu, et que la dépression étendrait de nouveau son emprise sur elle. Ça arrivait tous les jours, et ça se passait toujours au moment où Harry et Ron commençaient à discuter de Quidditch. Hermione ne leur reprochait jamais cette habitude matinale ; Merlin savait que les deux garçons, et Harry en particulier, avaient besoin de se distraire du danger constant qui rôdait hors de Poudlard, guettant la moindre erreur de leur part pour pouvoir attaquer et détruire leur monde. Se résignant à l'inévitable, Hermione se désintéressa de leur conversation pleine d'enthousiasme, et laissa ses pensées vagabonder. Et elles l'emmenèrent loin…
Elle pensa à l'amour, qu'elle ne connaîtrait jamais. Des années plus tôt, quand elle n'avait que douze ans, elle avait imaginé le mariage parfait, pour le jour où elle épouserait l'homme qu'elle aimerait. Elle était allé jusqu'à décider dans les moindres détails des fleurs qui composeraient son bouquet, au brin de lavande près. Pourtant, elle avait abandonné ce rêve sans hésiter après avoir pris une décision avec Harry et Ron dans une salle de classe vide…
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« Hermione… » ronchonnait une voix familière, « Qu'est-ce qu'on fait ici ? Il est midi et j'ai faim. Est-ce qu'on ne pourrait pas parler après avoir mangé, s'il te plaît ? »
Hermione regarda son meilleur ami avec affection, et Harry lui donna une tape derrière de la tête. Il se tut sur le champ. Harry avait toujours été plus doué pour observer ses changements d'humeur, et en conséquence, il était plus sensible aux non-dits. Incontestablement, il avait perçu la tension incroyable qui émanait d'elle, et il se rendait compte qu'elle avait autant besoin d'entendre Ron se plaindre en ce moment que de l'aide de Hagrid pendant un cours de Potions.
« Qu'est-ce qu'il y a, Hermione ? » demanda doucement Harry. Il reconnaissait les mauvaises nouvelles quand il en voyait, et le visage d'Hermione laissait clairement entendre 'tragédie en vue'. Même Ron la regarda avec inquiétude maintenant qu'il pouvait sentir le climat lourd qui régnait dans la salle de classe vide.
Hermione regarda ses amis avec calme. Elle se promit de ne pas sombrer dans l'hystérie en leur apprenant la nouvelle. « La Marque des Ténèbres. Ils l'ont trouvée flottant au dessus de la maison de mes parents. Ils sont morts. Mais je ne pourrai pas assister à leurs funérailles. Dumbledore craint qu'ils ne reviennent pour moi. »
Finissant ce petit discours, se félicitant de ne pas avoir bégayé en le prononçant, Hermione observa la réaction de ses amis, impassible. Ron avait l'air choqué, la bouche grande ouverte. Hermione se le représenta en train de baver, mais cette image eut du mal à lui arracher plus qu'un petit sourire crispé. Et Harry. Elle avait le cœur brisé en voyant la culpabilité et la tristesse qui se lisaient dans son regard quand il se détourna. Il s'en voulait.
Hermione leur donna un peu plus de temps pour absorber la nouvelle avant de leur asséner la suite. « Oh, et vous vous souvenez de la Loi Nuptiale du Ministère ? (elle réalisait qu'ils avaient de plus en plus de mal à se contenir.) Celle qui oblige les gens à se marier, et autorise les sorciers à prendre une seconde épouse ? (Harry et Ron acquiescèrent, hébétés). J'ai reçu une demande ce matin de Malefoy. Lucius Malefoy, je précise. Apparemment, il aurait besoin d'une seconde femme. Alors il m'a choisie. Il pense que le Seigneur des Ténèbres pourra m'utiliser comme appât pour toi, Harry. » Hermione ressentit un élan de culpabilité en laissant échapper sans le vouloir cette dernière information. Elle n'avait pas voulu donner l'impression de blâmer son ami.
Hermione n'aurait jamais cru que Ron puisse ouvrir la bouche plus grand, mais il le fit quand même. Attends un peu d'entendre la suite, Ron, pensa t'elle amèrement. Je parie dix Gallions que ton menton en touchera le sol. Elle continua d'une voix indifférente. « Je ne voulais pas que ça arrive, bien sûr, alors Dumbledore m'a offert une alternative : je pourrais épouser Snape. Il affirme que ça me mettrait hors d'atteinte des griffes de Malefoy. Il attend de connaître ma décision avant d'en parler à Snape. Mais j'ai refusé. Alors, les gars, qu'est-ce que vous en pensez ? »
Hermione se donna mentalement une petite tape dans le dos en voyant la bouche de Ron s'ouvrir plus grande. Bel effort, Ron, je savais que tu en étais capable.
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Elle se souvenait exactement de ce qu'ils avaient pensé de toute l'affaire. Harry s'était senti si coupable qu'il s'était excusé, encore et encore et encore. Elle n'avait jamais accepté ses excuses. Hermione n'était pas désolée d'être l'amie de Harry, même si ça lui avait valu de se retrouver souvent dans des situations dangereuses. En fait, son amitié et celle de Ron comptaient plus que tout au monde pour elle maintenant que ses parents étaient morts. Elle remercia même en silence le troll qui les avait rapprochés pendant leur première année. Ils avaient calmement discuté de ses options, et elle avait compris qu'elle n'avait pas le choix : Harry et Ron n'aimaient pas l'idée qu'elle épouse Snape, mais elle détestait plus encore l'idée de rejeter l'unique solution qui lui permettrait de se protéger et d'empêcher Harry et Ron de s'inquiéter pour elle. Merlin savait que Harry portait déjà bien assez de fardeaux sur ses épaules d'adolescent de dix-sept ans, aussi larges et fortes qu'elles puissent être. Hermione se souvenait de leur première confrontation avec Sirius pendant leur troisième année, quand il croyaient encore tous les trois que Sirius voulait faire du mal à son filleul. A ce moment, elle aurait été prête à mourir pour défendre ses amis. Aujourd'hui, elle réalisait qu'elle serait prête à tout pour que rien n'arrive à Harry et Ron, et les rêves de mariage d'une fillette de douze ans semblaient le parfait agneau à sacrifier à ce désir ardent. Aussi longtemps qu'elle était en sécurité, Harry ne se précipiterait pas à son secours comme il l'avait fait pour Sirius au Département des Mystères.
Plus tard, Harry et Ron l'avaient pressée de venir avec eux profiter de ce qui restait de l'heure du déjeuner, mais Hermione avait décliné leur offre, sous prétexte qu'elle avait besoin d'être un peu seule. Quand ils se furent suffisamment éloignés pour qu'elle n'entende plus leurs pas, elle avait quitté la salle de classe et s'était dirigée vers le bureau de Dumbledore pour son deuxième entretien de la journée avec le Directeur.
